Nombrils à vendre
En ce moment, je lis Chronique d’hiver, de Paul Auster, chez Actes Sud.
J’aime le bonhomme, son phrasé lorsqu’il parle français dans le poste, sa belle gueule qui change avec l’âge mais garde de la gueule, et j’ai aimé certains de ses livres alors que d’autres m’ont laissé de marbre, voire m’ont ennuyé.
J’ai donc pris Chronique d’hiver sans a priori, sans attente, avec neutralité. Il ne m’a pas fallu longtemps pour changer de position et m’installer dans les pages comme chez moi, comme dans mon propre corps, sans même me demander si j’y suis bien ou pas.
C’est sans doute le talent de l’auteur. Il sait faire oublier qu’il parle de lui, que de lui, pour laisser le lecteur se promener dans sa propre vie en suivant celle de Auster, Paul. Ainsi, lorsqu’il liste les différentes adresses qu’il a connues depuis sa naissance, chacun se surprendra à faire le décompte de ses propres déménagements.
Quatorze en ce qui me concerne, si cela intéresse quiconque, le plus lointain étant Berlin Ouest, le plus proche étant la maison de mes parents, seulement 5 kilomètres à vol d’oiseau de mon chez moi sous la falaise, que j’habite depuis quinze ans maintenant. Si je m’étends ainsi sur le sujet, c’est parce que Paul Auster l’a réveillé, mais aussi parce que les différentes possibilités de trajet entre ma petite maison et celle de mes parents sont décrites avec une forte valeur symbolique dans mon nouveau roman, Persistance. Roman que je viens d’achever, il est en relecture et partira bientôt chez un éditeur choisi pour sa sensibilité.
Dans Persistance, à l’inverse de Paul Auster, je ne parle pas de ce qu’est devenu mon nombril, mais de ce qu’il aurait pu être. Si mon père n’avait pas réussi son suicide voici bientôt 20 ans, s’il se préparait à mourir aujourd’hui seulement, qu’aurions-nous à nous dire dans le peu de temps qu’il reste ?
Qu’est-ce qui aurait changé en lui après une tentative raté ?
Qu’est-ce qui aurait changé en moi si j’avais senti sa main sur mon épaule pendant ces années un peu errantes ?
Qu’est-ce que j’aurais eu envie de lui dire, à l’instant de sa mort, si j’avais été là ?
C’est un peu tout cela, Persistance, un roman où tous les personnages sont vrais, mais où ce qui se passe et se dit n’a pas pu avoir lieu.
Je l’ai porté pendant deux ans, écrivant à la main dans un carnet tous les dialogues qui me venaient à l’esprit. J’ai mis deux mois à l’accoucher au clavier, avec une descente en pente raide sur la fin pour le terminer et en offrir un tirage à ma mère, à l’occasion de ses 80 ans.
J’ai réussi à être pile dans les temps. La fierté a fait place à une sorte de mini dépression post parturiale. C’est fini, je peux passer à autre chose.
——————————–
En parallèle à Chronique d’hiver, j’ai pris Gatsby le Magnifique à la bibliothèque, histoire de voir à quoi ressemble matériau brut (!) qui a servi de base au film que je ne manquerai pas au cinéma.
Des combats perdus
Nous appelons liberté la capacité renforcée de quelques puissants à restreindre les choix de tous les autres pour parvenir à leurs fins, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons égalité la sensation d’avoir plus que notre voisin pour équilibrer la certitude d’avoir moins que tous les autres, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons fraternité nos diverses façons de trier par cercles successifs ceux qui comptent comme notre prochain de ceux qui n’en font pas partie, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons responsabilité ce que nous exigeons des autres et refusons d’endosser autrement que sous forme de culpabilité, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons honnêteté ou loyauté notre faculté à renoncer à nos principes pour nous soumettre aux puissants dont nous attendons quelque chose en retour, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons vérité la petite part visible qui émerge, malgré nos efforts, de tout ce que nous voulons cacher, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons rêves, ambitions, voire besoins, toutes les avidités dictées par la pression commerciale, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons nécessités toutes les petites abdications quotidiennes que nous ne voulons pas voir pour ne pas les redresser, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons courage la capacité à s’engager dans l’inutile, y forcer le passage contre toutes les préventions de notre être, et nous nous battrons pour cela.
