Comme ça s'écrit…


En parler, ou pas…

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 29 janvier, 2018
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Télescopage entre les impressions à la sortie de Pentagon Papers (la nécessité absolue de dire, doublement exprimée par le scénario du film et par le miroir qu’il tend à notre époque) et une brève discussion sur un statut facebook revendiquant le droit de tout dire sans politiquement correct dans un monde rêvé « où on n’est pas homophobe quand on traite un gros con d’enculé, où on n’est pas grossophobe quand on traite un enculé de gros con.* »
Pour faire court, Pentagon Papers me semble traiter de la responsabilité, et du courage qu’il faut pour l’assumer.
Assumer sa responsabilité d’organe de presse lorsqu’on est le Washington Post, c’est à la fois publier les documents que la présidence voudrait cacher, mais aussi s’assurer que cette publication pourra se poursuivre, donc en vérifiant que les formes légales y sont afin de ne pas s’exposer à une procédure bâillon.
Le courage, c’est le risque de tout perdre, emploi ou fortune, et liberté. Courage encore rehaussé par la condition de femme dans les années 70, lorsqu’on a passé les cinquante années conscientes de sa vie à profondément intégrer une position secondaire cantonnée à l’entretien de la maison, des enfants et de sa personne pour la bonne réputation du mari.
Une époque révolue ?
Pour qu’elle le soit il faudrait que l’on cesse d’assigner aux caractéristiques ou aux choix d’une personne la valeur de clichés.
Cesser de pleurer sur le mode Ouin, on peut plus rien dire, le politiquement correct tue ma diversité chérie… Ouin ! comme le fait le statut de ma relation facebook avec, ainsi que le dit Chevillard, la courageuse fierté de l’escargot lorsqu’il combat de ses antennes molles.
Revendiquer les expressions « je chiale comme une gonzesse*» et « je suis ému comme une tafiole*» tout en affirmant n’être ni misogyne ni homophobe, n’est pas signe de courage face au règne hypothétique du politiquement correct.
C’est juste faire preuve de paresse lexicale. On peut trouver d’autres images, d’autres comparaisons, qui ne heurtent pas les sensibilités et enrichissent le langage. On n’est pas obligés, mais on peut. Sinon…
C’est se donner la possibilité de ricaner entre vrais mâles qui sont comme lui « un vrai mec, un burné, un roc, un cap, une péninsule*» et qui s’accordent à dire que « le politiquement correct me fait chier la bite.*»
Il n’y a aucun courage à se revendiquer de cette fausse liberté de parole : ils sont légion ceux qui exigent de pouvoir traiter un Noir de nègre et croquer sa tête, un homosexuel de pédale, de tante ou de tarlouze pour bien signifier qu’ils n’en sont pas, et une femme de chialeuse pour… pourquoi, au fait ?
Ce n’est pas lutter vaillamment contre une pensée unique fantasmée, redoutée comme travaillant à gommer toutes les différences dans un langage à la tiédeur vomitive. Ne pas insulter les gens n’a rien de politiquement correct, ni rien de tiède : il s’agit seulement de décence. Gonzesse, tafiole, enculé… aucun de ces mots n’est interdit, on peut juste en chercher d’autres, imaginer d’autres façons d’imager, tout aussi truculente et colorées, se réinventer un peu. Le mec de facebook n’ira pas en prison pour les avoir employés, aucun courage là-dedans, juste l’effet de meute, et ça marche, son statut fait le plein de like.
Et surtout, c’est participer à maintenir le cliché qui veut qu’une gonzesse soit chialeuse, une tafiole émotive, et donc qu’un vrai mec ne pleurera pas dans sa plénitude, ni ne s’émouvra dans son hétérosexualité normative. Des clichés qui nous privent tous de pleurs ou d’émotions légitimes en les limitant aux gonzesses ou aux tafioles. Des clichés qui réduisent autant ceux qu’ils ciblent que ceux qui en ricanent.
Des clichés qui font que, pour éviter l’humiliation, un gouvernement a envoyé pendant trente ans toujours plus de jeunes Américains se faire tuer et blesser au Viêt-nam tout en sachant que cette guerre était déjà perdue.
Des clichés donc qui blessent et qui tuent.

*Toutes les citations entre guillemets sont copiées et collées sans modification depuis le statut facebook susmentionné.

 

 

 

 

 

 

 

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J’ai lu plein de trucs depuis la dernière fois, notamment On regrettera plus tard, d’Agnès Ledig.

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