Comme ça s'écrit…


Tu permets que je te cite ?

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 29 août, 2011
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Plus d’une fois, en lisant une histoire qui me plaisait ou au contraire qui me tombait des yeux, j’ai laissé mon esprit vagabonder dans les hautes plaines fertiles de l’imagination débridée. Est-ce qu’il n’y aurait pas là – me disais-je – matière à écriture ? Est-ce que je ne serais pas un peu – me questionnais-je – l’auteur du XXIème siècle dont le talent trampoline n’attendait que cette toile tendue par un autre pour y rebondir sous l’impulsion délivrante et délirante d’une envie de tout poser, là, maintenant, pour courir au clavier jeter les mots impatients qu’à deux – l’auteur de l’histoire lue et moi – nous avions ensemencés dans le grand rien littéraire que constitue à n’en pas douter l’espace libre et commun des idées intertextuelles n’attendant qu’à être précipitées dans une réification de papier, hein ?
Et puis en fait non, je revenais à ma lecture, parce que le gars qui avait écrit l’histoire, même s’il s’y était pris comme un manche selon mes goûts exclusifs, avait déjà balisé le chemin.
J’aime écrire en terre inconnue. Les repères posés par d’autres me gèlent les doigts. Ne croyez pas que je prétende à l’originalité : vous pouvez trouver que mes histoires ont un goût de déjà lu, mais moi je ne les ai pas encore lues. J’ai juste moins de culture que vous.
Bref, tout ça pour dire que les affaires à répétition de plagiat littéraire m’effarent.
Ceux qui hurlent au vol et à la triche m’intriguent. Quoi ? Dans un bouquin de 200 pages, ils ont repéré 10 lignes lues ailleurs ? D’abord, bravo ! Fallait le faire, moi-même étant souvent incapable de reconnaître une citation d’un de mes propres bouquins. Ensuite… ils me font un peu de peine. Cette envie de tomber sur le pauvre gars qui a fauté, de le démolir pour une connerie qui ne représente pas 1/1000ème du livre… Mais quel désir de revanche ou de lynchage les motive-t-il donc ?
Ceux qui défendent l’emprunt m’esbrouffent. Comment peut-on justifier de telles pratiques, alors qu’une simple notation d’emprunt étoufferait l’affaire ? J’adore la chanson de Lou Reed Last Great American Wahle. Dans la dernière strophe, big Lou dit tout simplement :

It’s a lot like what my painter friend Donald said to me
« Stick a fork in their ass and turn them over, they’re done »

Voilà. Cette idée de nous retourner sur le grill n’est pas de lui, il l’attribue à un ami peintre (lui permettant de s’enorgueillir discrètement de compter au moins un peintre parmi ses amis), ce qui lui ajoute une force sans pareil. Si Lou l’avait énoncée, cela aurait déjà été bien. Mais qu’il l’ait sélectionnée parmi tout ce qu’il entend pour la poser indoinement à la fin de sa chanson accentue son caractère féroce où l’inéluctable le dispute à l’ironie. Bref, bien emprunter vaut mieux que mal voler.
Ce qui m’amène à la défense régulière des accusés de plagiat, laquelle me troue. Franchement, dire que cela n’aurait pas dû être imprimé ainsi, que l’emprunt correspondrait à une version de travail et que sa présence dans le volume final n’est imputable qu’au manque de professionnalisme de l’éditeur ou à la limite à un coup de fatigue face à l’Everest que représente l’écriture et la promo d’une telle œuvre…je préfère garder pour moi ce que j’en pense. L’auteur sait qu’il a cité sans citer. Il ne peut pas avoir oublié le temps passé à noter, légèrement modifier, puis recopier les quelques lignes incriminées. Il sait et il se fout autant de l’auteur des lignes que des lecteurs du livre. Il ment peinardement, drapé dans une sorte de vertu qui va de l’autoflagellation (« C’est une connerie ») à l’orgueil imparable (« Ceux qui me connaissent savent que je n’aurais jamais fait cela dans une telle intention… »).
Et pourtant, je ne leur en veux pas. Ils me sidèrent, mais ne méritent pas les jugements à l’emporte-pièce que toute la presse semble garder secrètement tendus pour les lâcher sur le moindre fauteur. Car – et je vais me permettre une citation sans l’attribuer à son auteur – « Ne juge pas et tu ne seras pas jugé ».

