Comme ça s'écrit…


Enchaînement lacrymal

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 26 octobre, 2017
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D’où naissent mes émotions ? Ont-elles les mêmes origines que les vôtres, les tiennes, ou les tiennes ? C’est ce que je me demande parfois en écrivant, mais plus souvent en éprouvant, le souffle coupé, les ravages d’un enchaînement lacrymal.
Ce qui me fait rire, je sais : les décalages surprenants, l’inattendue pépite dans la vase, le choix précieux d’un télescopage de mots à la Audiard…
Mais ce qui me bouleverse à pleurer, ça résiste.
J’ai bien tenté d’analyser lorsqu’une séquence coup au cœur/perte de souffle/larmes se présente, mais allez donc vous scruter le nombril en pleine tempête.
Tout de même des constantes apparaissent, sans que je puisse les démêler pour schématiser un processus précis.
Cela tourne autour des rapports père-fils, de la reconnaissance exprimée en paroles ou en actes, de la détresse liée à une perte irrémédiable…
Discrètement un cocktail d’ingrédients se met en place à mon insu jusqu’à ce qu’un catalyseur fasse prendre le tout par surprise, et c’est l’explosion.
Ou plutôt l’implosion : je sens physiquement ma poitrine se creuser, comme si un battement de cœur surnuméraire avait aspiré tous les organes à portée et comprimait les côtes de l’intérieur, laissant place à un vide silencieux. Le temps s’arrête, les yeux piquent, les larmes montent, et alors seulement mon cœur repart, affolé. Et je reste là, hébété, à me demander ce qui m’arrive sans même penser à remercier pour être toujours en vie.
Un passage du Fils de L’Ursari (Xavier-Laurent Petit, éd. L’École des Loisirs) vient de réveiller le monstre et j’ai pu lui attraper la queue pour l’observer à l’œuvre.
Oui, il y a bien enchaînement de relations père-fils sous l’angle de la transmission (à la veille de son « premier combat » papa confie à fiston le couteau des Ursaris, transmis dans la famille de génération en générations), de perte irrémédiable (un personnage, qui a aidé le héros et surtout l’a accepté sans le juger, meurt brutalement), puis reconnaissance (un talent du héros est reconnu par une instance décisive, valant approbation de tout son être).
Peut-être y a-t-il dans cette séquence une vibration qui correspond à ma fréquence émotionnelle, ce qui me manque ou m’a manqué, un creux inconscient que les artifices de la fiction viennent parfois faire résonner à travers les masques du quotidien.
Je pourrais creuser, chercher à comprendre, et d’ailleurs je l’ai fait.
Mais ce qui me semble important c’est d’admettre que ce creux et cette fréquence me sont personnels. Vous, toi, ou toi, ne vibrerez pas sur la même longueur d’onde.
Je tente souvent de reproduire dans un texte les situations qui me bouleversent ainsi. Sans jamais y parvenir.
À moins de tomber dans l’exploitation des clichés mélodramatiques, je ne pourrai pas, en imaginant une histoire qui me fait pleurer de cette façon aussi profonde, déclencher en vous, en toi ou en toi, le même saut du cœur, le même souffle coupé.
Vous serez privés de mes émotions les plus fortes et moi des vôtres.
Condamnés à pleurer seuls nous ne pouvons que remercier d’être en vie.

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Et, bien que tout à mon émotion, je n’oublie pas de vous recommander Le Fils de L’Ursari, de Xavier-Laurent Petit.

