Comme ça s'écrit…


Magie sans aile

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 20 juin, 2008

Toujours dans la catégorie fond de tiroir, un petit texte écrit pour le jeu d’écriture du forum « A vos plumes« . Il fallait touiller en moins de 3500 caractères une histoire de Noël sans utiliser aucun des mots consacrés (Noël, sapin, cheminée…). Alors voilà…

Magie sans aile

Il y a de la neige. C’est vrai que c’est la saison, mais franchement, ça tombe bien.
Surtout que cette fois-ci, on fait les choses en grand. Pas seulement l’arbre, les boules, les guirlandes et les santons. On va tout lui faire croire, pour de vrai ! Avant, il était trop petit pour être vraiment sensible à l’histoire.

Ce soir, avant d’aller se coucher, il a longtemps regardé le poêle. Dubitatif. Du haut de ses trois ans, il se rend bien compte que ça ne passera pas. C’est normal, je lui explique que c’est magique. Vous auriez vu la lumière dans ses yeux ! La magie, ça marche à tous les coups.
Alors il a délicatement posé le verre de lait et les biscuits à côté de ses chaussures. Je lui ai rappelé qu’il fallait aussi des carottes : les rennes mangent des carottes pour tenir le coup tout le long du voyage. Il a couru dans le frigo et pris quinze carottes. On va nourrir tout le troupeau !

Maintenant il dort, et je suis sûr qu’il rêve.
Pour nous, c’est l’heure de la magie.

Valérie grignote consciencieusement une carotte qu’elle laissera devant le poêle : les autres, celles que les rennes auront mangées en entier, vont retourner au frigo. À cette heure-ci, je suis plutôt verre de lait et biscuit. Je fais donc ma part du travail sans rechigner.
Mais surtout, l’idée qui va vraiment faire la magie, c’est les traces du traîneau dans la neige du jardin.

J’ai mis longtemps à imaginer le truc, mais je crois que ça va marcher.
Valérie m’aide à fixer les vieilles échasses de quand j’étais gamin. J’ai l’air ridicule comme ça, rehaussé de trente centimètres à peine, avec les tiges qui m’arrivent à mi-cuisse. Mais la magie le vaut bien. Je suis allé jusqu’à entailler les plots de caoutchouc. Pas vraiment une forme de sabot de renne, mais ce qui y ressemble le plus. En tout cas, c’est l’idée que je m’en fais.

Je sors, avec deux manches à balai. Valérie me regarde en rigolant par la fenêtre du séjour.
Il fait clair, avec une bonne lune qui se reflète sur tout ce blanc. Cela m’évitera au moins de me prendre une branche par surprise ou de m’étaler dans le bassin des poissons rouges.
Il faut réussir du premier coup. Pas question de repasser : il n’y a qu’un traîneau. J’évalue la trajectoire la plus probable de son atterrissage, et puis j’y vais : un double tracé avec les manches tenus bien parallèles, de plus en plus enfoncés, puis tout droit vers la maison, avant un virage dérapé devant la gouttière. Après, avec mes bottes passées au bout des manches à balai, j’applique sans bouger trois empreintes de pas, comme s’il avait quitté son véhicule pour monter sur le toit, oui, oui, par la gouttière.

Je rentre, ma lourde tâche accomplie. J’ai droit à un vrai bisou de Valérie. Ouais, je suis son héros, et notre fils aura sa magie. C’est ça le truc : ne pas lui mentir, mais tout faire comme si c’était vrai. Nous pouvons aller nous coucher.

Le lendemain matin, il nous appelle en criant. C’est chouette quand ça marche, et on dirait que ça a marché !
Nous descendons, mal réveillés. Lui, il trépigne devant la fenêtre, nous montre les traces dans la neige.

— Maman ! Papa ! Regardez, les cloches sont passées ! Et elles sont venues à vélo !

La défaite impartiale

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 13 juin, 2008
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Denis Robert jette l’éponge.

Je n’ai pas suivi toute l’affaire, mais ce qui peut de loin ressembler à un micro non-événement (le silence annoncé d’un journaliste) m’a finalement paru important. Nous avons tous perdu quelque chose.
Denis Robert et ceux qui le soutiennent, bien sûr.

Ceux qui, comme vous et moi, ont besoin que quelqu’un aille leur chercher l’information pour savoir (quitte à ne rien en faire).

Et ceux qui s’ingénient à la cacher, pour se protéger.

Qu’ont-ils perdu, ces braves gens, banquiers, avocats, chefs d’entreprises et (allons-y, balançons !) homme politiques qui ont fait donner de la canonnière juridique pour couler Denis Robert ?
Pas grand chose, peut-être un doigt, ou une rotule, quelques dents ou la vie, selon l’humeur du prochain maffieux qui aura un contentieux a régler avec eux. C’est ainsi que les choses se passent, dans le milieu avec lequel ils font affaires.