L’écran fétiche

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 25 août, 2011

Une vie de papa regorge de moments forts en émotions et de virages qu’on a envie de bien négocier.
Pour ma part, la transmission ou simplement l’évocation de passions en fait partie. Je les sur-investis un tantinet… La première fois que j’ai mis un de mes fils sur des skis ou sur une falaise a été assez pathétique : le père pétrifié d’angoisses et d’attentes contradictoires, le fiston interdit se demandant s’il doit trouver ça drôle ou s’enfuir en hurlant.
Depuis, j’ai un peu progressé. Ce qui m’a permis d’aborder le virage « films fétiches » avec un peu plus de décontraction.

Oui, j’ai des films fétiches. Des films qui ne font pas forcément l’unanimité et dont ma liste personnelle n’est pas exhaustive. Des films qui ne sont pas forcément les meilleurs que j’aie pu voir (il n’y a pas Stalker, par exemple, ni 2001, ni La Règle du jeu)  mais qui ont compté pour moi autant à cause de leurs qualités propres que par la façon dont je les ai reçus. C’est une question de chimie intime entre ces films et moi. Fétiches !

Quand je me suis posé la question de les montrer à mes enfants, le cycle angoisses + attentes contradictoires = fuite a failli se remettre en place. Ces films m’avaient marqué. Je voulais que les boutch’ puissent en retirer toute la substantifique moelle, et en même temps qu’ils gardent leur libre arbitre, qu’ils puissent ne pas les aimer ou pire : rester indifférents.
Alors j’ai changé de façon de faire. Au lieu d’en parler jusqu’à épuiser tout le monde avant même d’avoir montré la première image, je me suis contenté d’attendre le bon moment. Le moment où le petit bonhomme sera prêt à voir ce qu’il y a d’intéressant dans Star Wars (le seul, le vrai, le 1, et qu’un idiot a décidé ensuite d’appeler 4), Excalibur, Blade Runner, Le Grand Blond avec une chaussure noire, Il était une fois dans l’Ouest, Apocalypse Now, Gladiator
Rassurez-vous, ils n’ont pas encore tout vu : le bon moment n’est pas encore venu pour Apocalypse Now et Gladiator. Pas parce qu’ils sont trop petits pour encaisser, mais parce qu’ils n’ont pas encore un rapport à la mort et à d’autres thèmes qui leur permettent d’en tirer plus que du spectacle.

Mais prenons Il était une fois dans l’Ouest. Quel spectacle ! L’image, la musique, les scènes mémorables, Claudia Cardinale (un spectacle à elle toute seule, mais qui a besoin de quelques hormones chez le spectateur pour donner sa pleine mesure)… Il y a tout, et pourtant il y a plus.
Il m’arrive de parler d’œuvres univers : des œuvres qui créent de toutes pièces leur territoire, servent ou non de référence ensuite, mais surtout paraissent du premier coup représenter un sommet indépassable dans l’univers qu’elles ont créé. Il y a des livres comme ça (trouvez les vôtres), des peintures ou des sculptures, des musiques… et des films.
Ce qui fait de Il était une fois dans l’Ouest un film univers est assez évident, je ne vais pas répéter tout ce que des armées de critiques ont déjà glosé. Ce n’est plus un western, c’est autre chose, peut-être un film sur ce que c’est qu’être un homme. Un univers, donc.
Il me semble aussi que c’est le film qui a donné à tous ceux qui y ont participé leur meilleure façon d’exprimer ce qu’ils sont.
Les acteurs, bien sûr. Je n’ai jamais vu Jason Robards, Charles Bronson et Henri Fonda à la fois aussi intenses et aussi eux-mêmes (l’idée qu’on peut s’en faire en tout cas) qu’en Cheyenne, Harmonica et Frank.
L’Espagne n’a jamais été aussi américaine, donc universelle.
La musique n’a jamais mieux joué son rôle de personnage à part entière.
Même les costumes ont été autorisés à jouer le premier rôle dans au moins deux scènes.
Il n’y a jamais eu autant de répliques mémorables dans une telle économie de dialogue (oui, même dans les Tontons flingueurs).
Les scénaristes n’ont – à mon sens – que très rarement réussi à intégrer autant de thèmes forts dans une histoire qui les traite tous sans les boursoufler. Même le thème de la vengeance, qui d’ordinaire m’énerve, est ici abordé avec une rare grâce.
Et Sergio Leone n’a pas fait mieux après. Il n’a d’ailleurs pas essayé, il a eu raison.

