Comme ça s'écrit…


De 10 jeudis l’1

Posted in Textes,Vittérature par Laurent Gidon sur 20 février, 2017

Chaque jeudi, hormis lors des vacances scolaires, on m’a proposé d’animer deux ateliers d’écriture dans un collège et un lycée situés à l’autre bout du lac.
Chaque jeudi je vais donc m’offrir la route des berges et les éclairages changeants sur le miroir d’eau tendu aux montagnes.
Des foules vacancières se déplacent en toute saison pour y jeter un œil touristique, et moi j’aurai le privilège d’en profiter chaque semaine à des heures suffisamment creuses pour nourrir l’impression que le spectacle ne se jouera que pour moi.
Lors d’un premier rendez-vous j’avais pu admirer les efforts du soleil d’hiver à percer une brume tenace. On sentait la neige et le givre à la lutte.
En trouvant la route si belle je m’étais dit qu’il y aurait matière à série : dix jeudis au bord du lac, un peu comme les 36 vues du Mont Fuji de Hokusai (quitte à convoquer des référence, autant qu’elles aient de la gueule).
La magie du paysage et la rencontre d’un jeune autostoppeur m’ont d’ailleurs donné l’idée d’une nouvelle bien terre à terre, dès mon retour.
Cela commence ainsi :

Ce matin, une superbe lentille de brume couvre tout Annecy. Vu depuis la rocade d’accès qui surplombe la ville son aveuglant miroir renvoie les premiers rayons du jour tout juste passés par dessus les crêtes enneigées. J’en prends le flash pleine face au débouché d’une ligne d’arbres. Cela brille comme une visite divine. Tenir, au moins un moment, pour profiter du spectacle, avant de rabattre le pare-soleil : j’ai besoin d’y voir pour conduire. La route plonge vers les rues, je traverse la brume comme un rêve cotonneux, l’air scintille de brouillard givré. Les –5° affichés par le thermomètre de bord justifient ces milliards de diamants en suspension. Magnifique ! Derrière la colline, le lac se cache en coulisse pour faire le plein de magie matinale. Une chance qu’on m’ait proposé ce rendez-vous à Faverges : à moi la route des berges en heure creuse, près de vingt kilomètres à pleurer de beauté.
Au sommet du Crêt du Maure s’offre le premier point de vue sur la baie d’Albigny, miraculeuse dans sa tonalité turquoise glacé, mi-iceberg mi-lagon hawaïen. La descente de l’ancien hôpital me permet de constater l’avancée des travaux. Les anciens bâtiments ont été jetés à terre, réduits en poussière. S’en relèvent des squelettes de béton encore manipulés par des grues aux bras longs. Il y aura ici de bien beaux immeubles qui domineront le bout du lac niché sous la montagne. Les bonnes gens qui auront les moyens de s’en payer quelques mètres carrés s’offriront bien du bonheur à contempler le spectacle depuis leurs baies vitrées imprenables. Avant, seuls les malades et leurs infirmières s’en partageaient l’exclusivité. Le capital dominant n’a pas pu tolérer plus longtemps pareille injustice. J’en suis jaloux d’avance.
Pour étaler les aigreurs de cette pensée envieuse, je décide de prendre l’autostoppeur qui agite une main au bas de la côte, juste après le rond-point.

La suite dérive vertement mais garde un contact sporadique avec les bords du lac.
Chaque jeudi, donc.
Le premier atelier a eu lieu la semaine dernière. Tout à l’émotion de cette rencontre avec les jeunes écrivants, je n’en ai gardé qu’un souvenir aussi affolé qu’enthousiaste. Et cette photo terne, aux antipode de mon remue-ménage intérieur.

1-jeudi-2
Chaque jeudi, je prendrai la photo du même endroit, à la même heure. Un peu comme Auggie Wren, dans Smoke. Chacun son coin de rue : au mien, il y a un château.

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Quand je ne longe pas le lac, je lis Toutes ces grandes questions de Douglas Kennedy.

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2017 à livre ouvert

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 1 janvier, 2017
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2017-boite-papiersJ’aime ouvrir un roman sans rien en savoir. Et surtout sans lire la quatrième de couverture, de peur ensuite de chercher dans le livre la confirmation de son argument publicitaire ou du résumé fourni.
Ouvrir un livre est alors entrer dans un territoire vierge de toute certitude, mais plein d’envies et d’espoirs. J’y plonge sans autre attente qu’un peu de plaisir, au moins de découverte. Je fais confiance à l’auteur, voire à l’éditeur, pour que le voyage soit à la hauteur. Si rien ne m’a rebuté passées les premières pages, je suis rarement déçu, je vais au bout.
Vue d’ici, 2017 n’a pas de quatrième de couverture, aucun mot de l’éditeur cherchant à nous en vanter les délices à venir. J’ai donc bien envie de m’y engager comme j’ouvre un livre, sans rien savoir, sans rien attendre d’autre que les espoirs et les plaisirs que chaque page promet. Sauf que j’en serai l’auteur, je me fais confiance.

L’année dernière, comme chaque année, j’ai écrit une petite histoire pour bien commencer l’an nouveau et souhaiter tous mes vœux à ceux que j’aime, ce qui fait du monde.
Voici l’histoire en question. Vous comprendrez vite pourquoi je ne l’ai pas envoyée à mes clients – des agences de publicités ou des entreprises aux besoins très publicitaires – préférant leur adresser une photo de soleil levant sur une année lumière.

Le Budget de l’Année !

