Comme ça s'écrit…


Loin l’Afrique

Posted in Lecture par Laurent Gidon sur 15 juin, 2016
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Dans un peu moins de soixante pages, je vais quitter La Ferme Africaine de Karen Blixen. Avec regrets.
C’est par le film de Sydney Pollack que sa musique douce m’a touché pour la première fois. Je n’avais pas vingt ans et la voix de Meryl Streep prononçant «J’avais une ferme en Afrique, au pied des collines du Ngong» s’est glissée en moi jusqu’à ne plus me quitter.
Bien sûr, ce n’était pas la voix de Mme Streep, mais celle de l’actrice qui la doublait en français : Évelyne Séléna. Le charme opéra tout de même.
Dans une bibliothèque, j’avais trouvé un exemplaire du livre et appris par cœur cette première phrase, ainsi que je le faisais pour d’autres œuvres qui m’avaient touché. À vous de retrouver, par exemple, «On m’appelle Ismaël» ou «C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar». Je cite de mémoire, je peux me tromper, donc Google ne vous aidera pas.
Quelle n’a pas été ma surprise de trouver, dans une nouvelle édition, cet incipit : «J’ai possédé une ferme en Afrique, au pied du Ngong.» Je n’y retrouvai pas la musique, ni le rythme, comme si un interprète audacieux avait changé une note sur quatre dans la 5ème de Beethoven et comptait nous séduire avec ça.
Trahison ? Non, bien sûr. Cette traduction nouvelle d’Alain Gnaedig (cité sur remarque de Gilles Goullet, lui aussi traducteur) s’appuie sur le texte original en danois, alors que la précédente provenait du texte anglais réécrit par Karen Blixen elle-même. Mais j’y perds une partie de l’émotion éveillée par le film et entretenue par mon souvenir. J’avais tellement aimé la tendresse dont Pollack avait baigné le couple Streep-Redford. Elle était, pour moi, tout entière contenue dans le phrasé nostalgique de ces premiers mots.
Quant au livre, il m’a étonné par son architecture. Pas de chronologie, mais des mémoires agencées par thème, fragmentées quand rien de plus qu’une page doit être dit sur un sujet, répétitives comme peut l’être un songe insistant. On commence par chercher le film, et puis on se laisse aller à visiter toutes les pièces de la maison, en compagnie de sa maîtresse. Sa franchise surprend. C’était un autre temps, les «nègres» étaient «ses gens», elle tirait sans scrupules autant de servals ou de lions qu’il le fallait pour protéger ses buffles, et la passion n’était que suggérée, jamais étalée, encore moins disséquée.
Que montrons-nous de ce que nous sommes, ici et maintenant ? Où est notre vérité : dans le choc des manifestations, dans l’accueil des réfugiés, dans l’affliction des attentats ? Quelle liberté, quelle égalité, quelle fraternité, dans les slogans et les images publicitaires, dans les thrillers à succès, dans les blockbusters à effets numériques ou les pornos en accès libre ? Que diront de nous les traducteurs du futur ?
Si loin, l’Afrique de la Baronne Blixen.

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Après avoir reposé La Ferme africaine, je vais m’attaquer aux trois premiers tomes de L’Épée de vérité, promesse faite à mon fils.

Toujours Plus

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 8 juin, 2016

 

Toujours plus PriseC’est une courte voie d’escalade de la falaise qui surplombe la maison. Courte mais intense. L’ouvreur l’a appelée Toujours Plus.
Le départ paraît évident : au sommet d’une conque à colonnettes, une cassure horizontale invite à enfoncer d’une phalange tous les doigts des deux mains, paumes vers le haut, puis à monter les pieds sur des à-plats grenus afin de se verrouiller sur le bras gauche et dégager la main droite pour la lancer vers une autre fissure, verticale celle-ci, plus d’un mètre cinquante au-dessus et à droite. L’ensemble est évidemment en dévers.

Tout le poids dans les mains.Toujours plus 033
Le problème vient du fait que cette prise clé du départ, la cassure horizontale à prendre en inversé, est située trente bons centimètres plus haut que ma tête. Mon collègue de grimpe mesure moins d’un mètre soixante-dix et doit, lui, empiler plusieurs cailloux pour atteindre la prise.
Bras en l’air, on a beaucoup de mal à faire travailler cette crevasse. On doit monter les pieds au plus vite, en perdition, puis placer le pied droit loin à droite pour se tirer de la pointe et tenter de soulager les mains ou au moins de s’équilibrer.
La tentation est grande de se jeter vers la fissure. Mais ses bords crénelées se pincent en un V aigu qui écrase le bout des doigts. Il faut y aller doucement, négocier l’introduction phalange par phalange. Le bras gauche verrouillé brûle, puis lâche peu à peu. Ça chibre, comme on dit chez nous.