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Précieux hasard

Au rayon nouveautés de la bibliothèque, j’attrape Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel. J’ai déjà lu un livre de cet auteur, sans parvenir à me souvenir lequel (Les Renards pâles, après recherche) et je me dis que, pourquoi pas. Je ne lis pas la quatrième de couverture.
Je ne lis jamais la quatrième de couverture !
J’aime être surpris par ce que je lis, faire confiance au titre et à l’auteur.
Si je prends connaissance de ce qui est écrit derrière, j’ai l’impression ensuite de lire le livre en vérifiant que la publicité correspond bien au produit, qu’il n’y a pas tromperie, exagération, diversion…
Depuis que s’est ouverte la petite bibliothèque du village je choisis ainsi mes lectures en me laissant aller à un précieux hasard.
Avant, lorsque j’entrais dans la bibliothèque d’une grande ville, la profusion me semblait décourageante et je filais directement au rayon science-fiction – reconnaissable aux nombreuses tranches métallisées de la collection Ailleurs et Demain – où je savais trouver des lectures me convenant.
Pas de rayon science-fiction à la bibliothèque du village. Pas de profusion intimidante non plus (c’était il y a une quinzaine d’années, depuis le fond s’est étoffé). Pas ou très peu de tranches métallisées. Je ne savais pas quoi prendre, alors j’ai pris au hasard.
C’est ainsi que j’ai découvert Philip Roth, en lisant La Tache.
Puis John Irving (Un Enfant de la balle), Philippe Claudel (Les Âmes grises), Tom Wolfe (Le Bûcher des vanités, dont j’avais vu l’adaptation par Brian de Palma, et – comme avec une quatrième de couverture – dont je comparais la lecture avec le souvenir du film), Brady Udall (Le Destin miraculeux d’Edgar Mint), Jose Carlos Somoza (Clara et la pénombre)… Avec chacun j’ai noué, suite à ce hasard, une vraie relation de plaisir, remontant les traces de leur œuvre ou découvrant leurs nouveaux romans.
J’en garde le souvenir parce que c’était bien, mais aussi parce que j’inscris et date toute mes lectures dans un petit carnet. C’est ainsi que j’ai retrouvé les renards pâles de Haenel. Je sais aussi que toutes ces premières rencontres ont eu lieu seulement sur le début de l’année 2004, et qu’elles se sont croisées avec d’autres lectures de valeurs déjà sûres (Hillerman, Pennac, Schmitt, Lodge, Auster…) qui hantaient ma bibliothèque idéale personnelle. Il y en a eu bien d’autres.
Depuis, je continue, au rythme moyen de quatre livres par mois.
En replongeant dans mon carnet, j’exhume des titres ou des auteurs en me demandant, mais non d’un chien, de quoi pouvait bien parler ce livre ?
Parfois, cela revient, et parfois non. Si je retourne vérifier à la bibliothèque, je découvre souvent que l’ouvrage, usé ou peu emprunté, à déserté les rayons. L’oubli me dépasse.
Très rarement – une seule fois je crois, pour une histoire allemande de pépins de pommes – j’ai rendu un livre sans l’avoir fini, même si j’ai parfois produit quelque effort, par respect pour l’auteur et sa démarche (Donna Tartt, par exemple).
Souvent je dépasse la date de retour. Parce que je me sens bien dans un livre et que je fais traîner pour prolonger mon séjour dans son univers. Aussi parce que, parfois, un livre emprunté attend le bon moment sur mon bureau et prend du retard sur les trois semaines allouées. La bibliothécaire ne m’en tient pas rigueur, c’est un petit village, et ne m’adresse un mail que lorsqu’un autre lecteur a réservé une nouveauté que je conserve trop longtemps.
J’achète peu de livres pour moi, par manque de place. Mais avec l’entraînement je pratique la même sélection instinctive en librairie qu’en bibliothèque. Jamais de 4ème de couverture ! J’ai ainsi pris la plus belle claque en craquant pour Et quelque fois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey. Je vous laisse vous renseigner, n’hésitez pas, osez.

Si, contrairement à mon habitude, je n’ai pas mis de lien vers les informations disponibles pour chaque œuvre citée, c’est peut-être pour vous inciter à profiter de ce hasard qui me meut et m’émeut : un titre vous fait vibrer, un nom d’auteur… allez-y, profitez-en, lisez sans rien savoir d’autre. Et revenez nous dire.

Quelle réussite !?

