Comme ça s'écrit…


La lutte déclasse

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 24 avril, 2019

Juste pour meubler : sur ce jeu de mots pourri et contestable (oui, la lutte déclasse) je suis en train d’écrire un article un peu documenté.

Une photo comme indice de ce qui viendra :

Et un lien.

Et donc, à bientôt.

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Bientôt plus tard, j’ai renoncé à écrire.
Non parce que je n’avais rien à dire, mais parce que quelqu’un l’avais mieux dit avant moi.
Voici l’homme : Et voici ce texte :

« Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force.

Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation.

Je sais, pour en avoir parlé avec beaucoup d’entre vous, que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez avec moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter.

Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d’outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir.

Je suis allé toutes les fois que je l’ai pu au chevet de nos blessés, et c’est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu’au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement.

Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance.

C’est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l’ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d’accord, c’est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu’il s’agit de repousser, les hommes d’ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise.

Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés.

Je sais que ce que je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j’ai raison et qu’au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez.

Si je parle ainsi, c’est parce que je suis solidaire de vous. Je l’ai dit déjà et je le répèterai : tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d’elle dans les responsabilités. C’est pour cela qu’il faut que nous soyons également tous solidaires dans l’application des directives que je rappelle aujourd’hui et dont dépend, j’en suis convaincu, l’avenir de la préfecture de police.

Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites.

Dites-vous aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s’ils ne le disent pas.

Nous nous souviendrons, pour terminer, qu’être policier n’est pas un métier comme les autres ; quand on l’a choisi, on en a accepté les dures exigences mais aussi la grandeur.

Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d’entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s’adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d’esprit déplorable d’une partie de la population, c’est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l’on cherche à donner de nous.

Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l’œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j’entreprends et qui n’a d’autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la nation. »

Ces mots sont ceux de Maurice Grimaud, préfet de police de Paris en mai 1968.
J’attends – je suis patient – les même mots de la part des morbides qui croient nous gouverner et ont tout oublié de la fraternité en actes avec les vivants.

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En attendant la compassion des puissants, je lis Un Été avec Homère, de Sylvain Tesson.
Pétri de la même attente, je recommande Cœur de boxeur, par Antoine Peillon.

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Un temps de chat

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 7 avril, 2019

Dehors il neige des cabochons d’avril. En quelques heures nous sommes passés de 19 à 2 degrés.
Il a fallu refaire du feu. Le bois débroussaillé hier – en short et T-shirt – dans le champ de l’ami Jean-Christophe crépite dans le poêle.
Le canapé accueille profondément ma lecture de Christian Bobin.
Le chat miaule à mes pieds. Il cherche à monter me rejoindre.
Il a l’habitude de se coucher en plein sur mon livre et de me pétrir les cuisses de ses griffes. D’un doigt façon Dark Vador je lui intime de rester en bas. Le tapis devra lui suffire.
Une frimousse de chat n’arbore aucune expression. C’est moi qui y cherche et y trouve cet air désolé qui me fait culpabiliser. Bobin attendra. Je fais signe au chat de monter en me tapotant le ventre. Il hésite. Encore de l’anthropocentrisme de ma part. J’insiste « Allez, c’est bon, je te dis que tu peux ! » Il finit par prendre son élan.
J’ai remis ma chemise molletonnée polaire d’hiver. Le chat la teste du museau fureteur. Sa douceur lui convient. Mieux que cela : il y trouve quelque chose de plus, qui remonte à ses premiers émois de chaton. Il presse le tissu alternativement de ses deux pattes avant, les yeux perdus dans le vague, un ronronnement réflexe au fond de la gorge.
Je ne l’ai pas connu chaton, il a choisi notre maison lorsqu’il avait déjà au moins deux ans. Mais j’ai connu plein de chatons et je les ai tous vus faire ce geste de pétrir autour de la mamelle de leur mère en tétant. Tous.
Sur ma chemise polaire le chat s’offre un trip sans filtre vers le temps de son enfance heureuse. Je ne suis pas dans sa tête mais j’ai envie de croire qu’il vit un moment de bonheur parfait. Je le caresse doucement.
Voilà sans doute l’origine de ma culpabilité lorsque je l’avais empêché de monter. Sans raison valable – oui, même Bobin n’est pas une raison valable quand un chat veut un câlin – je l’aurais privé de ce moment. Je nous en aurais privés. Lui n’en aurait pas eu conscience, et peut-être moi non plus, sur le moment.
Mais maintenant je le sais et je suis content de ne pas avoir suivi la pente de mon premier agacement.
Combien de moments ai-je ainsi perdus pour cause d’autre chose à faire, ou simplement parce que je n’envisageais pas la possibilité de cette perfection imprévue ?
Je ne les regrette pas, je tente de me couler dans le temps du chat : ce qui est est, et rien d’autre.

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Quand le chat a eu fini de pétrir j’ai repris La plus que Vive de Christian Bobin, avec une certaine gêne.

