Comme ça s'écrit…


Si j’étais riche

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 20 octobre, 2011

Si j’étais riche – mais alors très riche, hein, au point de ne même plus me demander combien j’ai, au point de ne même plus vouloir gagner plus, au point de juste me demander ce que je peux bien faire de tout ce fric – eh bien justement, qu’est-ce que j’en ferais ?

Premier réflexe, je jette tout et je loue. Une chambre là où je veux vivre, un vélo ou une Ferrari (le temps d’essayer), une table dans le restaurant qui me plaît, là, maintenant. Et je ne m’en soucie plus ensuite. Ne plus rien posséder mais pouvoir jouir de tout selon mon envie : ma vraie liberté.

Ensuite, je prends mon temps. Je peux enfin allier mon mode de déplacement à ma conviction. Je veux aller en Égypte ? Alors j’y vais, mais au lieu de m’y précipiter en avion parce que je n’ai qu’une semaine à y consacrer avant de reprendre le travail, je prends une cabine sur un cargo et profite de la traversée le temps qu’elle dure. Et je reste en Égypte tant que c’est bon, j’y bouge à pied, en train ou a dos d’âne. Je ne suis plus jamais pressé. C’est juste un exemple, mais vous voyez ce que je veux dire.

Enfin seulement je pense aux autres (eh oui, seulement). Et là, je ne sais pas encore ce que je fais pour eux, ni même s’ils ont vraiment besoin de mon argent. Peut-être n’auront-ils besoin que de moi, ou de ce que je fais, écris, dis, rêve… Ce qu’il y a de sûr, c’est que je ne peux plus brandir mes obligations quotidiennes comme excuse à ne rien faire pour autrui.
Je suis libre, et j’ai la responsabilité qui va avec.

Riche !

Instinct précaire

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 17 octobre, 2011

Ce matin j’ai rentré la caissette où dorment les chatons nouveaux nés. Il fait trop froid dehors, et leur mère ne s’occupent pas assez d’eux.
C’est moi qui le pense : je n’ai aucune expérience en instinct maternel, encore moins en instinct félin. Les chatons se serrent en tremblant malgré la fourrure polaire au fond de la caisse. Ils bougent peu et miaulent dès qu’on s’approche. Parfois, je chope la mère et la pose avec eux. Elle leur file un coup de langue et s’enfuit en sautant. Mauvaise mère !

Pourtant, cette chatte en connaît un bout côté instinct. Elle a fui de chez le voisin lorsque le voisin l’a empêchée de chasser un de ses précédents petits qu’il voulait garder parce qu’il le trouvait plus joli qu’elle. Une mère chatte n’y peut rien, son instinct lui dicte de ne pas vivre avec un de ses petits devenus adulte, c’est lui ou elle. Comme le maître s’est immiscé dans cet instinct, c’est elle qui est partie.
Elle a vécu tout un hiver dehors en grappillant de le nourriture ici ou là, en dormant où elle pouvait, parce que personne ne savait qu’elle avait fui de chez le voisin. Maintenant que le voisin a déménagé et nous l’a laissée, c’est un peu notre chatte. Au printemps, elle a fait une portée de 5 petits on ne sait où, avant de nous les amener dès qu’ils ont tenu sur leurs pattes. Elle s’en est bien occupé alors, instinct maternel impeccable. Et puis, pour cette portée d’automne, ça ne marche plus… Les piaillements des petits me déchirent les tripes comme ceux de nos bébés à nous, voici 10 et 12 ans. Qu’est-ce que j’y peux, à part améliorer les conditions de vie des petits en les rentrant au chaud ?
Mais surtout, qu’est-ce que je suis, moi, pour juger de l’instinct maternel d’une chatte ? J’ai envie de lui appliquer, de force, ce qui me paraît bien pour ses chatons. Et j’en suis intimement persuadé : ses chatons souffrent, ils ont faim, ils ont froid, ils pleurent… Vilaine mère ! Pourtant, je n’y peux rien, à part m’indigner dans mon coin et lui faire des yeux furieux.