« Bon, ça va mal, ça va très mal, même. Donc c’est bon pour nous, on a du travail ! Tous les sondages montrent que les gens ne veulent pas du produit, il n’y a plus que la pub pour sauver le coup. Nous sommes en quelque sorte le dernier espoir. Voilà. À vous de jouer, que la force soit avec vous, tout ça, et trouvez-nous une idée qui fasse rêver, une idée qui donne envie. Une idée qui… »
Devant toute son équipe, le patron de l’agence de pub allait dire « Une idée qui tue ! » mais il se retient au dernier moment. Il y a des expressions à ne pas employer en cette fin d’année 2015.
Le team créatif – concepteur rédacteur et directrice artistique – qui somnole au bout de la grande table de réunion ouvre un œil. Le rédacteur demande « Une idée pour vendre quoi ? »
Toute l’agence les yeux au ciel. Le directeur de création se penche vers eux, patient et pédagogue.
« Pour vendre 2016… Après 2015, personne n’a envie de vivre 2016, alors on doit en faire la pub. La pub de l’année 2016. Compris ?
— Vendre la nouvelle année ? C’est nawak… tranche la directrice artistique.
— C’est géant, oui, se réjouit la directrice financière. Une grosse commande du ministère : le budget de l’année !
— Je confirme : vraiment n’importe quoi ! renchérit le rédacteur.
— Vous n’êtes pas là pour critiquer la stratégie du client, mais pour trouver des idées, s’énerve le patron. Bon, je vous laisse travailler. Brainstorming à fond, l’avenir en dépend ! » Il se lève et il part.
Le chef du planning stratégique commence à dérouler ses power points.
« Comme vous pouvez le constater, la tendance fin 2015 est au repli sur soi, à la défiance, à la terreur, même. Pour 2016, je préconise quelque chose d’ouvert, évoquer la nature…
— 2016, année naturiste ? glisse le rédac que personne n’écoute.
— Toutes les études montrent que les gens aiment bien les petits oiseaux et les chatons, reprend le directeur des études. Donc de la nature, oui, mais avec des petits oiseaux et des chatons.
— Dans la nature, les chats bouffent les oiseaux, glousse la D.A.
— Je vois du soleil, du soleil partout, s’extasie la directrice financière.
— Oui, en hiver les gens ont besoin de soleil. Et les études sont formelles : 2016 va commencer en hiver.
— Elle finira aussi en hiver : ça va consommer beaucoup de soleil, ricane le rédac.
— J’ai lu quelque part, ose une assistante, j’ai lu que les trois mots préférés des Français sont sourire, étincelle et caoutchouc. Je ne sais pas ce qu’on peut en faire, mais c’est riche, non ?
— Ouais… Donc on a du caoutchouc naturel, une étincelle pour allumer le soleil et un chaton qui sourit, résume le directeur de création. Pas mal, y a une base. »
Les créatifs se lèvent en soupirant. « Okaaay, bon, on ne va pas perdre plus de temps. C’est à nous de trouver une idée, on en trouve une et on vous rappelle. On a juste besoin du budget : combien ?
— Ah, le budget ! s’enthousiasme le directeur de clientèle, le budget n’est pas illimité, mais je crois que le ministère est prêt à cramer tous ses crédits 2016 sur la pub de lancement. Bref, c’est gros… très gros. On peut tout faire, de la télé, de l’affichage, des ronds de fumée dans le ciel, un tag sur la lune, tout, et on se prendra encore une bonne marge.
— Je vois. L’éclate totale. Bon, laissez-nous bosser, merci.
— On se revoit pas trop tard, hein ? Je veux dire, c’est comme les cartes de vœux : chaque année on sait quand ça tombe, et chaque année on s’y prend au dernier moment alors…
— Non, mais c’est bon là. D’ailleurs, je crois qu’on a déjà une petite idée, marmonne la D.A.
— Ah oui ? Quoi ?
— Tttt, faut qu’on creuse, coupe le rédac, qu’on vérifie, tout ça. C’est un métier, hein, ça se fait pas en deux minutes sur un coin de table. Allez, à plus… »
Et depuis, silence. Le team s’enferme dans son bureau, plusieurs jours d’affilée, et rien n’en sort.
Dans les couloirs, on se croise en s’interrogeant du regard : « Alors, pour 2016, on fait quoi ? Y a une équipe qui bosse en back up ? » On s’inquiète, surtout le chef de fabrication qui se voit déjà passer les fêtes de fin d’année à couvrir le retard dans un rush de dernière minute.
Et puis enfin, un vendredi soir juste avant les vacances, le team convoque l’agence. Tous les pressent de parler, entre impatience et angoisse.
« Alors, cette idée, c’est quoi ? Un concept révolutionnaire ? Des affiches hautes comme la Tour Eiffel ?
— Mieux que ça, dit le rédac, c’est… rien !
— Quoi, rien ? L’énergie du vide ? La phénoménologie de l’inexistence ?
— Non, non, seulement rien, précise la D.A. C’est ça l’idée : pas de pub, pas de com, rien.
— Rien ? Du tout ?
— Oui… Enfin, non : on prend tout le budget de communication, et on le distribue à ceux qui veulent bouger les choses. Des gens qui ont un projet et qui attendent un coup de pouce, il y en a ! 2016 n’y suffira pas, mais ce sera un bon début. D’ailleurs on vous a sélectionné une première liste de candidats, c’est ce qui nous a pris le plus de temps. Voilà, pas un sous gaspillé en pub, ça va être une très bonne année ! »

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Et donc Bonne Année, merci d’être là, continuez.

La saveur douce

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 11 octobre, 2016
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Vienne ce moment de grande fatigue où nous ne pourrons plus opposer aux déchirures du monde que la saveur douce d’un baiser malgré tout.
Ce temps de l’abandon, de n’y plus rien pouvoir, rien qu’un peu de plaisir cueilli au creux de l’autre.
On mêlerait là ce qui palpite au lieu de se livrer à la douleur.
Retrouver l’évidence que la vie se danse, pas à pas, câlin-caha.
Que les mains sont pour rendre la caresse et le fruit.
Les frissons de la nuit sur les corps, la foison de l’envie dans les cœurs,
et puis doubler nos allers simples.
Et danse, et danse, dans ce brouillard dispersé de bourrasques.
L’air clair ensoufflerait nos gorges rauques.
Sous les silences de la mitraille vienne le rire d’un enfant.
Il faudra bien un jour sécher ses larmes, mais elles sécheront, elles sécheront.
Alors il partira plus loin pour voir si lui aussi se lie et se libère.
Les traces de ses pas comme un chemin à lire.
Le sable fin, le sel cristal, chaque vague en reflux lissant ses propres fracas.
Et nous, apaisés, aux lèvres la saveur douce d’un rivage enlacé.
Des mots contre l’oubli de tout ce qui unit au temps des grands clivages.
Un murmure, un miracle.
Vienne la graine qui poussera demain.
Qui nous rendra le goût

saveur-douce

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Tout en cherchant ce goût j’ai lu Soleil de nuit, de Jo Nesbø (si quelqu’un sait où trouver au clavier ce ø, merci, ça me facilitera la vie)

Ici est maintenant

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 7 octobre, 2016
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bateau

Des cris, de la fureur et des larmes, loin de chez nous, en approche.
Nous sommes là, aveugles écarquillés, voyants inutiles.
Sans doute faudrait-il que nous cessions de rêver de plus belle voiture et de vacances à l’autre bout de la planète, ou même d’un simple téléphone, le dernier cri.
Mais nous sommes là, tout entiers dans ces rêves.
Peut-être aussi pourrions-nous manger moins de ceci, brûler moins de cela, acheter mieux, et surtout assumer le pouvoir de nos achats au lieu de pleurer sur notre pouvoir d’achat.
Mais nous sommes là, le nez dans le porte-monnaie.
Nous voudrions tant qu’aucun enfant n’ait faim, ni froid, ni peur, ne travaille à la mine, ne brûle au phosphore, ou seulement pleure en classe.
Et pourtant nous sommes là, devant l’écran.
Notre terre retournée vomit sous les intrants, nos bêtes fauchées trop jeunes saignent jusqu’à nos tables, le travail triture nos entrailles, la dette nous fait croire que nous avons mangé le grain de l’an prochain, la peur au ventre.
Nous sommes encore là, de boîte en boîte, coincés, bien adaptés.
Des champs de misère, décharges à ciel ouvert, des virages, dérapages, et toujours des visages qui nous défigurent.
Là, toujours là.
Des bateaux entiers chavirent en mer, surchargés de corps pas encore morts qui espéraient nous rejoindre, des frontières se hérissent et bloquent les survivants, des jungles s’épaississent des rares qui sont passés et nous sont encore trop nombreux, trop dangereux.
Nous en sommes là.
Des bombes fragmentent des enfants, leurs parents, leur rue, leur ville, leur pays, pour que s’équilibrent les pouvoirs de terreur dans une ampleur qui hurle que nous n’y pouvons rien.
Mais nous en sommes, nous sommes là, assourdis.
Seul le réveil nous réveille, pour nous jeter chaque matin dans la machine à croissance, à concurrence, à performance, à surveillance, à invariance.
Nous sommes là-dedans, consentants ou inconscients.
Nous sommes dans tout ce que nous faisons et ne faisons pas, chaque jour, dans tout ce qui participe à ce que rien ne change, ou alors que cela bouge un peu, peu à peu, maintenant.
C’est là. Nous y sommes. Il n’y a plus d’ailleurs.

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Pendant que je reste là, je lis L’événement de Annie Ernaux (Gallimard) et Rue des voleurs de Mathias Enard (Actes Sud).