Il est là, le problème. La justice sert beaucoup d’objectifs, mais l’un d’entre eux – et pas le moindre – consiste à remplacer la violence par le droit dans la résolution des conflits.
Comme j’ai pu lire dans Télérama : « en Russie, pour réduire les journalistes au silence, on envoie un tueur à gages. Dans les vraies démocratie, on demande à la justice de faire le boulot ».

Le boulot est fait. La violence a gagné, nous y avons tous perdu.

Allez, retournons écrire pour la paix à venir et la capacité des êtres à se frotter sans s’écorcher…

Et une belle image bien ringarde pour enfoncer le clou…

Saines lectures

Posted in Lecture par Laurent Gidon sur 10 juin, 2008
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Je suis rentré d’Epinal avec le cœur tout plein, mais pas que : j’avais aussi quelques livres dans les poches. Et dédicacés par leurs auteurs, en plus.
En fait, j’ai dû m’y prendre un peu comme tout le monde : acheter les livres des copains, pour me faire plaisir à moi autant qu’à eux. Mais j’avais plus de copains que de poches alors je me suis limité en m’appuyant sur une sorte de concept biblio-littéraire : la Terre, sa vie, son avenir pourri.

Si j’en parle aujourd’hui, c’est parce que mes deux premières visites dans ce concept m’ont bien plu (ça se visite un concept ?).
Il y avait « La Peau du Monde », de Marc Vassart, publié en 2003 par les éditions Le Goût de l’Être (BP 403 – 80004 Amiens Cedex 1). Certes, j’aurais pu choisir « Les Larmes étaient leur pardon » du même Vassart au Navire en Pleine Ville, mais d’abord je l’avais déjà, déjà lu aussi, et même pensé et dit beaucoup de bien. Donc La Peau du Monde, des nouvelles thrillo-futuro-polardo-écolo qui m’ont fait grand bien.

Et puis « La vieille Anglaise et le Continent », de Jeanne A. Debats, chez Griffe d’Encre. Une novella comme on les aime, avec une bonne histoire, une écriture sans faille et un point de vue sur le monde.

Pourquoi en parler ? Des bons livres, y en a plein, et des qui jouent la prise de conscience contre l’aveuglement aussi.
Parce que c’est des copains ? Et alors ? Certes, c’est un peu pour ça que je les ai choisis au départ, mais s’ils ne m’avaient pas plu il m’aurait suffi de ne rien en dire pour ne froisser personne.

Non, c’est autre chose. Une impression de résonance entre eux, une façon à la fois lucide, tendre et désabusée de dire la place de l’homme sur Terre, sans en rajouter dans le pathos ou l’alertationnite aiguë.
Même si leurs livres sont très différents, j’ai lu chez Jeanne et Marc une communauté d’approche qui, sans éviter le sujet (« ça va mal, ça va pas forcément s’arranger, et le progrès qu’on nous vante comme solution à tous nos maux ne va peut-être que nous enfoncer encore un peu plus ») mais sans le bugner frontal (genre « l’homme est un gros –biiip- qui mérite bien ce qui lui arrive et on va tous crever ! »).
Voilà, chacun avec son style bien à lui apporte sa note propre dans une musique… pas très gaie mais encore jolie. Pas une marche funèbre, bien qu’on s’en approche.
Bref, je vous les recommande, comme je vous recommande d’économiser l’eau et l’électricité, de commencer à vous passer de voiture et d’acquérir quelques compétence utiles (des qui se font avec les mains) pour cet avenir qui nous arrive droit dessus.

Tenez, je vais lire du Djian, aussi. Ce n’est pas un copain, et je n’ai jamais ouvert l’un de ses livres. Mais ce que j’ai compris de son interview dans Télérama m’en a donné l’envie.
Lui aussi on dirait qu’il boxe dans la même catégorie que Jeanne et Marc question regard sur l’homme, même s’il n’entre pas dans le même concept (on entre dans un concept ?).
Il dit entre autre « je ne comprends pas comment on peut être un individu vivant en société sans s’intéresser aux autres, sans apporter sa pierre à l’édifice. » C’est tout con, mais en ces temps de succès à tout prix et de pognon comme unique jauge, ça fait du bien.

Donc voilà, de quoi construire, Debats, Vassart, et Djian comme prochaine pierre.

Oedipus Next

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 6 juin, 2008
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Comme je ne sais plus trop ce que j’écris en ce moment, voici un petit retour en arrière.