La première pensée qui m’est venue, c’est un parallèle avec la Libye, ou l’Irak, ou l’Iran, ou la Somalie, ou la Chine, partout où des humains mes frères s’autorisent des actes que mon instinct personnel réfute.
Qu’est-ce qui me fait penser que, pour la chatte j’ai tort parce que je ne suis pas une chatte, mais pour un autre humain je peux avoir raison ? Après tout, je ne suis que le fruit de ma culture et ces humains lointains sont d’une culture différente : leurs pratiques peuvent se justifier, il n’y a rien d’absolu. Et l’instant d’après, je vire à 180° pour me dire que ce relativisme est idiot, que si un homme souffre par la main ou la volonté d’un autre homme, c’est une situation que l’on doit corriger. Ne pas juger, mais agir. Et puis, je change de nouveau : si l’on peut corriger ce qui ne doit pas être, cela veut dire s’y mettre toutes affaires cessantes, parce que le temps même passé à taper ces mots est du temps perdu, mais j’ai aussi des devoirs ici. Et puis… Et puis…

Comment passer de l’indignation à l’action sans se tromper ? Comment supporter son impuissance relative ou absolue ?
La chatte est posée sur un fauteuil du séjour. Pendant que ses petits piaillent dans leur caisse sous l’escalier, elle se lèche les pattes. Quand elle sentira qu’il faut aller allaiter cette marmaille, elle ira sans attendre une seconde de plus.

Ah oui, aussi : je suis un peu triste pour Martine, mais je pourrai encore voter Éva dans 7 mois, alors ça va.

Le retour du jeudi

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 13 octobre, 2011
Tags: , ,

Sous ce titre pourri, voici le retour de la citation du jeudi.

Je ne sais pas si d’autres blogs continuent, moi j’avais lâché, et ce n’était pourtant pas faute de belles lectures. J’avais juste envie de les garder un peu au chaud, de les laisser mûrir en moi avant de les faire fleurir ici dans une sorte de coming out à venir.
Mais justement : en lisant Limonov (que je n’ai pas encore fini, mais je voulais en parler toutes affaires cessantes), je découvre que Emmanuel Carrère est engagé dans une démarche dans laquelle je peux me reconnaître. Ce n’est pas un détail pour lui, bien qu’il l’évoque en une seule petite phrase placée à peu près au milieu du livre (page 228, si vous voulez savoir où j’en suis), et ce n’est pas un détail pour moi puisque tout ce que j’écris – et même tout ce que je vis –  depuis quelque temps participe de cette démarche.
Mais, foin de fumosités, entrons dans le Carrère :

… l’idée, formulé dans un sutra bouddhiste que m’a fait découvrir mon ami Hervé Clerc, selon laquelle «l’homme qui se juge supérieur, inférieur, ou même égal à un autre homme ne comprend pas la réalité».
Cette idée-là n’a peut-être de sens que dans le cadre d’une doctrine qui considère le «moi» comme une illusion et, à moins d’y adhérer, mille contre-exemples se pressent, tout notre système de pensée repose sur une hiérarchie des mérites selon laquelle, disons, le Mahatma Gandhi est une figure humaine plus haute que le tueur pédophile Marc Dutroux. Je prends à dessein un exemple peu contestable, beaucoup de cas se discutent, les critères varient, par ailleurs les bouddhistes eux-mêmes insistent sur la nécessité de distinguer, dans la conduite de la vie, l’homme intègre du dépravé. Pourtant, et bien que je passe mon temps à établir de telles hiérarchies, bien que comme Limonov je ne puisse pas rencontrer un de mes semblables sans me demander plus ou moins consciemment si je suis au-dessus ou au-dessous de lui et en tirer soulagement et mortification, je pense que cette idée – je répète : «l’homme qui se juge supérieur, inférieur, ou même égal à un autre ne comprend pas la réalité» – est un sommet de la sagesse et qu’une vie ne suffit pas à s’en imprégner, à la digérer, à se l’incorporer, en sorte qu’elle cesse d’être une idée pour informer le regard et l’action en toutes circonstances. Faire ce livre, pour moi, est une façon bizarre d’y travailler.