Ce qui s’écrit

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 1 juillet, 2016
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Imaginons un peu que vous ayez écrit quelques romans et nouvelles publiés de façon professionnelle, c’est-à-dire contre rétribution et disponibles en librairie.
Imaginons encore que vous ayez écrit d’autres romans (8 en tout, dans tous les genres, SF, Fantasy, Polar, aventures pour ados, autofiction, littérature sans case…) et beaucoup plus de nouvelles, mais que depuis cinq ans, rien de marquant ne soit publié.
Aucun roman, surtout. L’un d’entre eux a pourtant reçu une bourse de la Région, ce qui vous a aidé à beurrer les épinards mais ne l’a pas empêché d’être refusé par tous les éditeurs auxquels vous l’avez présenté.
Imaginons toujours que vous continuiez tout de même à écrire, non par fierté désespérée, mais parce que c’est vous, votre nature, votre karma même, si vous voulez.
Vous écririez quoi ? Et dans quel but ?
Pendant un temps, vous avez couru plusieurs lièvres, vous disant que dès qu’un livre serait accepté par un éditeur, vous en termineriez un autre du même genre, roman jeunesse sportif par exemple, ou science-fiction non conflictuelle, voire roman noir, pour surfer sur cette onde positive. Les lettres de refus s’accumulant et les années passant, vous êtes contraint à changer de stratégie.
Voire, à abandonner toute stratégie.
À n’écrire que ce qui pousse le plus fort en vous, sans autre objectif que de réaliser (rendre réel) ce qui n’est encore que bouillonnement de neurones.
Depuis quelques semaines (mois ?) ce qui bouillonne a pris la forme d’un roman choral.
Le titre actuel : La Bousculante
Au départ, une réunion qui se passe mal. Quels échos l’onde de choc aura-t-elle dans la vie des différents participants ?
Le récit se développe en une double spirale excentrique autour du moment déclencheur. Comment en est-on arrivé là. Comment chacun réagit après, dans son intimité la plus nue.
Il y a des cris, des pleurs, des coups, des ricanements, du sexe consolateur ou accablant, des tas de choses qui ne peuvent se passer qu’aujourd’hui, dans la société et les rapports perturbés que nous construisons et détruisons avec une constance confondante.
Il y a un style, aussi. Une façon d’entrechoquer actes, paroles et pensées, points de vue et omniscience de l’auteur (c’est moi).
Cela commence ainsi :

Quelques mots et le silence, c’est tout. Cela aura suffi. « Non, ce qu’il nous faut c’est juste changer d’agence. » Celui qui les prononce, Pierre-Alexandre de Rincy, en a l’autorité : pdg du SITeC, la régie mixte qui gère les transports en commun sur la communauté de commune. Changer d’agence ! Il a le droit de le dire, oui. Et pour l’écouter – avec attention, croyez-moi – il y a d’un côté Vincent Néran, dit Vince (qu’il faut prononcer Vinnnns pour lui plaire), patron de l’agence Com’Unique One, Thomas Béranger, le directeur de création de l’agence, et Camille Larue, une rédactrice freelance qui renforce l’équipe créative. De l’autre côté, seulement Charlène Ringot, directrice de la communication du SITeC, qui n’en croit pas ses oreilles et tente de n’en rien montrer pour avoir l’air de toujours gérer, alors qu’en fait…
Changer d’agence. Changer… d’agence !
La tête de Vince lorsqu’il comprend que Rincy ne plaisante pas. La tête de Charlène aussi, en fait, ça lui échappe. Elle n’a pas été prévenue, elle se croit aux commandes, encore. La tête des deux autres, baissée, parce qu’ils voudraient que Vince prenne les choses en main et redresse la situation, c’est lui le patron après tout. Mais Vincent Néran n’est que directeur de l’agence, placé là seulement pour transmettre les décisions, gérer le quotidien et encaisser les chocs. Il n’en peut plus, ce matin. Ce n’est pas qu’une question professionnelle, sa fatigue. Un peu, tout de même. Il pouvait s’attendre à un coup de semonce, juste quelques reproches et la mise en place d’une nouvelle approche stratégique, mais pas cette exécution..
Son problème, c’est ce qu’il croit savoir. Et il croit savoir que le budget des transports publics de l’agglomération est chasse gardée pour Com’Unique. Des accords qui le dépassent, mais sur la permanence desquels il compte. C’est politique. D’où cette impression de sol qui se dérobe, pulvérisé par la remarque de Rincy. Vince voudrait faire quelque chose, il voudrait même en avoir le pouvoir. S’il était honnête avec lui-même,  il reconnaîtrait qu’il ne peut rien parce qu’il ne lui vient même pas la possibilité d’une idée. Il est blanc, vide, sonné. Comme un athée de naissance qui rencontre Dieu : trop dur à gérer.

Si quelqu’un veut s’en faire une idée plus profonde, j’envoie un extrait sur demande.

L’année dernière…

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 26 décembre, 2015
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Vers la fin de l’an dernier – comme chaque année, ainsi que le prouve le recueil L’An prochain tout ira bien – je troussai une petite histoire pour formuler mes vœux. C’est sans prétention littéraire, pour le plaisir de mes proches comme de mes clients. Un an plus tard, je peux me permettre de la partager ici sans froisser ceux qui en furent les premiers destinataires.

Année dernière Lo

Il ne lui restait que quelques jours et cela ne suffirait pas. Devant l’implacabilité du calendrier, 2014 se braqua : elle ne pouvait pas s’achever ainsi ! C’était trop injuste. Elle n’avait rien eu, rien de grandiose. Que retiendrait-on de ses 365 jours sans relief ? Sans revenir sur le détail des mois passés ni se perdre dans un inutile bilan elle sentait bien que rien de saillant n’émergeait. Selon elle, 2014 n’avait aucune chance d’entrer dans le club des grandes années, comme l’an 2000, 1515 ou 1968. Personne ne dirait jamais en se remémorant son piètre mandat « Ah oui, 2014, l’année où… »
L’année où rien !
Pour l’instant.
S’il ne s’était rien produit d’intéressant, c’était parce que 2014 n’avait pas disposé d’assez de temps pour devenir une grande année. Certaines entrent dans l’histoire en quelques jours, alors qu’elle, un an ne lui avait pas suffi. Il lui fallait plus : rien qu’en débordant un peu elle pouvait créer l’événement. Un peu ? Allons donc ! Pourquoi se limiter ? On ne parle pas d’ajouter un 29 février comme n’importe quelle année bissextile, non. L’ambition de 2014 se fit soudain plus extraordinaire : elle décida de continuer au-delà du 31 décembre. De ne plus s’arrêter, même. L’année éternelle, celle qui continuerait jusqu’à la fin des temps. 2014, l’année dernière ! Ça vous avait une sacrée gueule, tout de même.
2014 se rengorgea, toute fière de son éternité promise. Elle jeta un regard condescendant sur le cimetière des années mortes – c’est ainsi qu’elle appelait la villégiature tranquille de celles qui l’avaient précédée. Tiens, il y en a une qui se lève. Laquelle ? Difficile à voir. Une vieille, sans aucun doute. Elle s’approche, lasse, le regard en berne. 2014 la toise de sa superbe, mais s’interroge.
— Qui es-tu ?
— 1914. Tu ne te souviens pas ?
— Si, vaguement. Qu’est-ce que tu veux ?
— Rien. Je suis juste venue te voir éterniser. Comment vas-tu t’y prendre ?
— Aucune idée, mais ce n’est qu’un détail. Je vais durer, c’est tout, empêcher 2015 de me chasser du calendrier.
— Mmh… Pourquoi pas. Si tu y arrives, tu resteras dans les annales, c’est sûr.
— Ouais, la gloire ! Tu as l’air triste, tu as peur qu’on t’oublie après moi ?
— Oh, pas moyen. Rappelle-toi : tout au long de ton année, on n’a fait que me commémorer. Des guerres pourtant, il y en a toujours eu, non ? Mais il paraît que la mienne, c’est la pire. Cent ans passés et ils en parlent encore. On dirait qu’ils se font plaisir à la revivre. Franchement, je préférerais qu’on m’oublie. J’ai fait mon temps, comme on dit.
— C’est ça. Et là, tu me fais perdre le mien.
— C’est vrai, d’autant que si tu cherches à dépasser, ils vont tout faire péter.
— Qui ça, « ils » ? Péter quoi ?
— Eux, là-dessous. Ceux qui attendent de passer en 2015 avec des envies plein les yeux et des promesses plein le cœur. Des bonnes résolutions aussi, qui attendent le 1er janvier pour être mises en œuvre. Des mots doux, des bisous sous le gui, des premiers câlins de l’année… Toutes ces merveilles qui ne verront pas le jour. Mais ça ne te concerne pas, hein ?
— Si, un peu, quand même. Tu veux dire que…
— Bien sûr ! Et ils en ont les moyens. S’ils sont privés de nouvel an, il ne leur faudra pas longtemps pour s’exterminer à la bombe thermonucléaire et se finir au couteau à légumes. Tu l’auras, ton éternité, mais tu t’y sentiras bien seule.
— Ce serait la fin du monde…
— Ah, non, ça c’était pour 2012. Toi ce sera la fin de tout, comme s’il n’y avait jamais rien eu. Rien devant, rien derrière, rien autour… Fin des temps, même. Bon courage, ça va être long.
Pendant que 1914 s’en retourne tristement vers le cimetière des années mortes, une 2014 toute effrayée la rappelle en couinant.
— Attends, je me suis peut-être emballée. Et si je ne prenais pas l’éternité, juste un ou deux siècles ? Quelques mois ? Un jour ou deux, seulement, ou même quelques heures ?
— C’est toi qui vois. Tu les connais : ils n’ont jamais le doigt bien loin du bouton rouge. Alors, profite bien de tes dernières heures d’année dernière. Après : Kaboum, et place au rien. Salut !
— OK, c’est bon, je me prends juste une seconde. Une seconde de plus, ça va quand même, non ?
— Je t’entends plus, je suis partie, je suis plus là… plus rien.
— Une seconde, ça peut passer, ils ne verront rien, se répète 2014 sans y croire vraiment pendant que 1914 disparaît avec son cortège de monuments aux morts.
Une fois revenue dans le cimetière, l’année centenaire attire toutes les attentions.
— Alors, tu l’as eue ? demande 2012 toujours un peu anxieuse.
— Relax, répond une 1914 soudain débonnaire. C’est plié, sans bavure.
— Tu ne lui as quand même pas refait le coup de la fin des temps ? ironise 1492.
— Si. Et ça le méritait !
— J’y crois pas… ça marche à tous les coups ! s’extasie l’an 1.
Toutes s’esclaffent pendant que 1914 rougit de confusion.
— Oh, j’ai l’habitude. Chaque année c’est la même petite crise existentielle. On ne peut quand même pas toutes s’offrir une guerre mondiale pour entrer dans les livres d’Histoire, non ?
— Non, glousse 1939 sous les regards courroucés de ses collègues de 40 à 45.
1914 hausse les épaules. Elle aimerait bien partager cette désinvolture : chaque fin d’année la stresse de plus en plus. Un coup d’œil sur l’horloge la rassure. Et voilà.
Pendant que 2014, après avoir été brièvement et une fois de plus « l’année où on avait frôlé la fin des temps », rejoint à la seconde près l’immensité du passé sous les acclamations un peu goguenardes de celles qui l’avaient devancée, une toute jeune 2015 ouvre l’œil dans son berceau, en gazouillant.