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 17 octobre, 2017

Après le pommes tombent les noix. Il aurait fallu couper l’herbe plus tôt : les noix s’y enfoncent et il me faut peigner le pré avec les doigts en griffes sous toute la surface couverte par les branches pour en extraire la récolte de l’année. C’est long et salissant, cintrant pour le dos et les genoux. Mais ça libère l’esprit et en y travaillant je pense à quelques mots entendus récemment dans la bouche de notre président, de notre premier ministre et d’autres conseillers bien avisés. Tous parlaient de réussite et de richesse, ainsi que de la nécessité de laisser leur richesse aux riches pour que ceux-ci n’exportent pas leur réussite dans quelque paradis autre.
Je me demande, les mains fouillant l’herbe humide, de quoi ils parlent.
Leur critère de réussite semble être d’avoir accumulé suffisamment de richesse pour qu’il soit nécessaire de s’expatrier afin de n’en être pas spolié par la France avide.
Mais qui réussit ainsi ?
Prenons mon médecin traitant.
Ses premières consultations du matin lui serviront sans doute à payer le loyer du cabinet.
Les suivantes paieront le salaire de la secrétaire.
Plusieurs consultations à 25 euros seront affectées aux frais divers de gestion.
Une fois tout cela réglé, probablement en début d’après-midi, le médecin commencera à gagner de l’argent pour lui-même, argent sur lequel il devra s’acquitter d’impôts et taxes divers avant de pouvoir le dépenser ou l’épargner.
Ce médecin est-il riche ? Je l’espère pour lui. Il a une belle voiture, une belle maison, de beaux habits, tout cela semble confortable.
A-t-il « réussi » selon les termes sans cesse répétés par ceux qui nous dirigent ?
Certes non, puisqu’il n’est pas tenté de fuir la taxation abusive de son capital et de ses revenus en s’expatriant dans un autre paradis.
Il reste, travaille et paye. Échec patent.
Pourtant, notre pays nous dit-on a besoin de ceux qui ont réussi et encore plus de gens qui rêvent de réussir.
Quand on peut découper, vingt minutes par vingt minutes, 25 euros par 25 euros, la structure et l’affectation de ses revenus, on voit bien qu’aucune réussite au sens présidentiel n’est en vue. Même en recevant les patients la nuit aussi on ne fera jamais assez d’argent pour « réussir ».
Un médecin, bien que notable et vivant dans le confort, ne peut donc pas « réussir ».
Si mon médecin avait eu cette ambition-là, s’il avait rêvé de la réussite au sens présidentiel, il aurait fait autre chose et n’aurait pas été médecin.
Il n’aurait pas soigné mon épanchement de sinovie l’hiver dernier.
Sa secrétaire n’aurait pas pris de rendez-vous jusque vers 19h tous les jours de la semaine.
Les malades du village n’auraient pas bénéficié de son écoute patiente ni de sa sûreté de diagnostic.
Les locaux neufs de son cabinet seraient vides et n’auraient peut-être même pas été construits.
Une réussite, à tous points de vue !
Et si un médecin ne peut pas « réussir », soyons certains qu’un dentiste non plus, une ostéopathe, une infirmière, un podologue, un buraliste, un patron de bar, un avocat, une esthéticienne, un opticien, une coiffeuse, un tatoueur, un vétérinaire, un pizzaïolo, une fleuriste, une boulangère… un raton laveur ?
Cette énumération ne doit rien au hasard. Il s’agit de tous ceux qui travaillent dans la rue principale de mon village, tous ceux qui me sont importants au quotidien, tous ceux qui n’ont aucune chance de « réussir » dans leur activité pourtant productive.
Je conçois que l’économie du pays ira beaucoup mieux lorsqu’ils auront tous décidé de « réussir », mais la vie ici, au village, ce sera quoi ?
Peut-être, Monsieur le Président, n’avons-nous pas tant besoin de gens qui rêvent de réussir au point d’être trop riches et décider de fuir.
Et les noix, vais-je réussir à toutes les ramasser avant de les faire passer en Suisse ?

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Une de mes lectures du moment : Eutopia, dans lequel Jean-Marie Defossez tient aux ados quelques discours proches des interrogations de ce billet (réussirons-nous à ne pas tout foutre en l’air ?)


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