Emmanuel Carrère, Limonov – P.O.L 2011

Je connaissais l’auteur de nom et de gueule (quelle gueule !), j’avais lu de lui D’autres Vies que la mienne qui m’avait bien plu pour sa musique respectueuse du genre humain mais me semblait un peu à part dans son œuvre, j’avais vu ce téléfilm sur les banlieues qu’il avait scénarisé à grand bruit et ne m’avait pas donné envie de lire autre chose. Et puis il avait parlé de sa maman dans Un roman russe, et comme je parlais un peu de la mienne dans L’Abri des regards je n’avais pas eu envie de le lire (c’est bête, mais c’est comme ça). Alors, qu’est-ce qui me rapproche ainsi de cet auteur à succès, auquel tout sourit ? Juste cette petite phrase où il reconnaît que l’idée de se considérer comme partie temporaire et illusoire du tout se travaille et qu’écrire un livre peut être une façon d’y travailler, même bizarre.
On peut écrire sur tout et pour toutes les raisons. Raconter des histoires, se faire plaisir, devenir une star, faire passer un message, changer le monde… Tout. La seule chose qui me semble devoir être une constante, c’est qu’écrire constitue d’abord un travail sur soi. Plus on a de facilité à écrire, plus ce travail prend d’importance et pourtant plus on a tendance à le négliger : les portes trop grandes ouvertes vous reviennent parfois avec violence dans la gueule.

Presque quelque chose de Lou Reed... (Photo Jean-Paul Guilloteau)

Envie d’une femme

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 10 octobre, 2011
Tags: , , ,

Parlons politique. Le genre de truc qui plombe les repas de famille. Le genre de truc sur lequel tout le monde a son opinion sans vraiment oser la défendre. D’ailleurs, la seule qui soit autorisée, en public ou en famille, reste cette ânerie facile entendue partout : « Moi j’fais pas d’politique, la politique c’est tous pourris et compagnie, pas question que j’y trempe… »
À cela, une seule réponse : si vous ne faites pas de politique, ne venez pas vous plaindre que d’autres la fassent à votre place.

Ce week-end, on pouvait tous faire de la politique. Ou au moins afficher une opinion en allant voter ou pas aux primaires du PS.
Pour voter, il fallait signer un Engagement de reconnaissance dans les valeurs de la Gauche. Cela signifie-t-il que tous ceux qui ont voter y adhèrent ? Et que tous ceux qui n’ont pas voté adhèrent aux valeurs de droite ? Bien sûr que non !
En revanche, les presque trois millions de votants ont affiché une opinion en la matière avant même d’entrer dans l’isoloir. Et donc fait de la politique à visage découvert. Bravo !
Et il y en avait pour être surpris, voire méfiants et menaçants, comme un Copé montant au créneau contre la mise en danger du vote à bulletin secret.

Ce qui a surpris, c’est le nombre de Français prêts à donner leur opinion ainsi au lieu de rester chez eux et maintenir le flou sur leur absence d’opinion.
Cela vous étonne que des Tunisiens ou des Égyptiens, et maintenant des Libyens, des Syriens, des Yéménites, des New-Yorkais, s’affichent dans leurs rues avec leurs opinions (et parfois avec des armes, hélas) contre le pouvoir ?
Pourquoi s’étonner que quelques Français fassent sans risque ce que d’autres risquent ailleurs ? Il ne s’agit pas de révolution, chez nous, juste de décence : cette décence qui nous empêche de supporter plus longtemps que trop de décisions soient prises sans même qu’on y ait réfléchi soi-même un peu.
Qu’est-ce que ça change ? Ce n’est pas la question.

Ne changeons pas le monde, changeons notre façon de nous voir dans le monde. Changeons notre façon de nous sentir concernés. Changeons nos plaintes et récriminations en opinions que nous saurions défendre. Changeons nos attitudes face à nos opinions. Changeons la résignation en idées.
Voyons-nous comme maîtres de nos destins, responsables de nos choix, engagés sous nos idées. Sinon, seuls les extrémistes et les profiteurs auront l’énergie de nous représenter.
Sachons ce que nous voulons, au lieu de râler contre ce que nous ne voulons pas.
Exprimons ce que nous sommes sans crainte des désaccords, au lieu de n’exprimer que nos désaccords réflexes.
Imaginons, cherchons, tentons, formulons, et puis alors seulement laissons les autres démonter nos opinions : il en sortira peut-être autre chose de nouveau, que ni eux ni nous n’avions oser inventer chacun de son côté.

Et mon opinion dans tout ça ?
La voici : j’ai envie d’une femme à la présidence de la république.
Taxez-moi de sexisme si vous voulez, c’est votre droit.
Mon droit à moi est de croire que, si une hormone intervient dans les décisions du pouvoir, j’ai envie de voir ce que vaut la progestérone après des décennies (siècles ? millénaires ?) de prime à la testostérone. Mon droit est d’avoir envie d’essayer autre chose, au moins en France, et malgré quelques désillusions ailleurs (désolé, Mrs. Thatcher). Traitez-moi de rêveur si j’y crois encore. C’était déjà mon droit en 2007 et je n’ai pas pu le faire valoir. Alors cette fois-ci, merde, ayons un peu envie d’une femme !