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Il est à noter que, quelques jours après la diffusion – certes restreinte – de ce texte, 2015 savait déjà qu’elle resterait dans les mémoires.

Pendant que se fête la fin de cette année-ci, je lis Dans les Forêts de Sibérie, de Sylvain Tesson, et je m’y sens bien. Bonne année prochaine à tous.

De « Vent du soir » à… « Vent du soir »

Posted in Promo,Textes par Laurent Gidon sur 9 décembre, 2013

Galaxies 27Vent du soir est une nouvelle publiée dans la revue Galaxies NS n° 27. Ceux qui sont abonnés l’ont reçue, les autres peuvent se la procurer ici, en papier ou numérique.

Pourquoi en parler si longuement (faites dérouler la page, vous verrez) ?
La première version de ce texte a été écrite voici près de 5 ans et a subi de nombreuses modifications – grâce à la contribution de plusieurs lecteurs – avant d’en envisager la publication. Il m’a semblé intéressant de revenir sur le travail effectué, représentatif d’une évolution personnelle, parce que la notion de travail sur la durée est parfois assez éloignée de l’idée que l’on se fait de l’écriture. Je ne plaide pas pour la formule « 10% de talent, 90% de sueur », plutôt pour la nécessité de savoir ce que l’on veut écrire, puis de se poser la question du comment. Cette question ayant une infinité de réponses, c’est là que commence le travail.

L’idée de Vent du soir est venue en réponse à un appel à texte sur le thème des arcanes majeures du tarot. Il m’incombait de traiter le Pendu. C’est finalement un autre texte qui est paru dans l’anthologie Arcanes : Bout de Route. Comme le livre fait l’impasse sur la symbolique des tarots, je vous la résume : le Pendu représente l’incapacité à faire les choses, l’impuissance, le sentiment d’être « pieds et poings liés » face à une situation qui n’est pas maîtrisée, et indique par là qu’il est parfois nécessaire de renoncer pour pouvoir avancer par la suite.

J’ai écrit la première version de ce texte au moment où je développais un embryon de réflexion sur l’imaginaire non-conflictuel, qui a ensuite conduit à l’anthologie Contrepoint chez ActuSF. Vent du soir est donc imprégné de l’idée qu’on peut trousser une histoire sans faire appel aux ressorts narratifs du thriller (lutte, menace, suspense…). C’est même le cœur du propos, le moteur de la nouvelle. Comme je balbutiais dans mes conceptions sur ce thème, j’ai d’abord maquillé cette approche sous un ton ironique et distant qui se voulait drôle mais n’était que pathétique. Le fond y était, pas la forme. L’essentiel du travail a donc consisté à dégager ce fond de sa gangue formelle.

Voici les quelques paragraphes d’ouverture, en guise d’exemple.

OUVERTURE, VERSION 1

L’image crachote, le son bave et même les perspectives se tordent de rire. Mauvaise idée, ce tour des bas-fond à la recherche de talents neufs, d’histoires fraîches. Il faut quand même un peu de technique pour générer de l’holodream exploitable. Et par exploitable, entendons gagnant : mettre à genoux les réseaux concurrents, leur sabrer l’audience, accrocher le rêveur par ce qu’il a de plus cher : son plaisir.

Alors, la jeune fille descend régulièrement sur la plage. OK. Elle rêve, baille aux étoiles, et… Oh, surprise : voilà le jeune héros qui surgit de l’onde après avoir défait les pirates patibulaires qui l’avaient arraché à son village d’origine. Bon. Évidemment, ils tombent amoureux, mais le roi son père (oui, le père de la jeune fille est roi) ne voit pas ça d’un très bon œil, il fait jeter le héros aux oubliettes et enferme sa fille dans la plus haute tour du château. Là, elle se morfond tellement qu’elle donne naissance à une fille un peu triste, une bâtarde bien sûr (chaud lapin, ce héros sorti de l’eau), et finit par mourir de l’indifférence paternelle en se languissant des étoiles qu’elle ne peut plus qu’apercevoir par une vilaine meurtrière. Elle croyait son jeune amant mort de faim ou de rats dans les sinistres oubliettes, mais non, il s’en sort (regardez, cette astuce d’enfer : des tibias piqués à ses anciens collègues de chambrée et fichés dans les interstices de la pierre pourrie d’humidité, c’est trop bon !) et, plein d’une juste colère, va lever une armée de gueux pour récupérer sa fille bâtarde, se venger du roi et lui piquer le trône. Vous avez vu ses yeux de fou ? Ça va saigner, sûr et certain.

― Non, ça ne va pas le faire. Lourd, déjà vu, et puis techniquement c’est très mauvais. Vous me faites perdre mon temps, là. Vous savez ce qui se passe, plus haut ? C’est la guerre ! Entre les réseaux, entre les studios, entre les équipes d’un même studio… la guerre ! Et une guerre à l’audience, ça ne se gagne pas avec des pétard mouillées ou des blasters à bouchon. Faut en donner, faut faire rêver, faut se bouger le derche… Allez, bougez : suivant !

…/…

Une lectrice avisée m’a fait remarquer que ce début trop brutal est vraiment confus. Il décourage la lecture. Elle avait raison, trop d’idées se télescopent et empêchent le lecteur de suivre le fil narratif de ce que je voulais être une plongée sensorielle dans l’histoire : on passe d’une description de la projection (sans savoir que c’en est une) à la problématique de la situation en insérant le néologisme « holodream », puis à une extension de cette problématique au marché audiovisuel, avant de revenir à la projection, mais dans une description intercalée avec le point de vue d’un spectateur qu’on ne nous a pas encore présenté.

Il faut donc faire plus simple et plus direct, mais aussi plus progressif.

Dans une deuxième version, l’entame était plus graduelle, la lecture de la séquence facilitée par les repères d’entrée et sortie d’holodream qui rythmeront le texte jusqu’au final. Cependant, le ton narquois continuait de desservir le propos.

