Comme ça s'écrit…


Croire, savoir et faire

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 27 janvier, 2012

Au cours de mes études et lors de mes premiers jobs, j’étais devenu un bon praticien du marketing opérationnel et des techniques de vente. Plus j’en apprenais dans ce domaine, plus j’étais capable de réfléchir à l’efficacité de telle ou telle pratique selon les situations. Il m’arrivait même de mettre au point de nouvelles méthodes, de les tester, de former des gens à les utiliser. Étais-je passionné par le marketing et la vente ? Non. Je développais au contraire des aversions profondes pour les excès en tout genre que je constatais autour de moi. Je croyais en un retour de la raison face à la surconsommation. Mais j’étais bon dans mon domaine, mes employeurs m’appréciaient et m’encourageaient à m’améliorer, et je le faisais avec énergie parce que l’acquisition de nouvelles compétences couplée à la réussite est un très bon stimulant.

Lorsque j’ai dû faire mon service militaire, je m’y suis présenté avec une foi antimilitariste associée à un pragmatisme très frontal. Pour limiter le nombre de pénibles placés au-dessus de moi dans la pyramide de commandement, j’ai tenté d’atteindre le plus haut niveau possible pour un appelé en suivant la formation des élèves officiers de réserve de Saint-Cyr. Tout en gardant l’œil narquois de celui à qui on ne la fait pas, je me suis endurci physiquement, entraîné au tir, amélioré en commandement de section et tactique de combat. Au point de finir dans les premiers de ma promotion et pouvoir choisir une affectation « pêchue » à Berlin. Là, j’ai pu peaufiner mes méthodes d’instruction militaire pour adoucir le saut de petits Bretons ou Alsaciens catapultés face aux divisions soviétiques pour défendre notre ridicule enclave française. Je croyais toujours que la force et l’organisation militaire n’apportaient rien de bon, mais j’en étais devenu un petit spécialiste toujours prêt à se perfectionner. Je me sentais bon dans ce que je faisais et n’avais pas l’impression que cela entrait en contradiction avec ma posture pacifiste. C’était d’une autre nature. « Quelle connerie la guerre ! » certes, mais j’avais un boulot à faire et à bien faire.

Il serait facile d’enchaîner les exemples de vie professionnelle ou personnelle. Ce qui apparaîtrait, c’est que plus j’en sais sur un domaine, plus j’agis au sommet de mes capacités dans ce domaine, et moins je me mets en question. Cette dissociation frappe-t-elle tout le monde ?
Comme des chefs d’entreprises tellement bons et impliqués qu’ils sont incapables de voir la souffrance de leurs employés ou l’aberration que représente leur activité. Des financiers spécialistes du rendement de chaque euro, toujours à l’affût de nouvelles façons d’en gagner, et par ailleurs honnêtes gens désolés de l’état dans lequel se trouvent société et économie, mais absolument aveugle à leur responsabilité en la matière. Des ouvriers attachés à la qualité de leur travail même s’il correspond à un désastre écologique, désastre global dont ils sont conscients par ailleurs, loin de l’usine. Des politiciens tellement forts pour argumenter et contre argumenter qu’ils en oublient la nature même de leur mission, laquelle n’est pas forcément limitée à démolir l’opposant. Des tas de gens, vous et moi, qui appliquent des critères de jugement totalement opposés dès qu’il s’agit de leur domaine de compétence pointu ou d’une vision générale.

Je ne sais pas de quelle façon cela s’explique et se modélise en psychologie, mais la constatation est là : l’humain est capable de s’engager à fond dans des formations ou des activités qui contredisent sa croyance, ou sa morale, ou ses principes. Plus il est performant, précis et impliqué sur un secteur restreint, moins il peut voir ou veut voir la façon dont son activité s’insère dans un panorama qu’il est aussi capable d’analyser par ailleurs de façon juste et sincère.
Et quand les principes reprennent le dessus, quand les yeux s’ouvrent, le choc est rude. Voilà sans doute pourquoi tant de spécialistes cherchent à l’éviter en se concentrant sur toujours plus de performance dans leur spécialité.