Alors voilà, comment transmettre l’impact de ce qui reste pour moi le film parfait ?
J’ai attendu le bon moment. Le bon âge. Les bonnes conditions. Elles ont fini par se présenter.
Nous nous sommes mis devant l’écran, et surtout j’ai fermé ma grande gueule.

Après 158 minute d’opéra total, mon fils a dit « Pas mal ».

Le libre arbitre vit sans doute ses derniers instants de liberté, mais il court encore !

L’argent, le bien, le mal… l’amour !

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 22 août, 2011
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Je lis souvent, de la part de gens bien informés, que l’argent pourrit tout. Puis-je apporter ici une brève contestation ?

Quand je dis que je ne paye pas d’impôts parce que je ne gagne pas assez, cela ne veut pas dire que je n’aime pas l’argent. Je l’aime beaucoup, oh oui je l’aime, pour la liberté qu’il apporte et ce qu’il permet de faire. Et je n’en manque jamais pour ça.

Si je vois un problème avec l’argent, c’est uniquement sous l’angle de la compétition à laquelle on s’astreint pour l’obtenir, ou des stratégies que certains développent pour l’accaparer.
C’est cela qui pourrit le monde. Vous pouvez être sûrs que si on remplaçait l’argent par les rognures d’ongles comme objet d’avidité, le monde serait aussi pourri. Et plus personne ne pourrait se ronger les ongles tranquillement.

L’argent en soi ne me semble pas avoir de défaut particulier. Mais il a au moins une qualité : il est très efficace pour mettre à jour certains défauts de l’homme.
Qu’on le cache ou qu’on le montre, qu’on l’entasse ou qu’on le dilapide, qu’on le vole ou qu’on le donne, l’argent ne révèle rien de sa propre nature et tout de l’humain. En fait, l’argent ne me semble être d’aucune nature. Transparent. Mais il nous reflète très bien.

Un défaut de l’argent serait alors de nous inciter à juger autrui en fonction de ce qu’il fait de ses sous.
Mais non : cela révèle encore plus le défaut du juge que celui du jugé, et toujours rien de l’argent.

Ni bien ni mal, on en fait ce qu’on veut.
On en déborde ou on en manque selon soi-même et non selon un étalon absolu.
On en use ou abuse en se faisant du bien ou du mal à soi, parfois aux autres. Mais jamais à l’argent, qui s’en fout.
C’est ce qui fait son charme de bel indifférent, toujours plus classe que les rognures d’ongles.
En affirmant sans vergogne aimer l’argent, ne serais-je pas en train de déclarer mon amour pour l’humain vu dans ce miroir ? C’est un peu facile peut-être, mais pas complètement faux.

Ciao Don Lo !

Posted in Promo,Vittérature par Laurent Gidon sur 16 août, 2011

Nous sommes rentrés de vacances et dans la bassine de courrier m’attendait un petit opuscule où sont imprimées et illustrées des histoires de science-fiction, fantasy, fantastique  & co : AOC n°21. Une de mes nouvelles préférées y est publiée. J’avais oublié que c’était dans les tuyaux, les corrections datant de plusieurs mois, et ça m’a fait plaisir pour un retour.