Nous appelons distractions nécessaires tout ce qui nous distrait effectivement des seules importances de la vie, et nous nous battrons pour cela.
Nous nous battrons pour tout cela, au lieu de voir le monde par nos propres yeux et d’en jouir, au lieu d’accepter notre pouvoir de changer, de créer, de vivre ce que nous voulons vivre vraiment.
Nous nous battrons, et bien sûr nous perdrons.
——————————————-
En ce moment, je lis Sur les épaules de Darwin, de Jean-Claude Ameisen, et Transition, de Iain Banks. J’ai abandonné après quelques pages Les deux messieurs de Bruxelles de Eric-Emmanuel Schmitt et Le journal intime d’un arbre, Didier Van Cauwelaert.
C’est beau, mais ça ne se mange pas
Nous devrions avoir une attitude plus révérencieuse vis-à-vis de l’art. Montrer du respect à l’artiste – même s’il faut parfois le débusquer sous l’artisan, le commerçant – ou au moins à son œuvre. Nous pourrions trouver ainsi un allié utile chez celui qui tente de dire quelque chose de l’être.
La vie n’est pas un combat, n’en déplaise aux darwinistes, sociaux ou autres, mais une exploration. Il y a, au creux de notre ADN comme dans l’immensité du temps, un océan qui recèle des continents cachés. La vie est là-bas, derrière cet horizon apparemment lointain. Faute d’avoir le courage de suivre le vent, nous restons le plus souvent au port, assez fiers tout de même d’en arpenter les quais d’un air conquérant. Nous sommes forts ici, chez nous, dans notre construction mentale de ce qui est et de ce qui doit être. Et puis vient un artiste, ou juste une œuvre d’art.
Ce qu’elle nous dit fêle le réel. Une lumière aveuglante éclate par les fissures du décor qu’ont savamment repeint des générations d’artisans et de commerçants. On ferme alors les yeux, on crie au scandale et à la dégradation (de l’art, des valeurs, de la société toute entière… on a le choix), ou alors on se laisse guider.
L’art peut prendre par surprise, mais avec un esprit assez affûté il est possible de s’y préparer et de se sensibiliser aux chocs qui tapotent parfois notre quotidien en toute discrétion. Car, pour étouffer les cris de l’art, nous avons inventé le vacarme de la distraction. L’océan de la vie est agité de tempêtes factices, toujours prêtes à nous rejeter au rivage. Alors que le vent va bien plus loin.
Je viens de lire dans un court opus de Michel Houellebecq (Rester vivant, éditions de La Différence – 1991) :
Bifurquez, changez de direction autant de fois que nécessaire. Ne vous efforcez pas trop d’avoir une responsabilité cohérente ; cette personnalité existe, que vous le vouliez ou non.
…/… Un poète mort n’écrit plus. D’où l’importance de rester vivant.
Un peu plus loin, on lira :
Ainsi, la chair du monde est remplacée par son image numérisée ; l’être des choses est supplanté par le graphique de ses variations. Polyvalents, neutres et modulaires, les lieux modernes s’adaptent à l’infinité de messages auxquels ils doivent servir de support.
…/… Mobiles, ouverts à la transformation, disponibles, les employés modernes subissent un processus de dépersonnalisation analogue.
Dans un film* passé sans doute inaperçu, Christophe Lambert nourrit une Sophie Marceau tétraplégique et coléreuse. Privée de toute sensibilité, elle hurle à son homme de chevet qu’il ne lui reste que la bouffe pour exister et qu’il n’a pas intérêt à l’en frustrer. Un plan suivant montre son point de vue sur le dos de Lambert, debout devant la fenêtre ouverte, le balcon dominant la ville et la mer au-delà.