J’avais noté une phrase dans L’Art français de la guerre : « La force ne se donne jamais tort : quand son usage échoue, on croit toujours qu’avec un peu plus de force on aurait réussi. Alors on recommence, plus fort, avec un peu plus de dégâts. »
Je me demande si l’idée n’est pas applicable à toutes les techniques et compétences humaines. Qu’on nous donne un objectif, qu’on nous permette d’acquérir les moyens de l’atteindre, et nous fonçons jusqu’au mur avec la fierté du travail bien fait, quelles que soient nos convictions supérieures.

Il faut alors saluer le courage ou l’indépendance d’esprit de ceux qui, experts dans leur domaine, arrivent à tirer les sonnettes d’alarme lorsqu’ils perçoivent un déraillement.

L’économie du tas de bûches

Publié dans Vittérature par Laurent Gidon le 22 janvier, 2012

Nous chauffons toute la maison avec un poêle dont le design, si vous en croyez mon sens esthétique provincial, confine à l’œuvre d’art. Mais je vous en ai déjà parlé, et ce n’est pas directement le sujet du jour.

Pour nous chauffer, ce poêle brûle du bois. Simple et renouvelable. N’empêche que ce bois, l’hiver venu, il faut l’avoir. Et le gérer pour qu’il dure toute la saison froide.
Savez-vous quel volume de bois nous devrons brûler pour nous chauffer correctement tout cet hiver ? Non ? Eh bien moi non plus. Et c’est tout le sujet.
L’expérience aidant, nous savons qu’en gros une dizaine de stères peut suffire. Mais nous ne savons pas si l’hiver sera exceptionnellement froid, ni quand et combien de temps il sera froid. Car cela change tout. Trois mois avec des températures tout juste négatives ou trois semaines à moins dix, en moyenne c’est pareil. Mais cela tape très différemment dans le tas de bûches. Soit on entretient un petit foyer constant, soit on crame par paniers entiers tout en claquant des dents au matin. Avec en plus la crainte du tas qui baisse.
Alors il faut économiser.

On commence à allumer régulièrement dès fin octobre. Juste une grosse flambée le soir, pour tenir en respect l’ogre de la nuit. Pas trop, pour pas faire baisser le tas avant les vrais froids. Il y a deux moments clé où l’on prend conscience que le tas baisse : au tout début, lorsque chaque bûche de moins fait une dent creuse, et à la toute fin, lorsqu’on peut compter celles qui restent. Mi-novembre, le poêle commence à tourner matin et soir, en deux gros feux quotidiens qui chargent la masse d’accumulation et maintiennent la température autour de 18°. Et puis viennent les semaines de froid sec en janvier, où l’on jongle entre poêle et soleil pour profiter de tout ce qui chauffe. Ça brûle toute la journée, avec plus ou moins de charge et de tirage.
Nous avons déjà passé la moitié du bois. Il nous reste encore tout février, souvent glacial, puis mars, froid et humide, avril parfois, qui regèle… La bonne gestion recommande l’économie, l’usage de sources annexes (cagettes, palettes, récupérations diverses) pour être sûr de tenir. On accepte d’avoir un peu froid toute en se disant que si l’hiver dure moins longtemps on se retrouvera avec un excès de bois et la tentation de cramer sans compter.

C’est tout le problème de l’économie du tas de bûches. Au début, on en a beaucoup et peu besoin, mais on se retient de l’utiliser par peur de gaspiller et de manquer plus tard. Au milieu, on en a un besoin énorme et heureusement il en reste, mais on ne sait pas s’il en restera assez, alors on se retient. Vers la fin, tout ce qui reste est presque de trop. On voudrait se faire plaisir à flamber, mais ça ne sert plus à rien.
Chaque année ça recommence.
Et chaque année je me demande si on ne gère pas nos vies comme un tas de bûches. À toujours croire qu’on va manquer. À toujours craindre de tomber en panne plus tard. À ne pas profiter à temps, et puis c’est trop tard.

Wild clavier

Publié dans Textes par Laurent Gidon le 6 janvier, 2012

L’automne dernier, Télérama et la biennale d’art contemporain de Lyon avaient lancé un concours de nouvelles avec pour seules contraintes le titre (Une terrible beauté est née) et la taille : 2011 caractères tout juste.