Et commençons au moins par en laisser une aller se présenter au premier tour des présidentielles au lieu de, primairement, lui barrer le chemin.

Dimanche prochain, j’y retourne et je vote Martine Aubry… ne serait-ce que pour avoir le choix entre elle, Eva Joly, Corinne Lepage, et peut-être Christiane Taubira.

Crimes d’imagination

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 7 octobre, 2011
Tags: , , ,

Voici un peu plus d’une dizaine d’années, j’avais vu Warriors, un film formidable qui suivait des soldats britanniques dans leur incapacité à empêcher des Yougoslaves (ou ex-Yougoslaves) de s’entre-tuer. C’était humain et pathétique, insupportable, dérisoire, réaliste jusqu’à l’extrême, comme quand un des soldats revenu au pays ne peut s’empêcher d’insulter un gamin qui fait son caprice dans les allées d’un supermarché alors que là-bas d’autres meurent sous les tirs.

Le film posait des questions, nombreuses.
Peut-on empêcher les gens de s’entre-tuer ? Peut-on empêcher la haine et la violence de s’exprimer ? Peut-on réduire la force au silence par la force ? Peut-on masquer nos faiblesses morales derrière une apparente rigueur militaire ? Peut-on envoyer des hommes concrétiser une stratégie faible et espérer qu’ils réussissent là où la pensée échoue ? Peut-on revenir entier d’un voyage aux frontières de l’humain ? Est-ce que, justement, la facilité n’est pas de traiter d’inhumain ce que l’on n’arrive pas à contrôler ou empêcher ?
Les questions étaient bien posées. Warriors ne donnait pas de conseil, mais suggérait que les réponses mises en place par les politiques et les stratèges militaires n’étaient pas appropriées.

Seulement, nos politiques et nos stratèges n’ont sans doute pas vu Warriors. Et sont toujours adepte des réponses pas bonnes, ou pas assez bonnes.

Alors il a fallu faire un autre film.
Occupation, que j’ai vu la semaine dernière, suit des militaires britanniques dans leur incapacité à empêcher les Irakiens de s’entre-tuer. C’est humain et pathétique, insupportable, dérisoire, réaliste jusqu’à l’extrême, comme quand un ex-indic irakien versé dans l’intégrisme tue une femme simplement parce qu’elle a échangé un regard avec un soldat anglais.

Nos politiques et nos stratèges verront-ils Occupation ?
Peut-être. Peut-être reconnaîtront-ils les questions posées et l’insuffisance des réponses apportées. Puis il se draperont dans leur supériorité d’information pour affirmer que «c’est bien plus compliqué que ça» et que «de toute façon on ne pouvait pas faire autrement».

On ne pouvait pas faire autrement.
On ne pouvait que s’en remettre aux armes et au fric pour assurer notre si lointaine sécurité.
On ne pouvait qu’imposer nos valeurs en bloc pour que les beaux bébés « démocratie », « droits de l’humain » ou « liberté de conscience » partent avec l’eau sale du bain « liberté de profit à outrance », « consommation et gaspillage de masse », « perte de sens », « pornographie »…
On ne pouvait que livrer les terres, les corps et les âmes aux spéculations et à l’activisme des manipulateurs de tout poil.

On ne pouvait pas faire autrement.
À ce niveau, le manque d’imagination est criminel. Un crime pour lequel la peine de mort est loin d’être abolie, bien que ce soit rarement les criminels seuls qui en meurent.

12 ans plus tard... un air de famille.

La rue de mon grand-père

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 6 octobre, 2011

Mon grand-père était un type formidable, avec quelques défauts, donc normal. Donc formidable.
Il en a réussi, des trucs ! Épouser ma grand-mère, quitter son village de Maurienne où ne poussent que des chardons, des cailloux et des taiseux, apprendre l’usine puis l’électricité, faire ma mère et ses trois sœurs, se fritter aux premières locomotives électriques pour voir s’il n’y aurait pas quelques dégâts à réparer, s’occuper de plein de choses qui ne le regardaient a priori pas (comme de nourrir et habiller les pauvres de la paroisse), cultiver son jardin… Autant dire que la retraite ne l’a pas arrêté en chemin.