Toujours plus Pince

La fissure pince-doigt

Après ce premier pas tonique, on prendra soin de mousquetonner le point d’assurage avant de remonter le long de la fissure verticale, les pieds trouvant quelques grattons pour faire opposition. Le corps tient dans cette mécanique de pince entre les jambes qui appuient et les bras qui tirent. La fatigue gagne déjà du terrain.
Le problème change de nature. La fissure s’évase, ses bords arrondis n’offrent plus de prise franche, les mains glissent, les pieds aussi, le cœur tape. Il faut continuer, forcer, se démener, transpirer de hargne et de peur mêlées. Une fois redressé au sommet de la fissure, on pourra clipper le deuxième point et éviter un méchant retour au sol en cas de chute.
Toujours plus 025La suite est plus sympathique, avec des pas de dalle moins inclinée où il faut jouer fin du chausson, se placer sur de petites bossettes, visser le bout d’un doigt dans des trous mordants travaillés par les pluies. Mais c’est beau, ça passe. Rien à voir avec la bourrinade du début.
L’autre soir nous avons passé près d’une heure à négocier le premier pas. Nous avons réussi, en force. Une fois la corde placée au relais, une jeune femme qui grimpait avec nous a remarqué une prise à droite – certes loin du départ – et s’en est servi pour d’abord s’élever à bonne hauteur, puis y placer un talon afin d’atteindre la fissure pincée sans risque. C’est inventif et élégant, avec un bonus sécurité appréciable.
Avis à ceux qui veulent Toujours Plus : l’argument TINA* ne marche plus, il y a toujours au moins une autre façon de s’y prendre. Parfois meilleure.
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Tout en récupérant un peu de bras, je lis Le Goût des pépins de pomme de Katharina Hagena.
*There Is No Alternative

Toujours plus cailloux

Les cailloux de Gillou

Au jardin comme dans la vie

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 1 juin, 2016
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Herbe
Avec un peu de pratique, il m’apparaît que le jardinage consiste à se démener pour faire pousser des trucs qu’on s’acharne ensuite à couper dès que ça pousse. Sécateur, tondeuse, taille-haie, à vos rangs !
La phase coupe-coupe me pèse, mais depuis l’an dernier j’ai trouvé comment la mettre à profit : un de mes fils aimant gagner son argent de poche, je le paie au SMIC horaire pour tondre le petit bout de pelouse derrière la maison. Il récolte sa part d’euros et je me détache de cette tâche qui autrement m’énerve.
Problème : lors de son récent anniversaire, mon fils a reçu un billet de sa grand-mère. Sur la base de ce cadeau, et sans pour autant se croire le roi du pétrole, il envisage son avenir financier avec une sérénité accrue et n’a plus besoin de la tondeuse pour se sentir à l’abri du besoin. Mais le printemps pluvieux dope le gazon qui se prend en quelques jours pour une jungle majuscule. Il faut tondre.
Mon fils ayant les moyens de ses besoins n’a plus aucune disposition pour s’en charger à ma place.
Que faire ? J’ai le choix, bien sûr.
Ne pas tondre et accepter la nature telle qu’elle est, avec en plus l’argument prétexte de laisser libre un îlot de biodiversité entre les prés à vaches broutés ras.
M’adresser à mon autre fils, peut-être plus nécessiteux et prêt à mouiller le t-shirt pour gagner ses euros.
M’abaisser à tondre moi-même.
Trouver une autre solution, telle que la location d’un mouton.
Ce qui m’arrive et me pose question, c’est ce qui devrait nous arriver à tous lorsque le revenu inconditionnel (ou plutôt salaire à vie) sera versé à chacun. Certes, un tel revenu n’est pas encore dans les tuyaux, d’autant que des petits malins d’inspiration ultra-libérale cherchent déjà à en dévoyer l’idée.
Mais tout de même, admettons que chacun ait les moyens de faire face à ses besoins sans faire l’esclave.
On ne trouvera plus de déclassé nécessiteux obligé de faire le boulot qui ne nous tente pas mais dont nous voulons tout de même bénéficier (tondre ne me tente pas, mais je veux bien une pelouse tondue).
Il faudra s’en passer ou s’y prendre autrement.
Accepter d’être un super performeur dans son activité ET de faire le ménage avant ou après le travail, voire éviter de salir.
Accepter de prendre son tour pour ce qu’on estime nécessaire, de la production de nourriture à la construction de logements ou de routes, voire à l’éducation des jeunes.
Compter sur les autres pour faire avec nous, et non pour faire à notre place. Rappelez-vous cette scène du film Witness, où toute une communauté Amish construit la maison d’un jeune couple, juste parce qu’ils font partie de la communauté.
En gros, trouver des solutions pour que chacun ait ENVIE de faire le nécessaire, au lieu de l’exiger de quelques-uns du seul fait de leur pauvreté.
Ça me paraît plus intéressant, comme challenge, que de gagner par procuration télévisuelle la prochaine coupe de foot. Plus offensif, aussi…

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Pendant que je ne rêve pas à la prochaine façon de tondre ma pelouse, je lis L’État sauvage, de Georges Conchon, juste pour voir si c’est aussi dérangeant que le film, tout en me demandant dans quel état va nous laisser notre État…

 


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