Il m’a fallu longtemps pour me décider à écrire un truc, et puis cela s’est déclenché à 24 heures de la deadline, en écoutant la BO de Into the Wild par Eddie Vedder. Je n’ai pas atteint le podium, mais je me suis fait plaisir à écrire vite et à compter les caractères pour ajuster le tir.

Une terrible beauté est née

J’en tombe à la renverse. Eddie Vedder hurle dans le wild, Emile Hirsh amaigri meurt sur l’écran, suivi par la dernière photo connue de Christopher McCandless et tout s’unit en moi dans un éclair de douceur.
Rien qu’un film… mais un visage, une voix, une musique, une histoire et la réalité sauvage qui se précipitent dans un présent unique comme si tous les liens se nouaient là, pour me dire quoi ?
Cela frappe à la porte de ma mélancolie. Frappe à en briser les murs, libérer ce qui doit l’être et ne sait pas encore voler. Oui, c’est ça : Stendhal marchait avec la crainte de tomber en quittant la Santa Croce, alors qu’il m’est offert des ailes. Ce sourire que je déploie, Valérie ne l’a pas vu depuis des années. Elle se demande d’ailleurs si elle ne l’a jamais vu, je le lis dans ses yeux qui hésitent, et puis rient aussi. Sa main agrippe mon bras, peut-être pour me retenir comme un ballon volant. J’ai failli décoller à la poursuite de cette idée fire and forget qui vient de larguer sa secousse sur mes ruines. Il faut rattraper ce bout d’émotion pour tresser à nouveau l’écheveau.
— Alors, tu as aimé ?
— Attends, je cherche…
Je me cherche dans cette impression fugace. Je me cherche dans le monde.
— Tu comprends, c’est comme si tout avait été à sa place. Le vrai et le faux, le faux disant vrai, le trop qui bouche le manque et moi, surtout moi, pour tout accepter. Maintenant, avant, ailleurs, tout est en lien, je suis au centre et c’est magique, tu comprends ?
Elle se marre franchement, accuse un surdosage de médocs, menace mon toubib de procès, mais elle est heureuse parce que mon sourire à tire d’aile l’autorise enfin à rire de ce qui me tuait. Il a suffit d’une vie terminée dans la solitude effarante de l’Alaska, et ravivée devant moi par toute une chaîne improbable de talents et de hasards, pour me rappeler que présent veut aussi dire cadeau. Alors je l’ouvre.
Je vais vivre et la mort attendra, à moins qu’une autre terrible beauté naisse encore en moi pour la chasser toujours plus loin.

Dernier autoportrait de Christopher McCandless - 1992

Happy 2012 à tous

Publié dans Textes par Laurent Gidon le 2 janvier, 2012
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Chaque fin d’année depuis – pfiouuu, je m’rappelle plus – je fais l’écriveur et trousse une petite histoire pour adresser mes voeux. En quelques clics tâtonnants je la mets en page façon NRF ou autre éditeur célèbre, l’imprime, la découpe et la plie de mes doigts gourds, la signe et l’envoie à mes proches. Il m’arrive aussi d’en faire un pdf et de l’adresser par mail certifié issu d’électrons proprement recyclés. Chaque année, il y a ce moment rigolo où l’histoire est lue à haute voix en famille, chacun se composant une figure de circonstance pour ne froisser ni l’auteur ni le lecteur, avant de plonger le nez dans sa tasse de café (c’est toujours en fin de repas). Et chaque année je viens ici vous proposer l’histoire d’il y a deux ans, pour que celle de l’année garde un parfum d’exclusivité à ceux qui la reçoivent en propre.

Fin 2009, je nous souhaitais un certain penchant pour 2010.