Quand je l’ai rencontré, son truc c’était la ferraille. Il ramassait, tordait, soudait, martelait, usinait de la ferraille dans un boucan d’atelier du diable d’où jaillissaient des étincelles à vous croire au milieu d’un 14 juillet. Et je ne vous parle pas de l’odeur, capiteux mélange de graisse brûlante et d’atomes crépitants (ah ben si, je vous en parle). Tout cela pétait les yeux et les oreilles, puis vous collait aux cheveux à en emmener partout.
Il avait ses phases calmes, bien sûr, quand il traçait à la craie les volutes qu’il allait bientôt forcer fans l’acier. Ou quand il passait le résultat tout limé à la peinture noir mat, invariablement noir mat.

Qu’est-il resté de cette activité tonitruante ? Une rue. Toute une rue de barrières, de portails et de balcons en ferronnerie noir mat. Les voisins pestaient peut-être contre le bruit et l’odeur, mais trouvaient le résultat joli. Les commandes ont afflué. Mon grand-père travaillait gratuitement.

Aujourd’hui, mon grand-père est mort depuis longtemps, ma grand-mère aussi. La petite maison a été vendue. Le potager qui a si longtemps nourri la famille a été retourné par les nouveaux propriétaires : ce n’est plus qu’une terne pelouse. Il ne reste pas grand chose des heures que j’ai vécues ici, tout gamin, à touiller la terre, éviter les escarbilles ou souder à l’arc.
Mais la rue : ça, c’est mon grand-père ! Une sorte de musée à ciel ouvert, un mémorial dressé à ses mains. La ferraille, c’est solide, ça dure.

Sauf que certains héritiers ou acquéreurs ont préféré repeindre en blanc, ou démonter pour mettre autre chose. Finalement, rien ne dure.

Corps, prison ouverte

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 3 octobre, 2011

Parfois, tout se détraque. Un pincement dans le cou grippe les trapèzes, vrille les dorsaux, chibre les reins, gagne les boyaux qui se bloquent et coupe la respiration. Plus aucune position confortable. On craint le nez qui chatouille et annonce l’éternuement implacable; se plier jusqu’au pied pour passer une chaussette tient de l’impossible ; on passera la journée en tongues.
Pour peu qu’on s’intéresse au dialogue entre corps et esprit, cette douleur prison enferme dans une vision très désagréable. À la pénibilité s’ajoute l’angoisse responsabilisante : mais pourquoi m’infligé-je cela ? Quel décalage inconscient entre ce que je fais de ma vie et ce que je voudrais en faire vient s’exprimer dans ces douleurs et me hurle de changer ? Se tromper, ça fait mal. Et se torturer pour trouver l’erreur fait encore plus mal.

J’ai lu quelque part qu’on obtient toujours exactement ce que l’on demande, même sans le savoir. J’ai sans doute demandé ce carcan physique et mental. Il faut arrêter de lutter, accepter le message et laisser le sens apparaître sous une forme lisible ou non.
Je me sens comme ces amis ou collègues, nombreux, qui pestent contre leur portable lorsque celui-ci sonne. Pourtant, il leur suffisait de l’éteindre s’ils ne voulaient pas être dérangés. Mais ils le veulent : ils veulent que le partout et tout le temps puisse faire irruption dans l’ici et maintenant. Ils râlent, mais ne peuvent s’empêcher de sauter sur l’appareil, au moins pour y lire le nom de l’intrus chéri venu leur rappeler qu’ils existent aussi là-bas, dans un autre esprit, dans une bulle d’ailleurs. Pourquoi râler quand on obtient exactement ce qu’on demande ?
Alors je ne râle pas. Ça fait mal, au cou, au dos, au ventre, partout… cela doit bien vouloir dire quelque chose. Je laisse allumé mon corps récepteur et j’accuse réception du message. L’éteindre serait mourir. La prison est ouverte sur l’éternité, mais je préfère rester encore un peu ici.

Au fait, à force de déposer tous les deux jours un chapitre de L’Abri des regards, nous arrivons bientôt à la fin. C’est prévu pour le 10 octobre, date anniversaire du suicide de mon père. Voici 17 ans bientôt qu’il a coupé la réception.
Pour ceux qui ne seraient pas encore au courant, cela se lit ici.


%d blogueurs aiment cette page :