Lorsque je reprends le travail sur ce texte, ma nouvelle Atempo est paru dans la revue AOC. Plusieurs lecteurs de cette histoire que je croyais drôle ont renâclé devant son style trop distancié, avec intervention permanente du point de vue de l’auteur. N’est pas Audiard ou San Antonio qui veut, en tout cas pas moi. Pour Atempo, il est trop tard, mais je peux encore corriger le tir sur d’autres textes qui avaient subi le même traitement, dont Vent du soir. D’autant que j’ai enfin pris conscience de l’importance personnelle de ce texte, matrice du propos non-conflictuel. C’est un sujet qui me tient de plus en plus à cœur, je  veux le traiter sérieusement et éliminer tout ce qui pourrait passer pour de la vulgarité ou de l’humour déplacé, afin de ne pas détourner l’attention. Au travail !

Dans la version finale, l’entame est encore plus progressive et annonce un changement d’axe : il ne s’agit pas de ridiculiser les artistes de seconde zone incapables de créer hors des stéréotypes, mais plutôt de les présenter comme des victimes et chercher l’empathie. Le producteur, personnage principal, a lui aussi évolué vers une attitude plus empreinte de compassion. Au lieu d’un ricaneur irritant, on a maintenant affaire à quelqu’un qui cherche, et se désole de ne pas trouver. Son assistant gagne aussi en présence pour mieux amener la fin de l’histoire (no spoil).

OUVERTURE, VERSION 3 :

Le transducteur de voyage suspendu au plafond voûté s’active. La rêveuse s’installe gauchement sur la petite chaise qui tient lieu de fauteuil de captation. Elle a sans doute choisi sa plus belle tenue, mais l’impression d’ensemble reste pauvre, presque désespérée. L’assistant de production, immense et mutique, la sangle au dossier pour éviter qu’elle chute pendant sa transe, puis lui colle sur le front le patch de dissociatif. Molécules et ondes se fraient un chemin jusqu’au cortex pour y installer cet état de double conscience permettant à la fois le rêve et son contrôle. L’assistant s’éloigne, sa masse musculaire de synthèse déplaçant un nuage de poussière dans la lumière crue.

L’enregistreur commence à capter les expressions synaptiques de la rêveuse avant de les recomposer en un holodream perceptible par l’assistance rassemblée sous sa focale d’action. En l’occurrence, l’assistance se limite à Shamy Rando, chasseur de talent et récent fondateur de l’agence Rando DreamScout. Il se détend, prêt à faire l’expérience du rêve d’un autre.

L’onde du transducteur impacte directement ses zones visuelle, auditive et olfactive, avec toutefois quelques défauts de réglage. Ce n’est qu’un système portatif, léger et simple, dont le paramétrage standard s’adapte avec difficulté aux conditions locales.

Shamy tente de se concentrer, tout entier à son désir de nouveauté. Dans le parapluie de lumière tombant du plafond devant lui, l’image crachote, le son et les perspectives se distordent. Des conditions vraiment très locales.

Peut-être n’était-ce pas une si bonne idée, ce tour des bas-fonds à la recherche de fraîcheur et de talent neuf. Même plein de fraîcheur et de talent, on aura toujours du mal à générer de l’holodream exploitable sans un minimum de technique. Et, par exploitable, Shamy Rando n’entend pas seulement avantage décisif dans la bataille médiatique. Certes, il est commissionné par le réseau Conquest Traum pour trouver de quoi mettre à genoux les diffuseurs concurrents, leur sabrer l’audience en accrochant la masse des rêveurs par ce qu’ils ont de plus cher : leur plaisir. Certes…

À titre personnel cependant, il cherche autre chose. Et là…

Dreamflash.

Des impressions plus qu’une véritable scène. Les plans du rêve se chevauchent, la rêveuse ayant du mal à séquencer faits et émotions. Une jeune princesse descend sur la plage, bâille aux étoiles, et… Un tout aussi jeune héros surgit de l’onde après avoir défait les pirates patibulaires qui l’avaient arraché à son village d’origine. Naissance d’un sentiment, excitation, ils se jettent l’un sur l’autre… Mais le roi, père de la jeune fille, ne voit pas leurs amours d’un très bon œil. Il fait jeter le héros aux oubliettes et enferme sa fille dans la plus haute tour du château. Là, elle se morfond, donne naissance à une enfant un peu triste, puis finit par mourir de l’indifférence paternelle en se languissant des étoiles qu’elle ne peut plus qu’apercevoir par une vilaine meurtrière… Shamy décroche. Le rêve s’effiloche autour de lui, télescope la mort de la princesse et celle de son jeune amant, la vengeance de la fille bâtarde, la grisaille de son avenir rongé…

Dreamout.

Shamy ne sait pas comment exprimer, sans paraître insultant, que tout cela est trop lourd, déjà vu, et techniquement faible.

« Non, je suis désolé, ça ne convient pas. Peut-être pourriez-vous chercher des idées plus… des rêves que vous auriez envie de vivre, du merveilleux. Comme des voyages interstellaires, tenez. Ou des plongées sous-marines, ça plaît toujours les vues sous-marines… »

La candidate se penche vers sa main toujours retenue à la chaise et arrache le patch de son front. Elle maugrée quelque chose sur l’impossibilité d’inventer du merveilleux quand on n’a même pas d’endroit où dormir. Shamy Rando la regarde se débattre avant l’intervention de son assistant qui vient défaire les boucles des sangles. Si elle-même n’y croit pas, que peut-il faire ?

…/…

Voilà. Je ne dis pas que c’est mieux, mais cela me semble plus en phase avec ce que je veux dire. Tout le texte initial étant de la même eau, à chercher le décalage et l’exagération, le travail d’élagage continue.

Autre exemple, avec la présentation du troisième personnage principal de l’histoire.

VERSION 1 :

Cette pomme pourrie s’avance dans le cercle de projection. Il ou elle, allez savoir : on a l’impression que ses frusques tiennent toutes seules en l’air, autour d’un corps sans doute famélique et qui a su se faire oublier. Le visage est creusé. Pas ridé, creusé. Les joues, les orbites, les tempes, même les petits triangles de peau ordinairement tendue, juste au-dessus des narines : en creux. Et puis le crâne, mal rasé et comme défoncé à coup de merlin. Rien que des trous. Il reste peut-être du cerveau là-dessous, mais en forme de définition rébus pour « microcéphalie ». À voir comme ça, en fin de journée, c’est écœurant.

Depuis qu’il tourne dans les bacs à ordures de l’humanité triomphée, Shamy s’est à peine habitué à la crasse, aux yeux vides et aux peaux en deuil. Sensibilité à fleur de peau. Il a toujours un haut-le-cœur quand il replonge, mais il s’y fait. Son côté humain malgré tout, comme il se plaît à le penser, l’aide à tolérer l’indigence chez son contemporain. La difformité physique en revanche, ça ne passe pas. Et l’eugénisme, bordel ! Ce type est une insulte au positivisme évolutif ; ça met le producteur de rêves en colère. Il se détourne, va quitter la salle. Que Colossus fasse le ménage avant de sortir, lui, il s’en va.

C’est alors que la silhouette au crâne vomitif se place sous le champ de l’inducteur. Sans même y avoir été invitée, elle se branche au projecteur et asperge la pièce du plus éclaboussant des holodreams. Qui arrête le temps.

…/…

Je me demande encore pourquoi j’en avais fait une sorte de freak à la Tod Browning alors que rien ne le justifie. Je me suis peut-être laissé embarquer dans les facilités. Je reprends tout et fais entrer le personnage plus progressivement dans l’histoire, en amont de ce paragraphe. Il a déjà été décrit, mais il n’a encore rien fait d’autre qu’intriguer le narrateur.

VERSION 3 :

Le vieux ! Il ne reste plus que lui. Pourquoi a-t-il passé son tour, toute la journée ? Pour ménager son entrée, peut-être, ou frapper en fin de combat, profiter d’un moment de fatigue. Il s’avance sous l’inducteur, pousse la chaise et se tient droit dans le cercle de projection. Un fantôme : sa bure défraîchie semble tenir toute seule en l’air, autour d’un corps qui aurait pris le temps de se faire oublier. Le visage est creusé. Pas si vieux, finalement, mais la peau presque transparente tendue sur une face osseuse. Cette figure en avance sur la mort vibre encore d’un regard fiévreux. Shamy se demande quels rêves un peu rances, battus et retrempés dans le chaudron des habitudes, vont bien pouvoir en sortir.