Un penchant pour 2010

En toute fin d’année, vient le moment des vœux, attendu par tous les membres du Club. Instant d’excitation et d’angoisse où chacun doit exprimer en peu de mots ce qu’il attend, de la vie, l’univers et tout le reste. Cet exercice public de haute voltige est la raison d’être du Club des Vœux. On s’y prépare toute l’année. L’assemblée entière vous examine, dissèque mots et intonations, cherche le faux pas, le manque de franchise, ou pire : l’affectation.
Aristide ne s’en était jamais très bien tiré. Trop de pression, sans doute. Mais il avait le souvenir d’avoir entendu un membre éclair, apparu une seule fois, dont les paroles… eh bien, l’avaient touché.
Le bonhomme s’était levé à son tour, et avait jeté ceci : « Qu’attendions-nous de l’année écoulée qu’elle ne nous aurait pas donné ? Qu’aurions-nous dû attendre ? Rien d’autre que des jours et des nuits. Nous les avons eus. Et nous les avons à loisir transformés en amours, ou en ennuis. Qu’attendre alors de l’année à venir, et que vous en souhaiter ? Qu’elle fasse le compte, comme les autres ! Qu’elle donne son juste nombre de matins. Après… Certes, ce que chacun en fera ne dépend pas seulement de lui, loin s’en faut ! Mais le courage, l’envie, la patience, oui : cela nous revient en propre. Alors je nous souhaite cela. Que nous ayons le courage, l’envie et la patience pour tous les matins de l’an qui s’annonce. Le reste suivra. »
Aristide avait bien remarqué le succès mitigé recueilli par l’orateur. L’homme avait déçu. Certains voulaient qu’on leur souhaite la chance, le bonheur. D’autre la réussite ou la santé. Les satisfaits faisaient vœux que rien ne bouge alors que d’autres espéraient tout changer. Comment formuler un souhait qui rassemble ces attentes dispersées ? Aristide, lui, trouvait que l’orateur au décompte s’en était bien sorti. Et si on lui demandait de faire mieux, il renoncerait.
Mieux non, mais différent peut-être ? Lorsque vint son tour, Aristide se leva. Pour la première fois en plus de trente ans de présence au Club, il n’eut pas à s’éclaircir la voix. Elle sonna, claire, dépourvue des hésitations qui entachaient d’ordinaire sa prestation. « Que ceux qui veulent que l’an prochain continue de même se penchent un peu vers ceux qui attendent que tout change, et vice versa. Voilà : vivons penchés ! Et que le vent de 2010 courbe nos fragiles roseaux les uns vers les autres, pour qu’aucun ne se rompe. »
Le léger silence qui suivit lui confirma que, s’il n’avait pas séduit, il avait au moins surpris.

2012 sera ce que nous en ferons tous : je vous souhaite de la vivre pleinement.

Espoirs de vie

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 12 décembre, 2011

J’ai entendu cela sur France Culture ce matin : pour la première fois depuis plus de cinquante ans, l’espérance de vie a reculé en Allemagne. Deux ans de moins en moyenne, 4 pour ceux de l’ex-Allemagne de l’Est. Je n’ai pas encore trouvé confirmation, mais c’est une journaliste allemande qui le dit. Je la crois.
L’idéal allemand de bonne gestion économique, de performance technico-commerciale et de consensus socio-politique accouche d’une réduction de la vie. Beau résultat.
Tout de suite je me demande si les Grecs vivent plus longtemps, par solidarité. Et dans la même seconde, je me dis qu’il y a là un espoir.
Enfin, les chiffres font mentir les chiffres.
Enfin, on voit que la vie productive, économiquement croissante et socialement rigoriste, si belle sur les graphiques comparatifs, ne vaut pas d’être vécue. D’eux-mêmes les Allemands qui sont à la pointe européenne du système se retirent du jeu. Ils nous montrent qu’être plus performant, que produire plus, mieux et moins cher, que réussir à convaincre le reste du monde du caractère hautement désirable de ces produits comme du mode d’organisation qui les a produits, que toute cette démarche de vainqueur de la guerre économique… vous met un pied dans la tombe. Et qu’il vaut mieux trouver autre chose. Ou crever. On s’en doutait un peu, remarquez, mais là, ce sont les statistiques qui parlent.

“Mais, mais, mais… clameront les apeurés, mais tu veux donc qu’on revienne au moyen âge des cavernes, éclairés à la bougie avec des racines bouillies pour toute pitance, hein, c’est ça que tu veux ?
Si c’est cela qui vous fait peur, il a de fortes chances que vous l’obteniez.
Mais nous pouvons, au contraire, considérer ce signal fort pour ce qu’il est – une incitation à repenser pour chacun les objectifs profonds de sa vie – et peut-être pourrons-nous partager un espoir.
Je n’ai ni leçon à donner ni solution toute faite, juste cet espoir qu’un jour nous passions plus de temps et d’intelligence à nous occuper les uns des autres plutôt qu’à être plus performants ou rentables que l’entreprise ou le pays d’à côté. Je ne sais pas si cela me rallongera la vie, mais ça me la rendra plus agréable.