Il y a dix ans, presque jour pour jour, Télérama lançait son site Internet avec un concours de nouvelles inspirées de photos d’Henri Cartier-Bresson. La première photo mise en ligne était celle-ci (je ne sais pas si j’ai le droit de la mettre sur le blog, donc ce lien vous y conduit tout droit). Sur le coup, ça m’avait bien tenté et c’est le premier texte que je me souviens avoir pondu.

Voici ce que j’avais écrit.

Oedipus Next

Il entre dans ma chambre. Sans prévenir, comme toujours. C’est mon père. Il jette la photo sur mon lit, entre mes jambes. Son geste du menton veut dire « Tu sais où j’ai trouvé ça ? », mais il n’a pas besoin de le dire. Il n’y a que lui et moi, ici. Si ce n’est pas lui qui a scotché la photo derrière la chasse d’eau, c’est moi. Et alors ? C’est en tout cas ce que mon geste à moi veut dire. On est comme dans ces discussions de marchands de tapis. Le premier qui dit un prix a perdu.
Le premier qui sort un mot est foutu.
L’autre l’attend au tournant, prêt à s’engouffrer dans la brèche.
Il a encore un geste, comme pour dire : « Tu peux m’expliquer ? » Et à la façon qu’il a de l’envoyer, on sent qu’il n’y a jamais eu beaucoup de mots entre nous. Il a le geste sûr, bien entraîné.
Mais c’est un geste de trop et il l’a compris en même temps que moi. Maintenant, c’est lui qui doit parler.
― Qu’est-ce qui t’a pris ?
C’est simple, mon gars, j’ai du poil qui pousse aux pattes, mes premières difficultés à monter au contre-ut et l’oiseau d’entrecuisse qui veut sortir du nid.
Alors quand je trouve une photo avec une minette sans tête, mais qui n’a rien d’autre à cacher, je me la garde au chaud. Les filles de mon âge n’ont rien à montrer. Moi, je n’ai rien à leur dire. Et l’été va être long.
Et puis les femmes, ici, il n’y en a pas.
La tienne s’est barrée avant que je sorte de mes couches. Ta mère, on ne la voit plus depuis qu’on s’est enterrés dans ce trou. Mais quand tu lui en parles au téléphone, j’entends bien que ma mère à moi et toutes les autres sont « rien que des salopes ».
Il faut bien que je me fasse mon idée. Et ce n’est pas à toi que je vais demander. Celle-là, celle de la photo, elle en vaut bien une autre. Je la regarde et j’imagine, le soir, tout seul dans les toilettes, à l’heure où tu es censé pondre la littérature qui nous fait vivre. Tu parles d’un père ! Sûr, tu m’apprends la vie. Mais pour ça, il faut que je lise tes bouquins. Ou que je pique tes photos. Au dos de celle-ci, il y a la liste et les cotes des planches qu’il t’a fallu pour construire la bibliothèque. C’est là que je l’ai trouvée, planquée. Tu vois que tu as toi aussi quelque chose à cacher. Dès que j’ai vu, je l’ai emportée, trophée.
Depuis, je laisse aller les yeux. Je soupèse les seins et je m’y noie. Pour moi, c’est le seul regard que la femme aura jamais.
Je me force à décrypter entre les jambes. Au début, je n’osais pas. Je m’y suis mis doucement. J’ai fait le tri dans les reflets de l’eau. J’ai précisé ma pensée. Pour moi, c’est le seul sourire que la femme aura jamais.
Je construis le berceau d’arbres hors cadre qui laisse briller la lumière. Je sens les cailloux rouler sous son pied gauche, et sous son pied droit, le rond du genou qui demeure même quand la jambe est tendue.
Je hais le gros orteil qui apparaît en bas à droite. Et je hais le mec qui est au-dessus. Parce qu’il n’a pas à être là, même pour prendre la photo. Parce que la femme est à moi, c’est la seule, comptez pas sur moi pour la partager.
Et pendant que je m’y perds, tout tendu, je guette au-dessus de moi, le pas dans l’escalier qui voudrait dire danger. Je me recroqueville autour de la photo, pour qu’on ne nous voie pas. J’apprends le plaisir défendu, si bon de la peur d’être pris.
Et tu voudrais que je t’explique tout ça ?
Mais tu sais bien qu’entre nous les mots sont dangereux.
Pourtant, je veux savoir.
― Qui c’est ?
Et pour une fois, c’est le deuxième qui parle qui perd.
Il me regarde de haut. J’aurais voulu qu’il ait une moue de dédain en disant ça. Et pas ce début de sourire comme s’il savait que je suis déjà assez grand pour avoir mal un peu. Il jette :
― C’est ta mère.
Il s’en va sans fermer, et j’aurais mieux fait de me taire.
Un jour il va crever.