Merci l’artiste !
*L’Homme de chevet, tiré du livre de Éric Holder
La vérité sur le paradis, et autres petites choses

À la page 539 de La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, on peut lire :
"Le paradis des écrivains, c’est l’endroit où vous décidez de réécrire la vie comme vous auriez voulu la vivre."
Une phrase que je trouve très juste, d’autant que j’ai l’impression de la vivre au quotidien.
J’aime le verbe "décider", qui me donne le pouvoir et la responsabilité de ce que je vis.
Dans l’autre verbe, "réécrire", je perçois l’idée que nous avons déjà beaucoup vécu et que cette vie présente est un nouveau brouillon, pas forcément meilleur, mais au moins essayant de l’être en échappant aux répétitions.
Si je jouais l’intransigeant, je contesterais le conditionnel de "auriez voulu" en le remplaçant par un indicatif présent : la vie comme vous voulez la vivre.
Et l’endroit en question, c’est maintenant. Nous sommes tous des écrivains, chacun en son paradis, ce que nous écrivons chaque jour est ce que nous voulons vivre, parfois sans même le savoir.
Cette vérité exprimée par Joël Dicker est accessible à tous, et je connais un ami lecteur qui l’a certainement perçue tant il était enthousiaste sur le livre lors de la dernière raclette que nous avons partagée.
À part ça, le Dicker ? Étonnant qu’un livre aussi ouvertement américain ait reçu le prix de l’Académie Française. J’y ai trouvé quelques accents d’un John Irving, période Un enfant de la Balle : quête des profondeurs humaines sous couvert d’intrigue policière. On peut y voir aussi l’intrication de l’écrit et de la vie, et là on serait plutôt dans Le Monde selon Garp. La langue ? Descriptive, juste, laissant toute la place à l’action et aux personnages. On ne peut pas critiquer, mais c’est sans risque. Le page turner fonctionne.
Page 547, on peut lire aussi "Alors voilà ce qui est arrivé à Nola Kellergan ? Quelle horreur !" et cela aurait pu être le titre du livre. Sauf que l’auteur a choisi de se focaliser sur Harry Quebert, et montre ainsi ce que représente le personnage féminin dans la plupart des histoires : un déclencheur, une proie à séduire ou une victime à sauver, une mort à regretter. Nola Kellergan n’existe vraiment qu’à la fin, et il faut qu’elle soit psychotique pour être un personnage. Ce sont les hommes qui font tout le reste.
Lisez La Vérité, vous ne le regretterez pas, et vous ferez sans doute comme moi : créer un livre à la jonction des intentions de l’auteur et des attentes du lecteur. Un bon livre, donc.
En ce moment, je lis Demain, une oasis, d’Ayerdhal, dédicacé par l’auteur. Merci Yal.
L’état d’écriture
Longtemps, j’ai écrit comme on course un lapin, en décourageant ses feintes pour l’attraper plus vite. Il fallait foncer, finir, expectorer le texte avec élan pour passer à autre chose.
Désolé, je sens que je vais encore parler de moi.
Aujourd’hui, j’ai changé ce rapport à l’écriture. Je laisse les projets me surprendre, bifurquer, courir la lande et revenir en arrière, changer de couleur, attendre le coucher du soleil, puis l’aube, pour voir s’il n’y a pas une autre façon de voir. Je leur laisse aussi une chance de rentrer dans leur trou et de m’échapper.
Finir à tout prix n’est plus important. Au contraire. Ce qui compte, c’est d’être en état d’écriture. Être dans ce que je fais, ce que j’écris, sans regarder demain. Se positionner en canal qui ne juge pas l’eau qui passe et ne ferme pas l’écluse.
La prise de conscience est récente, mais le travail s’est fait sur une certaine durée.