And then they were dead

Notes de l’art

Publié dans Admiration par Laurent Gidon le 5 décembre, 2011

Il m’est arrivé parfois de dire que j’écris en me chantant les phrases dans la tête, comme si c’était de la musique, comme si j’écrivais des notes sans paroles. Et ce matin, je tombe sur ce superbe petit film présenté par Télérama sur son site. Un artiste parle de sa façon de chercher les notes, d’utiliser son outil comme un violon, de se laisser aller à l’improvisation sur un thème.
Edmond Baudoin improvise “Le Cheval” par telerama
Et si tout art était d’abord de la musique ?
Et si la musique était l’art premier, celui qui exprime ce qu’on a dans le cœur sans qu’aucun filtre ne vienne perturber le message ? La musique propulse l’émotion en direct. Pas besoin de paroles, ni de forme, ni de couleur. Elle nous fait rire ou pleurer même si nous ne comprenons pas pourquoi.
Alors je me demande si tous les artistes ne seraient pas des musiciens qui s’ignorent. Ou qui, au contraire, savent bien ce que la musique a de primordial dans leur art. Dans leurs traits, leurs mots, leurs gestes, ils cherchent la note juste. Sous la technique ou la matière qui leur est propre, ils nous chantent quelque chose en profondeur.
Et ceux qui affirment se contenter faire du beau ou de raconter des histoires se leurrent peut-être : en ignorant la musique primale qui court sous leur babil, ils lui laissent prendre une force incontrôlée.

Photo du site de Télérama (à qui les droits ?)

Qu’est-ce qu’on dira ?

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 29 novembre, 2011

Quand nos enfants ou nos petits enfants nous demanderont pourquoi nous n’avons rien fait ou rien dit, qu’est-ce que nous répondrons ?

Nous leur dirons sans doute que nous n’avions pas le choix, que nous avons voté utile, qu’il fallait être réaliste.

Nous n’avons pas voté pour les idéalistes, des fous qui affirment que l’économie actuelle ne fabrique que des malades chroniques et de la pollution à long terme, que notre boulimie d’énergie va forcément nous conduire à la rupture, qu’il est urgent d’imaginer autre chose pour se dégager de la guerre économique et de la folie financière. Ridicule !

Nous avons choisi les réalistes, des gens sensés qui pèsent les coûts, comparent les chiffres, refont leurs calculs entre bilan carbone et industries sauvées, et qui assurent qu’on peut continuer comme ça si on fait quelques efforts et qu’on gère correctement la crise.

Nous ne dirons pas à nos enfants que nous avons eu peur, non, mais nous leur expliquerons que nous ne pouvions pas faire autrement, pour vivre un peu plus longtemps dans ce confort que le monde nous enviait.

Nous avons donc continué sur la lancée nucléaire (le système le plus dangereux et le plus cher pour faire bouillir de l’eau) parce que nous y étions les meilleurs. Un jour pourtant, même nos centrales n’ont plus suffi, ou alors l’uranium s’est appauvri, ou encore une fuite radioactive a ruiné toute notre activité touristique (scénario le moins pire), nos industries sont quand même parties et nous voilà pauvres et grelottants à quémander un peu d’énergie renouvelable à ceux qui savent la produire.

Nous avons fini par autoriser l’exploitation des gaz de schistes, parce que là encore nous étions parmi les mieux dotés, et après avoir brûlé tout le pétrole nous avons pompé et brûlé tout le gaz, parce qu’il fallait bien faire tourner l’économie pour partir en week-end au soleil jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. Et nous voilà toujours plus pauvres et grelottants, à nous demander ce que nous allons bien pouvoir brûler dans notre atmosphère saturée de CO2.

Nous n’avons pas fini de rembourser notre dette publique, puisque c’est impossible – quand on crée la monnaie par l’emprunt, on ne crée pas les intérêts qu’on ne trouvera donc nulle part – mais nous avons suffisamment sacrifié nos services pour regagner la confiance des marchés qui se payent sur notre travail et celui de nos enfants. Et nous voilà pauvres, malades, agressés et ignorants, déplorant que seuls ceux qui avaient de quoi investir dans les bons fonds de pension puissent se faire soigner, protéger et éduquer par des sociétés privées florissantes.