En passant

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 3 avril, 2019
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Je suis en train de lire le livre de Philippe Lançon retraçant son expérience intime de l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Peut-être est-ce à cause de cette lecture, je ne sais pas, un rapprochement se fait entre deux images, à quatre ans d’écart.

Cela s’est passé à Besançon samedi dernier (30 mars, donc).
La vidéo est diffusée sur Twitter, reprise par la plupart des organes de presse. On y voit un homme armé, tout de noir vêtu, courir dans une rue et frapper un autre homme à la tête, en passant, presque sans s’arrêter.
C’est un policier ou un CRS, il court vers je ne sais où, la vidéo nous le montre débouchant d’une rue latérale, doubler un de ses collègues, tourner l’angle de l’immeuble – il ne peut donc pas savoir ce qui se passe derrière, ce qui mettra à mal toutes les explications contextuelles – se retrouver face à un homme immobile vêtu d’un gilet jaune, ralentir, armer son bras et assener un grand coup de matraque en pleine tête avant de reprendre sa course.
Des vidéos de violence, on en voit pas mal et des deux côtés depuis dix-neuf ou vingt actes de Gilets Jaunes. Pourtant celle-ci résonne en moi avec un malaise supplémentaire. Pourquoi ?

C’est la lecture de Philippe Lançon qui fait la connexion, bien que n’évoquant pas l’image à laquelle je viens de repenser. Il écrit que les tueurs sont ressortis dans la rue et tirent sur des policiers à vélo.
En lisant cela l’image du 7 janvier 2015 remonte.
L’image d’un homme armé, tout en noir, courant dans une rue et tirant au passage, sans même s’arrêter, une balle dans la tête d’un autre homme déjà à terre.

Je sais que ce rapprochement est dégueulasse, qu’il n’y a rien de comparable et que le seul fait de l’évoquer peut me valoir des ennuis. Pourtant il m’habite jusqu’à l’écœurement.
Ces deux images se télescopent dans ma mémoire – je ne suis pas retourné voir celles de Charlie – et y ouvrent une béance.
Je me vois là, au fond, et je ne m’aime pas.

Il y a sans doute en chacun de nous quelque chose qui, sous adrénaline, nous permet de courir et de décharger un peu de violence supplémentaire, sans presque nous arrêter, sans nous retarder, sans souci des conséquences, et filer vers ce qu’on a à faire de plus important.
Quelque chose qui se connecte réflexe et fait agir en mode « ça, je peux le faire » sans prendre le temps de se demander si c’est nécessaire, utile, justifié.
On est là, dans le mouvement, et frapper semble être la chose à faire. Sans raison, juste parce qu’on peut.
On frappe et on file, on oublie (en fait le policier semble avoir fait état du coup dans son rapport).
L’humain est ainsi. Vous comme moi.
Il y a une banalité effrayante là-dedans. Frapper ou tuer devient un geste banal, en passant.
Il faudrait relire Arendt sur le sujet, se rappeler ce qui dort en chacun et ne demande qu’un contexte pour s’éveiller.

Selon la presse, la préfecture justifie l’acte du policer par le contexte, justement. Contexte qui ne serait pas décrit dans la vidéo, mais qui explique tout.
La préfecture a raison, tout est dans le contexte. Chacun est donc dans son rôle, le rideau se lève encore et encore sur la même scène rendue possible. Je ne sais toujours pas quoi en penser. Mais, comme je l’écris en disclaimer de mon avant-dernier roman (Comme des riches) :

Toute personne qui s’y reconnaîtrait ferait bien de s’interroger sur sa façon d’envisager la vie plutôt que de m’intenter un procès.

Mise à jour du 4 avril : d’après notre Ministre de l’Intérieur, « Il n’y a pas d’images de violence policière. » Toutes mes interrogations précédentes sont donc nulles et non avenues. Ouf.
Nos visiteurs de Hongkong et des États-Unis savent donc qu’ils peuvent venir passer le prochain weekend ou leur prochaines vacances chez nous en toute sécurité.

Ce qu’il faut laisser derrière

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 1 avril, 2019

manifestant-gilet-jaune-1er-decembre-Paris-AFP

Longtemps avant les premiers blocages de rond-points j’ai pu lire une série d’articles qu’un journaliste – un certain Roland Digoin – a écrits sur le déclassement social : la crainte qu’il éveille chez les classes moyennes, son mécanisme et ses effets dramatiques ultimes.
Cela m’a suffisamment intéressé, touché même, pour que j’en copie les textes.
Point de départ de ce travail d’enquête : un fait divers provincial qui a vu un ex-chef d’entreprise déjà en chute libre déchoir définitivement dans un hold-up pathétique.
Le premier article débutait ainsi :

Les racines du mal : du déclassement social au fait divers, enquête sur les raisons d’une colère.