Il m’a fallu des échecs, des renoncements, et la certitude aussi qu’écrire pour les autres ne suffit pas à justifier l’entreprise. Un livre qui n’intéresse personne, pas même son auteur une fois écrit, c’est aussi triste qu’un enfant abandonné.
Mais si l’écriveur s’est mis tout entier dans le texte, voire s’il a réussi à se faire évoluer lui-même en écrivant, alors ça le vaut. Je ne parle pas d’une autojustification nombriliste a posteriori (genre "je m’en fous que vous n’aimiez pas, moi ça me plaît"). Il s’agit plutôt d’une motivation de départ et de la façon de l’entretenir. Pouvoir se dire un jour : je l’ai fait parce que cela comptait, et si on me demande, j’ai la preuve sur moi.
Écrire un livre ne prend plus cinq semaines ou un an. Ça prend la vie.
———————————
J’en profite pour remercier Jean-Michel Guenassia pour La vie rêvée d’Ernesto G.
Tôt tine
Il est plus tôt que tard, le soleil ne passe pas encore la montagne. Et puis, de toute façon, les nuages pleurent dans le vent. Les petits gars sont partis au collège, la maison se rendort. Il me faut ma dose, mon joint, mon kif.
Le matos, c’est du bon, du bio, production locale : je l’attaque au couteau, droit dans la miche fraîche qui s’écrase sous la lame. Il se roule à plat, sur une assiette à dessert. J’y étale ce qu’il faut de puissance tellurique, pas trop pour ne pas souffler les arômes. Le bocal les dit broyée à la meule de pierre, mais pour moi les amandes sont le pur jaillissement du sol, la concrétisation d’énergies qu’a libérées la croûte terrestre, et rien ne peut en broyer de force l’intensité : elles se sont laissé faire. J’ajoute l’ingrédient d’un pot secret qu’il a fallu aller chercher au garage. Pas par discrétion, cette obligation de sortir dans les giflures de neige, mais par manque de place dans les placards. C’est de l’importation, datant d’un précédent voyage en Normandie. Du fruit et du sucre, mais du meilleur et touillé à l’amour. Cela ne cherche pas l’harmonie, mais à renforcer les effets.
Ma dope est prête. Je vais y mordre à sec pour ne rien perdre du premier shoot. Il y en a qui trempent ; je le faisais quand j’étais petit, mais j’ai grandi.
Instants violés
Ce soir, je rentre tard. La maison est silencieuse, tout le monde dort déjà. Les braises du poêle demandent à être réveillées. Le chat s’est glissé dans la porte avec moi. Elle (c’est une chatte en fait) se couche en rond après quelques coups de langue. J’ai les cheveux encore humides de la longue douche qui a rincé la séance d’aïkido. Le raffut du sèche-cheveux me paraît indécent dans l’ambiance immobile. J’abrège le séchage. Du repas des enfants, il reste quelques légumes à réchauffer et une forte odeur de filet de lingue. La capsule d’une bière saute. J’aime sa fraîcheur presque bavaroise, et puis, c’est du bio. Le temps m’appartient pour un moment. Je m’y coule sans hâte, à longues gorgées, la mastication lente. M’accompagnent quelques pages du recueil de Thomas Day que m’avait donné Jérôme Vincent lors de la parution de Contrepoint*.
Il y a du talent, du vrai. L’art de quelqu’un qui veut dire quelque chose et sait comment s’y prendre.
Dans quel monde Thomas vit-il ? Il faudra que je le lui demande. Je viens de passer près de trois heures à transformer des agressions en harmonie sur tatami avec une trentaine de collègues en jupe noire. Le seul combat était contre soi-même. Ne pas résister. Ne pas céder à la peur. Ne pas reculer, mais entrer dans l’attaque, aussi fluide que de l’eau, pour en canaliser l’énergie. Ne pas retourner l’énergie de l’autre contre lui… l’inviter plutôt à transformer deux mouvements antagonistes en un seul, harmonieux. Un combat contre soi-même, car l’attaquant n’est pas ennemi, mais partenaire qui donne. L’attaque sincère est ce don sur lequel je peux travailler et construire le mouvement.
