Comme ça s'écrit…


L’état d’écriture

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 12 février, 2013

Longtemps, j’ai écrit comme on course un lapin, en décourageant ses feintes pour l’attraper plus vite. Il fallait foncer, finir, expectorer le texte avec élan pour passer à autre chose.
Désolé, je sens que je vais encore parler de moi.
Aujourd’hui, j’ai changé ce rapport à l’écriture. Je laisse les projets me surprendre, bifurquer, courir la lande et revenir en arrière, changer de couleur, attendre le coucher du soleil, puis l’aube, pour voir s’il n’y a pas une autre façon de voir. Je leur laisse aussi une chance de rentrer dans leur trou et de m’échapper.
Finir à tout prix n’est plus important. Au contraire. Ce qui compte, c’est d’être en état d’écriture. Être dans ce que je fais, ce que j’écris, sans regarder demain. Se positionner en canal qui ne juge pas l’eau qui passe et ne ferme pas l’écluse.
La prise de conscience est récente, mais le travail s’est fait sur une certaine durée.
Il m’a fallu des échecs, des renoncements, et la certitude aussi qu’écrire pour les autres ne suffit pas à justifier l’entreprise. Un livre qui n’intéresse personne, pas même son auteur une fois écrit, c’est aussi triste qu’un enfant abandonné.
Mais si l’écriveur s’est mis tout entier dans le texte, voire s’il a réussi à se faire évoluer lui-même en écrivant, alors ça le vaut. Je ne parle pas d’une autojustification nombriliste a posteriori (genre « je m’en fous que vous n’aimiez pas, moi ça me plaît« ). Il s’agit plutôt d’une motivation de départ et de la façon de l’entretenir. Pouvoir se dire un jour : je l’ai fait parce que cela comptait, et si on me demande, j’ai la preuve sur moi.
Écrire un livre ne prend plus cinq semaines, ni même un an. Ça prend la vie. Et ça en donne, aussi.

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J’en profite pour remercier Jean-Michel Guenassia pour La vie rêvée d’Ernesto G.

Tôt tine

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 5 février, 2013

Il est plus tôt que tard, le soleil ne passe pas encore la montagne. Et puis, de toute façon, les nuages pleurent dans le vent. Les petits gars sont partis au collège, la maison se rendort. Il me faut ma dose, mon joint, mon kif.
Le matos, c’est du bon, du bio, production locale : je l’attaque au couteau, droit dans la miche fraîche qui s’écrase sous la lame. Il se roule à plat, sur une assiette à dessert. J’y étale ce qu’il faut de puissance tellurique, pas trop pour ne pas souffler les arômes. L’étiquette sur le bocal les dit broyées à la meule de pierre, mais pour moi les amandes sont le pur jaillissement du sol, la concrétisation d’énergies qu’a libérées la croûte terrestre, et rien ne peut en broyer de force l’intensité : elles se sont laissé faire. J’ajoute l’ingrédient d’un pot secret qu’il a fallu aller chercher au garage. Pas par discrétion, cette obligation de sortir dans les giflures de neige, mais par manque de place dans les placards. C’est de l’importation, datant d’un précédent voyage en Normandie. Du fruit et du sucre, mais du meilleur et touillé à l’amour. Cela ne cherche pas l’harmonie, mais à renforcer les effets.
Ma dope est prête. Je vais y mordre à sec pour ne rien perdre du premier shoot. Il y en a qui trempent ; je le faisais quand j’étais petit, mais j’ai grandi.

Automne 013


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