Mais ce n’est pas grave, puisque nos enfants vont trouver un avenir dans les forces armées qui les nourriront, les formeront, les armeront et les enverront défendre le seul choix réaliste possible partout – même en France – où des indignés idéalistes se mettraient en tête de le contester.

En attendant, nous pouvons comparer les chiffres, les contester, encore et encore, dire tout le mal que nous pensons de telle candidate ou de tel parti de politicards verdoyants (l’expression Khmers verts fait florès, mettons-la nous bien en bouche) et surtout choisir un  prénom réaliste pour l’avenir. Toute la presse nous le dit, ça se jouera entre Francolas et Nicoçois.

Au pied de mon arbre

Publié dans Vittérature par Laurent Gidon le 22 novembre, 2011

Nous avons dans le jardin un arbre que nous appelons l’arbre à rien parce que nous ne connaissons pas son nom et parce qu’il ne produit rien d’autre que des feuilles. Quand nous avons emménagé, il ne faisait qu’un peu d’ombre et je pouvais presque encercler son tronc de mes deux mains. Treize ans plus tard il culmine à quinze mètres, et ce uniquement parce que je l’ai régulièrement taillé. Il met à pousser une fougue qui s’exprime autant dans ses branches que dans ses racines qui tracent un dense réseau sous la pelouse et lancent des rejets jusqu’à 100 mètres à la ronde.

Longtemps, cet arbre à rien m’a agacé. Je lui en voulais de nous bousiller le gazon, de nous noyer sous ses feuilles à l’automne, et même de briser la vue de ses griffes hirsutes. Pourtant, les enfants l’adorent. Ils se balancent autour du tronc, pendus à de vieilles cordes d’escalade. Ils ont même installé une tyrolienne qui part de plus en plus haut chaque année et les précipite au sol dans des éclats de rire.
Moi, il m’énervait. Trop de boulot dessus, trop à couper, à ramasser, et puis toujours ces rejets irascibles qui percent partout et qu’il faut attaquer à la hache et au pic jusqu’à 30 centimètres sous terre. J’avais même eu envie de l’abattre, voici une dizaine d’années. Ma douce m’avait retenu, en me disant déjà de penser aux enfants. L’agacement demeurait.

C’était juste que je ne le connaissais pas bien.
Cet automne, j’ai entrepris de l’élaguer à blanc. Pas pour son bien, mais parce que ses plus longues branches menacent de se briser par grand vent et tomber dans le jardin du voisin. Et puis cette tignasse inquiétante à la Edward Scissorhands est vraiment déprimante en hiver.
Quel boulot ! J’y passe un temps fou, pour cause de prudence. Il y en a des mètres cubes impénétrables, à scier en équilibre instable sur des ramifications de plus en plus hautes, de plus en plus minces et tremblantes, puis à descendre, à tailler pour virer la brindille, à débiter en tronçons de trente centimètres qui rentreront dans le poêle l’hiver prochain. Deux semaines que j’y suis, et il en reste.

En y grimpant presque tous les jours, tout juste armé d’une petite scie pliante héritée de mon père, j’ai refait connaissance avec l’arbre. On s’est un peu présenté l’un à l’autre. Je ne dis pas qu’il me parle – c’est plutôt moi qui m’excuse auprès de lui avant de faire mordre la lame dans son écorce fraîche – mais j’arrive à lire quelque chose en lui. Comme une image de la vie.
Plus j’ausculte sa complexion intime pour trouver l’endroit où glisser ma scie, plus il m’intéresse. Il a un drôle de tempérament. Concentré dans sa ramure, il y a tout ce qui nous pousse. Une sorte de jaillissement anarchique et hargneux, une pulsion qui jette des branchettes agressives dans toutes les directions, sans ordre et sans crainte de la surpopulation, puis qui les tord pour qu’elles se frayent un chemin au milieu de leurs sœurs aînées jusqu’à griffer le ciel. C’est noir et cassant, poussé trop vite et trop serré, mais prêt à gonfler, occuper l’espace, bouffer tout ce qui se présente et grandir encore. Pour quoi ? Question sans objet. Pour rien, rien d’autre que le fait d’être là et de se développer. Quand on touche cette virulence ligneuse, elle donne l’impression que rien ne l’arrêtera. Pourtant l’arbre cède sous ma scie et les branches tombent, toutes vibrantes de colère.
Sacré arbre à rien ! Il a un côté attendrissant et désespéré dans sa façon de toujours fabriquer plus de bois à mesure que je le coupe. Il y a de fortes chances qu’il me survive.