Thomas Day m’avait donné un texte pour Contrepoint. J’étais alors l’attaquant. Mon agression tenait en quelques mots : peux-tu écrire une histoire sans conflit ? La réponse de Thomas avait été limpide : débarrasse le monde du conflit, et il te restera le combat contre toi-même.
Ce soir, l’attaque vient d’un autre texte, un autre don. Irruption de viols et de meurtres dans le calme d’une maison assoupie. À moi de ne pas me raidir, de prolonger le mouvement, de construire quelque chose. Merci, Thomas.
————————
En ce moment, je lis donc Women in Chains, de Thomas Day, aux éditions ActuSF.
*Name dropping un peu facile, mais il faut rendre à chacun
Unicité
C’est sans doute la plus belle image de toute l’histoire humaine. Elle montre un homme seul devant une colonne de chars. Une image qui dit beaucoup, sinon tout : la conviction face à l’obéissance, la vision juste face à la force aveugle, le souple face au dur, le pot de chair nue face au pot de fer, la force du faible… enfilez autant de perles que vous voulez, l’image reste belle.
Chaque fois que je la vois, il me vient la même bouffée de joie, de gratitude et de fierté : oui, c’est possible, oui, être humain c’est aussi cela.
L’image bougeait, je me souviens. Le char de tête cherchait à contourner l’homme, l’homme se déplaçait pour rester devant lui, le char renonçait, l’homme montait sur le char, parlait au pilote puis au chef, cachés dans leur boîte. Longtemps, je me suis dit : quel courage ! Quel courage il a fallu à ce petit bonhomme en chemise blanche qui semble tout juste revenir du marché avec son sac de commissions et sa veste à la main.
Je l’ai revue hier, et soudain le voile s’est déchiré : depuis près de 25 ans, je n’en voyais que la moitié.
Ils sont deux, sur cette image.
Un qui tient bon devant. Et l’autre qui retient son char.
Être humain, c’est aussi être le pilote du char qui n’a pas renversé le petit homme. C’est être invincible et ne pas écraser le faible. C’est avoir la force et ne pas s’en servir. C’est avoir des ordres et ne pas les exécuter.
Cette image qui retrouve enfin son verso dans mon esprit, elle me rappelle des mots entendus dans la dernière Tolkiennerie : "Le courage, ce n’est pas de savoir quand prendre une vie, mais quand en épargner une." Tolkien a toujours écrit trop long : je vois deux "quand" de trop.
Le courage ce n’est pas facile, c’est comme d’être humain : il faut être au moins deux.
Ah oui, aussi : en chinois, Tian’anmen signifie "porte de la paix céleste". Franchissons-la d’un pas joyeux et assuré ! (j’aurais dû faire slogantiste sous Mao)
———————————
Côté lectures, je viens de finir l’ancien mais excellent Combien ? de Douglas Kennedy (j’ai pris mon temps) et je me risque dans La Vie rêvée d’Ernesto G, de Jean-Michel Guenassia (dont Le Club des incorrigibles optimistes m’avait un peu laissé sur ma faim, mais on verra, j’ai toute confiance dans le talent de mes contemporains)
Un bon début
Nous allions vers Caen, visiter une tante de mon épouse. Un ciel noirâtre crachait tous ses excès de réveillon. Cela tombait dru, bruyant, aveuglant. L’année commençait à peine et un esprit chagrin aurait pu dire qu’elle ne faisait pas beaucoup d’efforts.
En partant, j’avais affirmé que nous aurions de belles lumières, un peu pour rassurer. Elles giclaient comme prédit, par le rideau déchiré des nuages. Sur un fond bouillonnant de colère, des crépitements de soleil révélaient un arbre inondé, un troupeau de vaches éblouissantes, un bosquet flashé par un éclairagiste fou. C’est que le vent s’y était mis.