Comment une famille normale, aisée, parfaitement intégrée dans notre tissu social, peut-elle décliner professionnellement, puis financièrement, et s’abaisser jusqu’au crime ? […] Hollywood ne connaît pas la France, ni la vie de province. S’il n’y a pas chez nous de scénariste compatissant pour écrire un happy end, peut-être y a-t-il quelque enseignement à tirer des drames qui se nouent à nos portes, sous nos yeux, sans parfois que nous en ayons conscience.
Maintenant que les Baby Boomers sont à la retraite les jeunes générations peuvent-elles espérer vivre mieux que leurs parents ? Le « descenseur social » a-t-il pris le pas sur « l’ascenseur social » ? Même si les phénomènes de décrochage sont bien réels ils restent limités en France où les données existantes se montrent assez rassurantes : entre 3,5 et 7 points seulement de progression sur vingt ans, ainsi que le notent les auteurs d’une étude publiée en 2009. Pourtant, notre pays se caractérise par une angoisse importante quant aux risques de « déclassement ».
La crainte d’une baisse du niveau de vie continue de fortement s’exprimer, à chaque élection notamment, et plus fortement encore chez les classes moyennes alors même que leur niveau de vie a presque doublé en une génération (+ 85 % depuis 1970). La question sociale ne se cantonne plus à la périphérie, dans la marginalisation d’une sous-classe désaffiliée, mais au cœur même de la société. La déstabilisation de catégories autrefois considérées comme à l’abri des difficultés s’illustre par de multiples indices tels que la stagnation des revenus intermédiaires, la fragilisation du salariat, le déclassement scolaire des jeunes diplômés et les processus de mobilité sociale descendante.
Assiste-t-on à ce que l’on pourrait appeler un « retournement de situation » ? À la période des Trente Glorieuses, pendant laquelle différentes cohortes de naissance (surtout celles nées entre 1944 et 1948) ont connu un destin collectif avantageux, succède une société post-industrielle où plusieurs ruptures fondamentales viennent, dans un contexte économique qui a évolué, transformer l’organisation de la société. Les statistiques ne disent cependant que ce qu’on veut leur faire dire et restent un outil à la disposition de chaque courant de pensée, de chaque parti politique, pour étayer son discours, mobiliser les énergies ou agiter les peurs. Mais alors, comment donner la parole à ceux qui ne sont ni des chiffres, ni des représentants déclarés d’une classe en chute ? Les déclassés se taisent et surtout taisent leur descente sociale, au point qu’il est difficile de les identifier, même pour des chercheurs de terrain.

S’il n’y a pas dans ces mots une préfiguration du Gilet Jaune je veux bien être pendu au ruban de ma machine à écrire (métaphore, ne mesurez pas la longueur ni la solidité du ruban).
Le journaliste fait œuvre prophétique sans avoir conscience du caractère prémonitoire de ce qui lui échappe à travers ses mots un peu ronflants. Au contraire il se tourne vers le passé et y cherche des figures tutélaires, proches ou lointaines :

En 1966 Truman Capote livrait avec De Sang Froid le « récit véridique d’un multiple meurtre et de ses conséquences » ainsi qu’il le sous-titrait lui-même. Bien que ne visant pas une aussi haute ambition littéraire, c’est en suivant la même démarche de rigueur et d’authenticité que je voudrais ici rendre compte du crime de Pierre Bestin ainsi que des conditions qui ont conduit à sa perpétration. À l’inverse de mon illustre prédécesseur, je n’ai pas eu à rencontrer et interviewer longuement le coupable après coup puisque je l’ai côtoyé en de nombreuses circonstances avant qu’il ne passe à l’acte. Mon aveuglement sur sa situation dégradée reste aussi présent dans ma mémoire que les détails qui auraient pu – qui auraient dû – m’alerter plus tôt. Comme Truman Capote toutefois, et comme peut-être Emmanuel Carrère dont L’Adversaire a marqué les lecteurs tant par l’originalité du projet que par l’empathie avoué de l’auteur pour son sujet, j’ai éprouvé a posteriori des sentiments de plus en plus forts à l’égard du héros de cette histoire.

Je ne retrouve pas le lien vers l’ensemble du reportage, mais je me souviens que l’affaire s’achève de façon dérisoire par l’attaque à main armée d’un supermarché, sans violence effective, mais sans succès non plus.

La situation sociale actuelle me semble soulever les mêmes questions.
Certains Gilets Jaunes ont franchi la ligne de la violence – ligne régulièrement défoncée par les forces de l’ordre – avec le même succès : rien.
Rien ne change chez ceux qui nous gouvernent, et rien non plus chez ceux qui possèdent assez pour désirer le conserver alors qu’ils auraient tout intérêt à s’ouvrir aux besoins des gens de peu.

De quoi faut-il se débarrasser pour être sensible à ce que vit l’autre ?
Que dois-je laisser derrière moi, comment me mettre assez à nu, pour comprendre à la fois le policier qui fait tomber une vielle dame et le boxeur qui fait pleuvoir les coups ?
Je ne peux pas, pas vraiment, ce qui excuse peut-être l’incapacité des décideurs à suivre ce chemin.
Ce qu’il faut laisser derrière, c’est sans doute


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