Dans le bruit du monde

Publié dans Admiration,Vittérature par Laurent Gidon le 20 novembre, 2011

En jetant un coup d’œil aux derniers billets de ce blog, j’ai bien peur de donner l’impression d’avoir sévèrement replongé dans la dépression la plus crasse. Et de ne plus rien écrire d’autre que ces récriminations lassantes contre le monde tel qu’il va. Il m’arrive pourtant de m’extasier sur un matin brumeux givré ou sur le rire d’un de mes fils chatouillé par un chaton, mais je ne l’écris pas ici.
Est-ce ma faute si le bruit du monde me casse les oreilles et me tétanise la plume ?

Objectivement, oui.
Écrire ne correspond pas à un besoin chez moi, mais à une envie. Cette envie (en vie ?) se nourrit de ma vie, un peu comme si je m’essorais l’encre du bain quotidien dans lequel je trempe. Il faut alors que j’isole une ligne mélodique, ou au moins une couleur dans le mélange, pour que l’écriture soit possible : je ne peux pas écrire sur tout à la fois, le tout est trop vaste. Certains jours, le monde est une cacophonie telle que je n’entends plus rien. Les encres du bain se sont brassé en une couleur indistincte qui tire sur le sombre. Ces hurlements m’éclaboussent et je reste hagard, indécis : que puis-je en dire ? Rien, sinon régurgiter les vibrations qui résonnent encore en moi une fois le calme revenu. Et n’en dire rien du tout, si le calme ne revient pas.
Parce qu’il faudrait tout dire, suivre tous les fils (ah zut, une 3ème métaphore) dans une histoire totale aussi dense que la trame du monde. Tâche impossible.
Même en simplifiant, les idées de textes se bousculent, se chevauchent, s’ajoutent au tintamarre et finissent par s’annuler comme des interférences en opposition de phase.
Parfois pourtant une note s’extrait de cet océan mal tissé (yess, voilà mes trois métaphores réunies !). Je l’attrape par la queue, je la montre à mon clavier ; mon clavier me dit : tente-la tranquille, tente-là presto, tu auras un écrito tout chaud !

Mais une note ne s’extrait pas toute seule (sauf catastrophe), et c’est bien à moi de la sélectionner pour pister les quelques sujets que je veux traiter. Objectivement, c’est subjectif, et c’est donc à moi de m’y mettre. Alors je m’y suis remis.

D’abord une nouvelle, Une Éternité personnelle, qui suivra sous vos yeux ébahis la réactivation du dernier homme sur Terre. On verra si c’est drôle ou mélancolique, j’avance doucement.
Ensuite, un roman autofictif qui viendra faire pendant à L’Abri des regards : si mon père n’était pas mort il y a quinze ans, mais allait mourir dans quinze jours, qu’aurions-nous à nous dire ? Pas de titre pour l’instant, et un mode d’écriture – au crayon, dans un cahier – qui me fait changer ma façon d’envisager le texte dans son ensemble (j’y reviendrai, n’hésitez pas à me le rappeler).
Et enfin… rien d’autre.
Trop de projets tue les projets. Aucun n’avance. À chaque accroc, on se jette sur le projet d’à côté au lieu de ravauder celui qui se déchire. Trop facile ! Et puis ce serait reproduire dans mon écriture la cacophonie centripète du monde.
Donc voilà, deux plages de calme dans la tempête du monde.

Pour parler d’autre chose (encore que…), je suis en train de lire le Goncourt de cette année. Quand je l’ai commencé, ce n’était pas encore le Goncourt, mais il l’est devenu, tant mieux.
Je ne veux pas dire par là qu’en 100 pages lues (et parfois pas plus d’une à la fois) je peux juger des 400 autres, mais pour l’instant ce livre me fait plaisir à lire, à son rythme. Pourtant, Télérama l’avait assassiné d’une notule où il n’était question que de lourdeur et d’ennui insondable. Mazette ! Puissé-je m’ennuyer ainsi dans chacune de mes lectures.