Sans y avoir été invité, le vieux se colle un patch de dissociatif sur le front et se branche à l’interface. Colossus esquisse un geste pour l’aider, mais il est déjà trop tard. Soudain, la pièce est aspergée du plus éclaboussant des holodreams. Qui arrête le temps.

…/…

Encore une fois, ce n’est pas forcément mieux dans l’absolu, mais cette approche me semble plus en phase avec le propos du texte. Le travail continue.
Il n’y avait pas que les écarts de langage à retravailler : le personnage principal était une sorte  d’histrion sans morale, méprisant et vulgaire, soudain transfiguré par le miracle d’une rencontre. C’était jouable, mais inutile et risqué puisque le lecteur pouvait le rejeter d’emblée. En m’y remettant, j’ai choisi d’en faire un être acceptable, doué d’une conscience comme vous et moi, peut-être pris au piège d’ambitions contradictoires et dont l’évolution au cours de l’histoire paraîtrait plus naturelle : il n’y trouve finalement que ce qu’il cherche.

Un court paragraphe vers le milieu rend sensible cette évolution du ton.

VERSION 1 :

« Facile : vous avez des relations. Emmenez-moi avec vous, s’il vous plaît.

― Et puis quoi, encore ? »

Et puis quoi, hein ? Que je te regonfle le crâne au métabotox, pauvre loque ? Ramener ce fond d’éprouvette mal rincée chez Conquest, autant se réserver tout de suite un espace dans la rubrique nécro.

…/…

VERSION 3 :

 « Facile : vous avez des relations. Emmenez-moi avec vous, s’il vous plaît. »

Un signal réflexe s’allume chez Rando. Il a l’impression qu’il faudrait faire attention à quelque chose. Pas un danger, non, plutôt une question de libre arbitre. Lui, le gestionnaire, le décideur, est en train de se faire manipuler de façon suffisamment efficace pour qu’il ne s’en rende pas complètement compte.

…/…

Hum… Cela commençait à prendre forme, mais j’ai dû aussi faire face à une de mes faiblesse : ma difficulté à couper des passages qui n’apportent rien, même si j’ai l’impression qu’ils sonnent bien. J’écris à l’oreille, et il m’arrive (euphémisme) de me laisser aller, juste parce que ça balance. Là, je me suis fait violence.

Exemple, la description du bureau de Frank, le patron du réseau que le producteur doit convaincre.

VERSION 1 :

Comme d’habitude, l’holoffice de Frank présente un catalogue de tous les incontournables des Pages Tendances dédiées à l’espace de travail du cadre supérieur. Il croit impressionner, et ça lui évite de se penser quelque chose de plus personnel. Les trois autres membres du conseil de direction font comme si ça marchait : ils ont l’air impressionnés. Mais pas par le décor : une sorte de barge flottante, posée sur un lagon comme on en fait plus, avec le clapotis des vagues, le soleil des tropiques et une bandes de négriers en arrière-plan, occupés à fouetter une dizaines d’esclaves concupiscentes, et plus si affinité. Un rêve de dominateur, l’expression visible par tous d’un esprit souverain.

VERSION 3 : rien.

Pas de description du bureau, et même pas d’autres membres du conseil. Quatre personnages seulement survivent aux coups de ciseaux. D’autres digressions sautent, des considérations sur la domination du marché audiovisuel ou un délire scandé façon rap (« Faut que ça attaque, faire saigner la barbaque, rien que des mecs qui se traquent, qui s’écrasent ou qui claquent, de l’embrouille du micmac… » filé ainsi sur 20 lignes), même s’il avait plu à certains lecteurs.

Le texte passe de 36000 à 26000 caractères espaces comprises, malgré le développement de l’introduction.

Est-ce qu’il y gagne ? Allez savoir… Il me paraît mieux correspondre au propos, ce qui n’est déjà pas si mal.

Est-ce qu’il sera lu, est-ce qu’il plaira ? Cela n’a finalement que peu d’importance (enfin si, pour l’éditeur de la revue), puisque je peux dire sans honte que Vent du soir aura compté, au moins pour moi.

Une nouvelle de concours

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 14 juin, 2013

Il y a eu un concours de nouvelle, organisé par une marque de matériel informatique et de téléphones qui comptait faire la pub de sa dernière tablette autour de la lecture et de la découverte d’un nouvel auteur. Ce qui est louable et m’a tenté.
La seule contrainte était de ne pas dépasser 3000 caractères, titre compris. Cela m’a plu et j’ai tout de suite pensé à un de mes textes tournant autour du monde de l’édition. Il affichait 30600 caractères au compteur.
Est-ce que j’arriverais à le diviser par 10 et garder quelque chose qui tienne debout.
Est-ce que le texte serait mieux, ainsi dégraissé ?
Ou n’en resterait-il qu’un squelette pathétique ?
Je vous laisse juge.