Atempo narre les aventures croquignolettes d’un physicien pris dans la poisse d’un temps qui ralentit. Ce texte avait été refusé pour une anthologie (J’l’ai même pô lu, m’a certifié l’éditeur) puis par deux revues, enfin… au moins une, l’autre n’ayant pas répondu à mes demandes et relances. Et voilà qu’un fanzine l’accepte (edit : on me souffle dans l’oreillette que AOC n’est pas un fanzine, mais une revue, publiée par le Club Présences d’Esprits). Pas n’importe lequel : AOC, le premier à avoir accepté un de mes textes (c’était L’Ambassadeur, maintenant repris pour les fétichistes dans les Blaguàparts). Je suis content.
Parce que Atempo présente au moins deux particularités.
Il raconte une histoire sans conflit ni violence, et – j’espère – sans trop ennuyer le lecteur. Cet exercice qui me passionne et que j’ai demandé de pratiquer à une dizaine d’auteurs pour une anthologie à venir.
Il sera le dernier signé Don Lorenjy. Don Lo the last. J’avais créé ce pseudo lorsque je m’étais inscrit sur mon premier forum, du côté de 2006, et il m’a bien servi pendant ces cinq ans. Mais maintenant ça va, plus besoin de pseudo, je lâche l’affaire pour n’être plus qu’un.

Voilà, c’est fait, Tchao Don Lo, tu peux nous laisser, on va continuer sans toi.
Pourquoi flinguer un pseudo ? Et surtout un pseudo qui m’a permis de faire lire certains des trucs dont je suis le plus fier (et ne comptez pas sur moi pour balancer, faites votre liste vous-même) ? Parce qu’il faut s’assumer un peu. S’accepter et accepter que les autres vous voient (où vous lisent), sans rien craindre ni se cacher.

Un article de Rue 89 traite de ça, justement : ce que gagnent les auteurs à utiliser un pseudonyme. Il faut reconnaître que les pseudos cités y gagnent en sécurité et en tranquillité. Mais celui (Anonymous) qui affirme que sous pseudo John Lennon serait encore vivant se goure peut-être : Lennon est allé au bout de ce qu’il avait à faire parmi nous et personne ne sait quelles daubes il aurait dû enregistrer aujourd’hui pour payer ses impôts, les charges d’un quelconque château ou des divorces et pensions alimentaires en rafale.
Ne croyez pas que je me compare à Lennon, mais assumer ce qu’on fait c’est quand même la meilleure des libertés. Et la mort n’est pas une fin.

Et en guise d’épitaphe, une des présentations d’un certain Don Lo, troussée pour accompagner une parution :

— Pfff… Don Lorenjy, c’est un nom ça ?
— Non, c’est un pseudo.
— Qu’est-ce que ça cache ?
— Rien. Si, une vie normale à la montagne, une épouse et deux petits garçons, un job de publicitaire free-lance, plein de sports et des vacances à la mer.
— Et à quoi ça sert un pseudo ?
— À écrire des nouvelles et des romans, à les faire lire, à essayer de les publier discrètement, à ne pas devenir riche et célèbre.
— Ça empêche d’avoir passé 40 ans ?
— Non.

RIP

Comment votons-nous ?

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 9 août, 2011
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Après avoir parlé de sexe et de fleurettes, il m’a semblé judicieux d’aborder la politique de front.
Je n’ai pas voté pour notre actuel président, et pourtant cela n’a rien changé.
Je n’ai pas voté pour l’intensification du trafic d’armes.
Je n’ai pas voté pour l’extension du réseau autoroutier, l’abandon du fret ferroviaire, les cadeaux aux camionneurs, aux pétroliers et aux constructeurs automobiles.
Je n’ai pas voté pour les idioties que l’éducation nationale apprend à nos enfants.
Je n’ai pas voté pour que nos soldats aillent se faire tuer ou tuent d’autres humains.
Je n’ai pas voté pour entretenir la complaisance envers les pires dictatures, ni pour rompre ces complaisances le temps de se refaire une virginité.
Je n’ai pas voté pour que notre police et notre justice soient astreintes à une politique du chiffre.
Je n’ai pas voté pour qu’on travaille plus et plus longtemps au service d’une économie qui pourrit tout, des individus à la planète.
Je n’ai pas voté pour une finance ravageuse et une politique binaire du « ta gueule ou casse-toi ! »
Je n’ai pas voté pour les reconductions aux frontières, les circulaires anti-roms et les blagues contre la double nationalité franco-norvégienne.
Je n’ai pas voté pour une médecine de labo pharmaceutique qui découpe l’humain en tranches rentables, la suivante tombant malade à peine la précédente rafistolée.
Je n’ai pas voté pour le fichage généralisé, la surveillite et tout ce qui incite le voisin à jalouser son prochain.