Quel confort !

Publié dans Réflexitude par Laurent Gidon le 18 novembre, 2011

Pas facile d’être ce qu’on est. Si je me dis écologiste, sensible à l’état de la planète comme à l’avenir de l’humanité, et même si je le suis vraiment, au fond de moi… le suis-je dans mes actes ?
La surface de la vie est agaçante. Comme la peau, elle cache et révèle à la fois.
Je sais ce que je suis, et ce que nous sommes tous, parcelles issues de la séparation illusoire d’un grand tout, jetées individuellement dans l’expérience de la vie pour faire exister chaque possible et son contraire (en v’là, de la métaphysique !). Mais ce savoir s’efface devant le confort de la vie. Au lieu de tout lâcher pour partir nu sur la route à la recherche de vous autres, parcelles à réunifier, je reste au chaud près du poêle. Au lieu de tourner le dos aux modes de vie, de production et de consommation qui ruinent la planète et les hommes, je m’achète une conscience avec du bio, de l’équitable, du co-voiturage… autant de rustines qui ne tiendront pas longtemps. Je sais, et je ne fais pas.
Pourquoi ?
Hier, en revoyant Volem rien foutre al païs, j’ai compris pourquoi.
La vraie vie sans confort, c’est dur. Les gens qui la pratiquent ne sont pas drôles. Même si j’envie leur radicalité et leur empreinte zéro, je n’aimerais pas vivre avec eux. Et encore moins y être obligé par un changement brutal des conditions.
Je ne veux pas perdre l’insouciance et la gaieté. Je ne veux pas être obligé à une solidarité quotidienne avec des râleurs qui m’ennuient. Je ne veux pas remâcher à chaque repas les causes du combat contre l’institution sclérosante (ou autres thèmes). Je ne veux pas devoir à la collectivité ma part de travail pour seulement survivre. Je ne veux pas que chaque geste soit utile, pesé, ausculté et validé par sa seule efficacité. Je ne veux pas connaître pour principale satisfaction d’avoir raison alors que tous les autres ont tort. J’exagère un peu, certes, mais…
Oui, je suis habitué à tirer la chasse et que quelqu’un d’autre s’occupe d’épurer mon « offrande à la nature ». Oui, j’ai pris goût à ne pas faire ma part du sale travail (ah non, il faut dire activité, le mot travail est banni) pour bâiller devant mon écran et y tapoter ces mots inutiles. Oui, j’aime l’idée qu’un dentiste, un ingénieur, un pompier, un chirurgien ou même un policier – toutes personnes plus utiles et qualifiées que moi – soient là, quelque part, prêts à intervenir en cas de dysfonctionnement majeur auquel je ne saurais pas faire face. Oui, j’aime passer du temps avec des amis choisis et qui m’ont choisi, sans devoir composer avec tout le voisinage simplement parce qu’on partage un bout de territoire et rien d’autre. Oui, je rêve encore d’aller faire du ski en hiver, du surf en été et de l’escalade en inter-saison, de lire de bons livres et voir de bons films, d’écouter et jouer des musiques dépourvues de valeur militante, toutes pratiques dérivatives qu’une occupation saine de mon temps rendraient inutiles. Oui, j’apprécie qu’aucun lieu de la planète ne me soit inaccessible, même si je quitte rarement mon village. Oui, ce confort que j’aime est le fils naturel de tous les dérèglements : il ne survivra pas à la profonde remise en cause qui nous attend.
Bref, j’ai le fessier entre deux chaises, aspirant à plus de justice dans le traitement du monde et des êtres, mais incapable de me sortir du confort et dubitatif quant aux solutions qui se créent ici et là.
On me demandait ailleurs si j’avais envie d’écrire un roman post-apocalyptique. La réponse est non, mais je me demande s’il n’est pas en train de s’écrire sous nos yeux.
Nous faudra-t-il un coup de pied au cul planétaire pour nous jeter nu à la recherche des uns et des autres ? J’en tremble déjà.

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