Mais qu’est-ce donc qu’on écrit donc ?

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 2 juin, 2008

Qu’est-ce qu’on écrit, hein ? Ou plutôt, qu’est-ce qu’on s’autorise à écrire ?

J’ai lu ce matin le billet de Magda sur « ce-que-tu-lis », qui explique drolatiquement combien certaines lectures peuvent faire naître d’angoisses, rien qu’en se tapant les titres. D’accord, il s’agit là surtout de régimes amaigrissants et de dictature du mince, mais bon. Peut-on écrire ce qu’on veut pour faire vendre du papier sans se soucier de l’anxiété générée ?

On en avait parlé aussi à Epinal avec Elisabeth Vonarburg, Jacques Mondoloni et Bernard Werber… Est-ce qu’on peut écrire n’importe quoi, juste parce que ça marche ? Parce que l’histoire est bonne et que le lecteur en redemande ? Ou – alibi – parce qu’on tire les sonnettes d’alarme de nos futurs en dérive ? Oui, bien sûr, on peut ! On peut menacer l’humanité entière d’une mort atroce si ça fait un bon ressort dramatique. On peut balancer des meurtres, des catastrophes, des guerres, des tortures à la pelle, puisqu’on en tire un bon livre. On peut, mais est-ce qu’on doit ?

On a vraiment le droit de les tuer tous ? Et les faire souffrir, avant, on a le droit aussi ? J’ai lu quelque part des conseils d’écriture poussant l’auteur d’imaginaire à voir grand, sans hésiter. Avec une plume ou un clavier, cela ne coûte pas plus cher de décrire des actions grandioses, des conflits titanesques, des batailles de dimension galactique. Lorsque je lis cela, j’entends en moi « ouvrez les robinets, faites couler le sang à flots, vous pouvez, alors ne vous limitez pas ». « Longtemps j’ai pris ma plume pour une épée », et maintenant pour une tronçonneuse, pour un virus, pour un tremblement de terre, pour un hiver nucléaire… et je n’ai pas peur de reconnaître ma puissance ! Et puis, un meurtre de papier, ça n’a jamais tué personne. Un génocide non plus… Donc oui, on peut. Mais est-ce qu’on va vraiment s’en tirer comme ça ?

Il faut avoir entendu Elisabeth Vonarburg avouer qu’elle ne supporte plus de décimer des populations entières comme elle a pu le faire dans certains de ses livres. Il faut avoir vu Bernard Werber s’excuser d’avoir bousillé des milliers de fourmis, voire des millions, et quelques Thanatonautes. On dirait qu’il n’y a pas que moi que la question turluquiquine.

Et la réponse n’est pas posée. Parce que le monde est comme ça. Parce que l’homme est comme ça. Parce que les émois de Sissi Impératrice ne tiennent pas la distance face aux gourmandises d’Hannibal Lector. Parce que même Steven s’est retenu sur Rencontres du Troisième Type et ET, mais a fini par se défouler grave sur la Guerre des Mondes. Parce que, parce que, parce que… Voilà.

Il se trouve que j’entendais ce matin Alain Rémond expliquer à la radio qu’un livre bien lu peut avoir un impact profond sur le lecteur (Sacré Rémond, roi du scoop). Bon. Imaginons un instant l’impact de lectures répétés – et jouissives – dans lesquelles les méchants commencent par faire preuve de leur incommensurable et sanglante méchanceté, avant de se faire proprement écrabouiller par les gentils dans une scène d’une justice aussi re-sanglante que libératoire. Il peut s’agir aussi d’une scène de ménage dans un deux pièces, mais le principe est le même, sauf que c’est la vaisselle qui prend. Quelle vision du monde, des rapports humains, des solutions aux conflits, martèle-t-on ? Qu’est-ce qu’on a vraiment inventé de l’homme ?

Attendez, avant de me traiter de Bisounours.
Il ne s’agit pas là de trancher la question de l’origine de la violence et de la responsabilité des auteurs. Mais plutôt de la position personnelle de chaque auteur. Se sent-il impliqué dans ce qu’il écrit au point de ne plus pouvoir tuer ou faire souffrir par livre interposé ? C’est possible. Ça s’est vu.

Mais alors, quel genre d’histoire va-t-il raconter, l’auteur écœuré ? Bibliothèque Rose et Collection Arlequin ? À mon humble avis, il y a de la marge. Peut-être en proposant d’autres façons de nous organiser entre nous. De nous percevoir. De nous imbriquer. De nous supporter. De continuer un peu ensemble. C’est de l’imaginaire, on peut toujours rêver…


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