L’instant d’avant, nous parlions. De quoi ? Pas moyen de m’en souvenir : l’avalanche de grêle a tout balayé, même la mémoire. Pas d’œufs de pigeon, non, trop facile, mais de la bille fine et dense qui giflait la tôle et semblaient accéder directement au tympan. Les mots écarquillés de mon fils seront à jamais noyés sous ce déluge subit. Ma femme m’a regardé avec un rictus signifiant sans doute qu’elle partageait mon rire nerveux. Que faire d’autre, quand le ciel vous hurle aux oreilles sans laisser place à la moindre pensée ? On ne pouvait qu’être témoins, sidérés.
La grêle cognait le sol et puis courait comme un blizzard. Cette chasse en meute masquait la route, la bordure, le caniveau, et je conduisais au juger. Sans peur. Le temps comme suspendu dans cet orage sonore me réveillait une sorte de foi inconnue : ce n’était qu’un jeu, dans un décor et avec des effets trop forts pour être vrais. Il ne pouvait rien nous arriver de grave.
D’ailleurs, un coup de kärsher du soleil a nettoyé un arc-en-ciel sur notre gauche. L’alliance était maintenue. Elle dure encore.
Nous sommes parvenus à Caen sans dommages, en compagnie de trois autres arcs-en-ciel successifs. Quant aux lumières du couchant, au retour, elles ne sont que pour nos yeux et vous n’en saurez rien. Mais vous pouvez imaginer.
—————————–
Pendant ces vacances normandes, j’ai lu Les Affligés, de Chris Womersley, et j’ai apprécié la démarche de l’auteur qui réussit à parler sans détour de viol pédophile, de meurtre, de guerre, de suicide, de vengeance, en évitant violence et complaisance.
Et en ce moment, je lis 5ème Avenue, 5 heures du matin, de Sam Wasson : un régal que j’ai eu le bon goût de me faire offrir pour Noël. Merci.
2013… sans faute !
Chaque année, je tapote une micro-nouvelle pour fêter l’an nouveau et je l’adresse à mes proches, alors qu’ici je vous gratifie de celle d’il y a deux ans. Vous pouvez vérifier.
Le texte pour 2013 résonne avec le projet mis en chantier l’an dernier et abouti grâce à neuf auteurs de talent, et à l’aide de Jérôme Vincent chez ActuSF. Il s’agissait d’une anthologie de textes d’un imaginaire non-conflictuel. SF, Fantastique, Fantasy, ce que chaque auteur voulait, mais sans utiliser les techniques du thriller pour happer le lecteur. Ils ont réussi. L’anthologie s’appelle Contrepoint, et elle a été plutôt bien reçue.
Saurons-nous, tous, faire aussi bien que Sylvie Lainé, Charlotte Bousquet, Stéphane Beauverger, Xavier Bruce, David Bry, Lionel Davoust, Thomas Day, Laurent Queyssi et Thimothée Rey ? Saurons-nous écrire 2013 sans faute, sans conflit, sans menace et sans compétition ?
Bien sûr !
En attendant, voici ce que je souhaitais pour 2011 :
L’an nouveau, pas à pas
Il marche dans tout ce blanc depuis si longtemps qu’il ne sais plus si c’est de la neige ou du sable. Peu importe, ses pas y laissent leur empreinte, preuve qu’il avance. Où il va ? Il ne sait pas, ou il ne sait plus. Cela l’inquiète parfois un peu. Un peu plus depuis que la fatigue l’oblige à penser à la fin. C’est certain, il va finir par tomber d’épuisement. Au milieu de tout ce rien. Il ne sait ni où ni quand, alors il aimerait au moins savoir pourquoi. Aura-t-il atteint son but avant d’être terrassé ?