PubliMonde

ou la renaissance du Capitaine Plume

C’était un monde imaginaire, bien sûr. On y voyait courir des hommes et des femmes portant tous un livre sous le bras. Leur livre ! Un manuscrit qui énonçait toute leur vie dans un classeur à ruban. Et chacun cherchait l’éditeur qui voudrait bien le publier. Ceux-ci étant nombreux et divers, toutes les vies trouvaient leur place.
Or, voici qu’un jour arriva un homme au livre vide.
Il tenait contre lui un classeur famélique ne contenant aucune feuille, pas un mot. L’homme avait pourtant belle allure, un visage franc et des rides discrètes annonçant qu’il avait déjà bien vécu. N’avait-il rien écrit de sa vie ?
C’est ce que devait découvrir l’éditeur chez lequel il se présenta un soir. Cette officine était tenue par un professionnel dont les manières abruptes faisaient peur. Il s’était bâti la réputation de ne relever que les pires défis.
L’éditeur ouvrit sa porte et regarda avec soupçon notre homme au livre vide.
― Que voulez-vous ? Ne dites rien, je le devine. Êtes-vous sûr de me mériter ?
― Comment le saurais-je ?
― Parce que, bien sûr, vous tenez entre vos mains l’œuvre qui va changer la vie, non ?
― Vous êtes l’éditeur, je vous laisse juge.
― Et juger de quoi, de ça ? persifla l’éditeur en désignant le manuscrit serré dans les doigts de l’homme.
Il lui arracha le mince carton, l’ouvrit avec désinvolture, et ses yeux s’arrondirent de surprise :
― Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Entrez vite. Je sens que ça va me plaire.
Il claqua la porte, tira le verrou, et l’entraîna vers une table où il posa le classeur vide.
― Alors, dites-moi tout !
― Tout est là, fit l’homme en désignant la table.
― C’est impossible ! Ou en tout cas, c’est inédit. Vous n’avez vraiment rien écrit ?
― Je ne sais plus. Peut-être… Mais j’ai tout perdu. On me l’aurait volé ?
― Voler un livre ? s’étonna l’éditeur. J’en ai entendu parler, mais ce n’est que de la fiction. Qui vous aurait volé ?
― Je ne me rappelle pas. C’est un problème ?
― En tout cas, c’est le vôtre. Qu’attendez-vous de moi ?
― Que vous m’aidiez à remplir ma vie, peut-être.
L’éditeur se surprit à éprouver un instant de panique. Il se savait très fort dans sa partie : découvrir des auteurs, les pousser, les corriger, les écorcher, pour publier des livres supérieurs, imparables, parfaits. Ce livre vide le mettait devant un défi d’une toute autre trempe : écrire. Il pouvait se ridiculiser ; produire un livre parfait, imparable, et totalement creux.
― La remplir… Mais avec quoi ?
― On pourrait chercher, inventer…
― Inventer ? Vous allez créer un nouveau genre, mon petit ami !
― Peut-être, mais cela peut marcher.
― Je ne fais pas des livres pour qu’ils marchent, moi. Je fais des livres nécessaires !
Les yeux de l’auteur se voilèrent d’une tristesse non feinte. Il montra le vide désespéré de son manuscrit :
― Là, je vois comme une nécessité, pas vous ?
― Comme vous y allez ! Je ne connais même pas votre nom.
― Moi non plus, avoua l’homme.
― J’aurais dû m’en douter.
L’éditeur lui proposa une liste de pseudonymes dans laquelle l’auteur choisit Capitaine Plume.
― Bon. Mais, quel genre de vie allons-nous tirer d’un nom pareil ?
― Une vie qui s’écrirait d’elle-même, hasarda l’homme, et pas une œuvre écrite avant d’être vécue ?
― Désolé, mais c’est impossible, même avec mon talent. À moins que…
L’éditeur plissa les yeux d’un air sagace.
― Cette idée de vie à vivre plutôt qu’à écrire : c’est bête, mais au moins c’est original. Creusons… Votre livre est vide. Pourquoi ? Comment ? C’est là toute l’affaire.
Il se mit au travail, arrachant des pages d’un cahier pour les noircir d’une écriture en cavalcade.
― Vous avez une revanche à prendre. On vous a volé et éjecté du grand cycle de l’édition vitale. Il faut désigner le coupable, écrire votre vengeance. Voilà, j’ai la trame ! Oui, c’est ça, votre vie comme quête de celui ou ceux qui vous ont floué, vos parents peut-être, ou une organisation criminelle qui a testé sur vous ses vilenies et projette ensuite de les mener à grande échelle…
L’éditeur s’excitait sur ses pages.
― … Mieux, le monde de l’édition lui-même vous a laissé dans cet état de vacuité. Vous aviez une vie, bien écrite, prête à être publiée… et crac, le vol éditorial !
L’homme le regardait écrire, effaré.
― Mais, vous m’aviez dit que le vol…
― Je me contredis. J’ai le droit. Je suis l’éditeur, que Diable ! Vous pouvez toujours aller écrire votre histoire ailleurs. Mais avec ce dossier vide, vous n’avez pas fini de postuler.
L’éditeur se remit à la plume. Il y passa la nuit, puis la journée du lendemain et encore une journée. Le soir venu, il posa le mot fin. Refermant le manuscrit, il griffonna le titre d’une écriture épuisée :
La Revanche du Capitaine Plume
L’homme au livre maintenant plein sembla hésiter. Sa main caressa le classeur gonflé de feuilles. Était-ce vraiment sa vie ?
― Relisez pendant que je prépare le contrat, mais je confirme : c’est bien vous.
Le tout nouveau Capitaine Plume se leva et demanda à réfléchir. Il rouvrit la porte et sortit, son épais manuscrit sous le bras. Une vie entière ! Plus grande et belle qu’il n’aurait pu la rêver. Une vie qu’il allait devoir s’employer à réaliser. La sienne ? Il soupesa le lourd paquet de feuilles. L’ouvrage était certes achevé, mais il se sentait être tout autre chose que ces mots en attente d’impression.
En suivant la ruelle, il défit le ruban rouge et ouvrit le classeur. Devant lui, le soir tombait sur une place aux bancs vides.
Le Capitaine Plume prit la première feuille où se lisaient le titre et ce ridicule nom d’auteur. Une brise légère finissait de parcourir le jour. Il lui abandonna la page qui partit, voletant. Il en prit une autre, puis une autre, qu’il libéra.
À chaque envol, il se sentait plus léger. Se vidant de ce qui était écrit, il se remplissait de tout ce qu’il pourrait être. Il caressa cette promesse, alors que ses mains continuaient sans hâte d’offrir sa vie au vent du soir.
Lorsque la nuit se fut installée, il referma le classeur vide. L’air était doux. Tout lui semblait possible.

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Voilà, 3000 signes espaces comprises, pas un de plus. N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, critiquez, flattez-moi au besoin. Je peux même vous adresser la version longue pour ceux qui voudraient comparer.
Il faut vous dire aussi, pour la petite histoire, que la nouvelle gagnante dépasse allègrement les 5000 caractères.
Je ne suis pas du genre à râler contre la non application d’un règlement, l’organisateur est maître chez lui. En revanche, je me réserve le droit de ne pas faire sa pub. Si vous voulez la lire, cherchez-la vous-mêmes.

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En ce moment, je lis Le Roman du mariage, de Jeffrey Eugenides, et malgré le côté convenu ou classique du livre j’admets arpenter avec beaucoup de plaisir cette université américaine, comme j’avais déjà pu le faire en suivant Moi, Charlotte Simmons et bien d’autres.

2013… sans faute !

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 31 décembre, 2012

Chaque année, je tapote une micro-nouvelle pour fêter l’an nouveau et je l’adresse à mes proches, alors qu’ici je vous gratifie de celle d’il y a deux ans. Vous pouvez vérifier.

Le texte pour 2013 résonne avec le projet mis en chantier l’an dernier et abouti grâce à neuf auteurs de talent, et à l’aide de Jérôme Vincent chez ActuSF. Il s’agissait d’une anthologie de textes d’un imaginaire non-conflictuel. SF, Fantastique, Fantasy, ce que chaque auteur voulait, mais sans utiliser les techniques du thriller pour happer le lecteur. Ils ont réussi. L’anthologie s’appelle Contrepoint, et elle a été plutôt bien reçue.

Saurons-nous, tous, faire aussi bien que Sylvie Lainé, Charlotte Bousquet, Stéphane Beauverger, Xavier Bruce, David Bry, Lionel Davoust, Thomas Day, Laurent Queyssi et Thimothée Rey ? Saurons-nous écrire 2013 sans faute, sans conflit, sans menace et sans compétition ?

Bien sûr !

En attendant, voici ce que je souhaitais pour 2011 :

L’an nouveau, pas à pas

Il marche dans tout ce blanc depuis si longtemps qu’il ne sais plus si c’est de la neige ou du sable. Peu importe, ses pas y laissent leur empreinte, preuve qu’il avance. Où il va ? Il ne sait pas, ou il ne sait plus. Cela l’inquiète parfois un peu. Un peu plus depuis que la fatigue l’oblige à penser à la fin. C’est certain, il va finir par tomber d’épuisement. Au milieu de tout ce rien. Il ne sait ni où ni quand, alors il aimerait au moins savoir pourquoi. Aura-t-il atteint son but avant d’être terrassé ?
Pas facile à dire, s’il ne sait même vers quoi il avance…
Il se pose trop de questions, ce n’est pas bon. Chaque fois qu’il met un pied devant l’autre, il se demande s’il a raison, s’il a au moins une raison. Il lui faudrait un but. Même s’il ne le voit pas, se dire qu’il va là. Être sûr d’être dans la bonne direction. Savoir qu’il a fait du chemin et réduit la distance avant de s’arrêter. Mais, aucune certitude. Chaque pied est plus lourd à déplacer que le précédent. Pesant d’indécision. Et ça l’épuise.
Plusieurs fois déjà, il s’est arrêté pour se retourner. Il aime voir ses traces : elles montrent le chemin parcouru, c’est rassurant. Elles forment une belle ligne dans tout ce blanc. Une ligne à suivre ? C’est vrai que c’est tentant. Au moins il aurait une idée d’où il va. Et puis, revenir c’est toujours avancer… dans l’autre sens. Il essaye.
C’est bien, il aime ça. Il n’a qu’à remettre les pieds dans ses pas d’avant. C’est facile. Le blanc autour ne le gêne plus : il regarde ses empreintes, ça lui suffit, le reste n’existe pas.
C’est confortable, ça le libère et il en profite pour être précis.
Se concentrer sur le geste. Bien se poser sur chaque marque de semelle. Ne pas déborder dans l’inconnu. Il est déjà passé par là, il peut le refaire, facilement, en confiance. Quel soulagement !
Ça ne dure pas. Il n’a rien senti, mais un coup de vent a dû passer, parti de loin devant. Ses traces sont de moins en moins profondes. Elles ont été soufflées. Leurs bords se diluent dans le blanc. Il n’y aura bientôt plus le moindre repère. Il ralentit, pour en profiter le plus longtemps possible. Peine perdue. Il est rattrapé par le blanc. Plus de ligne à suivre. Pas de raison de faire un pas de plus. Perdu.
Il a failli bêtement s’effondrer de désespoir… quel idiot !
Alors qu’il lui suffit de repartir dans l’autre sens. Il rit, autant de sa peur que de la solution. Et il repart en avant.
Des traces toutes fraîches, bien marquées, facile à suivre.
Il est déjà passé deux fois sur ce trajet. Terrain connu, le vent qui effacera ses repères n’est pas encore levé.
C’est plein d’un courage renouvelé qu’il avance, toisant fièrement le blanc.
Cela ne l’effraye plus. Rien ne peut lui faire peur. Il adore cette impression de ne plus avoir de limite. L’idée même de la fatigue a disparu. Rien ne peut l’arrêter.
Sauf sa dernière trace.
Il a déjà remonté toute la piste. Il allait si vite qu’il n’a pas senti le vent. L’air suivait son mouvement. Il recouvrait son chemin à mesure qu’il avançait.
Derrière, devant, du blanc. Partout du blanc.
Il regarde ses pieds, enfoncés dans le rien. Figés. Aucune raison de les bouger. Pour aller se perdre où ? Dans encore plus de blanc ?
Il se sent faible. Le vent, jusque là caressant, le pousse plus fort, jusqu’à en perdre l’équilibre. Un réflexe lui fait placer un pied sous sa chute. Libérant une empreinte. Il la regarde avec ravissement.
Il n’y avait rien, et grâce à lui il y a quelque chose. Un reste de lui. Il suffit de recommencer. Une nouvelle empreinte, superbe. Le vent efface déjà la précédente, mais il sait maintenant quoi faire. Un pas de plus, une trace créée.
Vite recouverte, mais aussi vite remplacée par un nouveau pas.
Et puis un autre, et un autre encore, chacun justifié par sa fugacité. C’est suffisant, et si facile.
Il ne sait même pas s’il a fini par sortir du blanc, pas à pas.
Ce n’est plus la question.