Et ce matin cela m’est tombé dessus comme une révélation : je n’ai pas voté pour tout ça, vraiment pas… parce que je n’ai pas payé d’impôts depuis le début de ce quinquennat inepte.

Certes, j’ai payé mes taxes locales, pour mes routes de campagne, la gestion du collège et le service d’urgence de notre hôpital. J’ai cotisé à la caisse de retraite et de sécurité sociale, aux allocations familiales, tout ça. Mais pour l’État et les services du président, rien, macache, ballepeau, nada !
Ce qu’ils ont fait, ils l’ont fait sans ma voix, sans mon accord, et surtout sans mes sous. J’ai voté contre à ma manière. En ne leur donnant aucun moyen supplémentaire pour agir. Et toc !

D’accord, j’ai un truc : je n’ai pas fraudé, j’ai juste pas gagné assez d’argent pour être imposable. On peut m’envoyer les sbires de l’administration fiscale, ils ne trouveront rien, je suis clean. Il m’a suffi de m’arrêter de bosser dès que j’avais atteint la limite imposable. Pas pour aller faire du black (ce ne serait pas honnête), mais pour faire autre chose, comme écrire des livres. Lesquels ne se sont pas assez vendus pour que je sois imposable dessus. Ce qui conduira sans doute notre président à me considérer comme un mauvais citoyen, pas même un de ses sujets : je n’ai aucune valeur économique.

Bon, d’accord aussi, c’est un choix que je ne vante à personne. Ce n’est pas facile de tirer le diable par la queue, de dire « non » aux enfants qui demandent le dernier truc à la mode, et de faire resto ou vacances à la maison. Mais ça donne du poids aux vraies choses importantes : les amis ou la famille qui aident et qu’on aide, les trucs qu’on fait plutôt que ceux qu’on achète, et surtout les trucs qu’on partage parce qu’on n’a pas les moyens de les avoir pour soi tout seul.
Et franchement, voter comme ça, ça me plaît bien. Je sens que je récupère tout le poids politique que ma semi indigence financière m’avait ôté.

Et vous, comment votez-vous ?

Un carré de soucis

Posted in Admiration,Vittérature par Laurent Gidon sur 5 août, 2011

Près de notre petite maison sous la montagne, il y a un long et vieux corps de ferme partagé entre les différents héritiers d’une famille. La route qu’il a bien fallu faire passer quelque part sépare leurs paliers de leurs jardins potagers. Chaque fois que nous montons à la falaise, je jette un coup d’œil : ils ont réinventé là, entre les rangs de poireaux et les plans de courgettes, une solidarité que leur habitat contredit : certains repeignent, rénovent et entretiennent leur bout de maison alors que d’autres – vieillesse, manque de moyens, désintérêt – laissent filer la carcasse.
Mais dans le jardin, plus de séparations. Les jeunes et les vieux s’y croisent, bêchent, binent, sarclent et font pousser des merveilles. C’est utile, mais pas que.
Au milieu, ils ont un carré de fleurs. Alors que tout le reste est dévolu à la production intensive de légumes qui, je le sais, sont leur vrai besoin, ils sacrifient communément un bout de productivité pour faire du beau.
Ce printemps, ils avaient surtout planté des soucis. Des coquelicots s’étaient aussi mis de la partie. Et beaucoup d’herbes qu’on appellerait mauvaises ailleurs, mais qui ici faisaient joli. Ces éclaboussures rouges sur l’orange lumineux et le fond de vert… une réussite.

Des soucis, ils en ont. Je croise souvent les parents, durs à la tâche. Les enfants vont à la même école que les miens et y accumulent déjà les difficultés à venir. Le grand-père les emmène aux champs voir si l’avenir ne serait pas un peu au cul des vaches… Et pourtant, de leurs soucis ils ont fait un beau carré, bien propre, inutile et tellement magnifique.


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