Pas facile à dire, s’il ne sait même vers quoi il avance…
Il se pose trop de questions, ce n’est pas bon. Chaque fois qu’il met un pied devant l’autre, il se demande s’il a raison, s’il a au moins une raison. Il lui faudrait un but. Même s’il ne le voit pas, se dire qu’il va là. Être sûr d’être dans la bonne direction. Savoir qu’il a fait du chemin et réduit la distance avant de s’arrêter. Mais, aucune certitude. Chaque pied est plus lourd à déplacer que le précédent. Pesant d’indécision. Et ça l’épuise.
Plusieurs fois déjà, il s’est arrêté pour se retourner. Il aime voir ses traces : elles montrent le chemin parcouru, c’est rassurant. Elles forment une belle ligne dans tout ce blanc. Une ligne à suivre ? C’est vrai que c’est tentant. Au moins il aurait une idée d’où il va. Et puis, revenir c’est toujours avancer… dans l’autre sens. Il essaye.
C’est bien, il aime ça. Il n’a qu’à remettre les pieds dans ses pas d’avant. C’est facile. Le blanc autour ne le gêne plus : il regarde ses empreintes, ça lui suffit, le reste n’existe pas.
C’est confortable, ça le libère et il en profite pour être précis.
Se concentrer sur le geste. Bien se poser sur chaque marque de semelle. Ne pas déborder dans l’inconnu. Il est déjà passé par là, il peut le refaire, facilement, en confiance. Quel soulagement !
Ça ne dure pas. Il n’a rien senti, mais un coup de vent a dû passer, parti de loin devant. Ses traces sont de moins en moins profondes. Elles ont été soufflées. Leurs bords se diluent dans le blanc. Il n’y aura bientôt plus le moindre repère. Il ralentit, pour en profiter le plus longtemps possible. Peine perdue. Il est rattrapé par le blanc. Plus de ligne à suivre. Pas de raison de faire un pas de plus. Perdu.
Il a failli bêtement s’effondrer de désespoir… quel idiot !
Alors qu’il lui suffit de repartir dans l’autre sens. Il rit, autant de sa peur que de la solution. Et il repart en avant.
Des traces toutes fraîches, bien marquées, facile à suivre.
Il est déjà passé deux fois sur ce trajet. Terrain connu, le vent qui effacera ses repères n’est pas encore levé.
C’est plein d’un courage renouvelé qu’il avance, toisant fièrement le blanc.
Cela ne l’effraye plus. Rien ne peut lui faire peur. Il adore cette impression de ne plus avoir de limite. L’idée même de la fatigue a disparu. Rien ne peut l’arrêter.
Sauf sa dernière trace.
Il a déjà remonté toute la piste. Il allait si vite qu’il n’a pas senti le vent. L’air suivait son mouvement. Il recouvrait son chemin à mesure qu’il avançait.
Derrière, devant, du blanc. Partout du blanc.
Il regarde ses pieds, enfoncés dans le rien. Figés. Aucune raison de les bouger. Pour aller se perdre où ? Dans encore plus de blanc ?
Il se sent faible. Le vent, jusque là caressant, le pousse plus fort, jusqu’à en perdre l’équilibre. Un réflexe lui fait placer un pied sous sa chute. Libérant une empreinte. Il la regarde avec ravissement.
Il n’y avait rien, et grâce à lui il y a quelque chose. Un reste de lui. Il suffit de recommencer. Une nouvelle empreinte, superbe. Le vent efface déjà la précédente, mais il sait maintenant quoi faire. Un pas de plus, une trace créée.
Vite recouverte, mais aussi vite remplacée par un nouveau pas.
Et puis un autre, et un autre encore, chacun justifié par sa fugacité. C’est suffisant, et si facile.
Il ne sait même pas s’il a fini par sortir du blanc, pas à pas.
Ce n’est plus la question.
————
A l’année prochaine

L’anthologie n’est pas en vente : cadeau pour deux achats chez ActuSF