————

A l’année prochaine

L’anthologie n’est pas en vente : cadeau pour deux achats chez ActuSF

Le début de l’éternité

Posted in Promo,Textes par Laurent Gidon sur 30 mai, 2012

L’automne dernier, j’ai bien travaillé. En octobre, au moment même où une idée de nouvelle me cravachait l’esprit, une connaissance Internet me demandait s’il m’était possible de lui écrire un texte pour sa revue annuelle. Il me laissait totalement libre, il fallait juste que ce soit de la SF. Et ça tombait bien, c’en était.
J’avais déjà le titre, prémonitoire : Une Éternité personnelle. Y avait plus qu’à… Je crois que je n’ai jamais mis aussi longtemps pour écrire 31 000 caractères. L’idée n’était qu’un principe, un début et une fin, qu’il fallait remplir au gré des carambolages d’inspiration. Jusqu’à ce que, autour de la fin février, soit une éternité plus tard pour une nouvelle, l’éditeur siffle la fin de la partie.
Le texte lui a plu (ouf), nous avons corrigé deux ou trois bricoles, et le voilà paru.
Pas tout seul, heureusement. Le casting de ce Géante Rouge n°20 réunit Patrice Lajoye (à l’édito), Hélène Ramdani, Élodie Boivin, Martin Lessard, Sybille Marchetto, Frédéric Chaubet, Marc Oreggia, Denis Roditi, Hugo Van Gaert, Jérémy Bouquin, Prune Matéo, Norbert Merjagnan, Guillaume Calu, Guillaume Mézin, Gulzar Joby, Christophe Lesieur et Guillaume Parodi, ce qui fait déjà trois Guillaumes, ainsi que les Pépin 2011.
Je sais que tous ces noms d’auteurs vous font envie. C’est donc par pur narcissisme que je vous propose les premières pages de Une Éternité personnelle. Vous lirez la suite quand vous aurez reçu votre Géante Rouge en le commandant ici : http://www.galaxies-sf.com/geante_rouge/achat_numero.php

Une Éternité personnelle

John Meynard Smith se réveilla avec l’impression d’avoir trop dormi. Quelle était l’idée sur laquelle il s’était concentré avant de plonger en hibernation ? Il ne savait plus. Il allait se rendormir lorsqu’une voix vibra au creux de son oreille.
― Bienvenue, Monsieur. Vous rappelez-vous qui vous êtes ?
La question froissa John. Il négligea de répondre.
― Voulez-vous que je vous aide à rassembler vos souvenirs ?
― Qui me parle ? Taisez-vous !
― Je suis votre interface d’autonomisation globale, Monsieur. En l’occurrence, je m’adresse à vous par un implant crânien. Préférez-vous une émission externe ?
― Je n’ai jamais eu d’implant. Tais-toi.
La même voix s’éleva, quelque part devant John.
― Cet implant fait parti des mises à niveau opérées lors de votre réactivation. Vous avez passé trois cent vingt-deux mille six cent trente-sept années en caisson de cryogénisation.
John se recroquevilla sur la couchette. Quelque chose n’avait pas fonctionné.
― Monsieur ? J’ai le plaisir de vous annoncer que votre corps est parfaitement opérationnel.
― Pourquoi… pourquoi si longtemps ?
― Il m’a fallu attendre votre tour, Monsieur. Mais il est venu aujourd’hui. Vous pouvez commencer le reste de votre vie.
John respira profondément. Plus de gêne aux poumons, plus de douleur. On l’avait bien réparé. Mais des millénaires avaient passé. Il se demanda ce qu’étaient devenues ses affaires florissantes, où en était son compte outrageusement créditeur, comment il allait retrouver sa position sociale.
― Qu’est-ce que je peux… que dois-je faire ?
― Rien, Monsieur. Ou tout. Tout ce que vous voulez. Tout est à votre disposition, Monsieur. Tout.
Tout pour lui ? John ne comprit pas, ou ne voulut pas comprendre. Dans la pièce, il reconnut une table et des chaises basses de bois rond posé sur un tapis végétalisé, un écran mural et un plafond luminescent, tous éléments standards. Rien n’avait changé. Était-ce une prison à sa mesure ?
― Je ne comprends pas… J’ai trois cent mille ans de retard, à quoi puis-je être utile ?
― Effectivement, Monsieur, vous ne comprenez pas. Vous ne devez pas être utile. Je le serai pour vous. Par mon intermédiaire, vous avez accès à l’ensemble du système d’interaction avec la planète.
John se figurait assez mal ce que représentait ce système d’interaction. Des sortes de machines, peut-être. Qu’il pouvait commander.
― J’en fais ce que je veux ? Sans compte à rendre à personne ?
― Tant que vous ne détruisez pas durablement l’écosystème, je pense que oui, Monsieur.
― Je prends tout ? Partout ? Et que diront les autres ?
― Il n’y a pas… d’autres, Monsieur.

*

Toutes les pièces étaient vides. John Meynard Smith avait fait le tour du bâtiment entouré de forêt. Il avait reconnu un espace repas, une salle d’exercice physique, plusieurs points d’interconnexion avec écrans ou stéréogrammes, un patio planté, et chacune de ses questions avait reçu la même réponse.
― Alors tout ça est pour moi ?
― Tout cela et le reste, Monsieur.
― Pour moi tout seul ?
― En effet.
― C’est ridicule…
― C’est la solution qui a été retenue, Monsieur.
― La solution ? La solution à quoi ?
― Aux difficultés qu’éprouvait l’humanité dans ses rapports internes et avec son environnement.
― Et cette solution, c’est…
― Oui, Monsieur : un seul être humain à la fois, avec la planète entière à disposition, doté par mon entremise de tous les pouvoirs. Vous êtes l’Héritier.
― Mais… c’est fou !
― Je ne puis juger, Monsieur. Je ne suis que l’exécuteur testamentaire.
― Attendez, je suis bien sur Terre ? J’hérite de la Terre ?
― Oui, Monsieur. La surface est en parfait état. Vos prédécesseurs l’ont globalement respectée et j’ai fait remédier aux rares dysfonctionnements.
― C’est incroyable, c’est fou ! Vraiment n’importe quoi.
― Monsieur aura le temps d’apprécier.

*

La suite… par là.

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