Comme ça s'écrit…


Émotion surprise

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 4 décembre, 2017

En zappant sur Paramount Channel je tombe sur une scène d’un film déjà commencé, que je n’ai jamais vu et dont je ne connais pas l’argument, mais où je reconnais Danny Kaye et Barbara Bel Geddes. J’aurais pu changer de chaîne, surtout parce que le comique éberlué de Danny Kaye m’agace d’ordinaire. Mais Barbara Bel Geddes, le grand écart entre Vertigo et Dallas… bref, je m’arrête et regarde.


Nous sommes dans une salle de music-hall des années 20 ou 30 semble-t-il (on boit de l’alcool caché dans du thé ce qui me fait penser à la Prohibition). À une table, Danny s’enivre peu à peu, poussé à boire par Barbara. Sur scène, Louis Armstrong et son orchestre jouent un jazz New-Orleans. Danny chante en même temps qu’eux, se fait siffler par la salle et finit par se diriger vers la scène avec son propre cornet à piston pour leur montrer comment on joue en style Dixieland.
Malgré les conseils avisés d’Armstrong (« Retourne t’asseoir, ce n’est pas ton jour ») il se ridiculise en lâchant un magnifique couac, puis s’enfuit vomir aux toilettes sous les quolibets.
Lorsqu’il en ressort, Barbara l’attend. S’ensuit une scène de séduction soft d’où il ressort que Danny n’a pas besoin d’être le meilleur cornettiste du monde, ni même d’Ogden, Utah, pour être charmant. Mais Danny EST le meilleur cornettiste d’Ogden, Utah, et entend bien le prouver en portant le cornet à ses lèvres.
À cet instant, le spectateur craint le pire.
Une longue note sort dans le silence (l’orchestre est en pause), enfle, fait tourner les têtes vers le fond de la salle. D’autres notes plus solides. On reconnaît un air, mais transposé dans un style syncopé.
Tout en jouant, Danny traverse la salle et revient vers la scène. Pendant son trajet, la mélodie s’affirme, le batteur et le contrebassiste mettent en place une ligne de basse, bientôt suivie par une clarinette. Quand Danny arrive sur scène, Armstrong roule des yeux admiratifs et rejoint l’orchestre, place sa voix sur la mélodie du cornet, puis souffle dans sa propre trompette pour entamer, sous les applaudissements généralisés, un duo à la fois magnifique et déchirant.
Pourquoi déchirant ?
C’est une scène de comédie classique, le héros incompris qui prend sa revanche, rien de particulier.
Armstrong adoube Danny et, ce faisant, permet au public d’apprécier son talent à sa juste valeur. Dans cette relation à trois chacun joue sa partition. Le maître conseille, l’élève rétif résiste et échoue, le public s’esbaudit, l’élève se reprend et réussit, le maître valide, le public tombe sous le charme : d’une situation désaccordée naît une harmonie d’où chacun sort plus grand.
Est-ce ce qui me touche ?
Peut-être.
Mais il y a, dans cette situation habillement montée qui culmine avec la reconnaissance de la star pour l’inconnu, le truc qui me fait fondre en larmes. Je suis heureux pour Danny et Louis, et en même temps creusé par quelque chose qui me submerge et me manque à la fois. Je ne ris pas, je pleure.
Si vous me le permettez, je continuerai de retranscrire ici les situations qui font naître chez moi certaines émotions énigmatique.
À vous de dire ci-dessous ce que cela vous évoque ou de partager d’autres situations et d’autres émotions.

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Aujourd’hui, je balance !

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 30 novembre, 2017

Lorsque j’étais en primaire j’étais inscrit dans une école privée parce que ma mère y était prof de musique et donc que c’était plus pratique pour les trajets. Mais cette école n’était pas mixte.
Il n’y avait que des garçons dans les classes et dans la cour de récré.
Nous habitions loin, dans une maison isolée, les seuls enfants de mon âge que je croisais était donc des garçons. Jusqu’à mon entrée en CM1.
J’avais huit ans et soudain l’école est devenue mixte.
Dans ma classe, il y avait UNE fille.
Je savais tellement peu de choses sur les filles que je n’ai même pas compris son prénom. J’ai cru qu’elle s’appelait Bengali.
Bien sûr, je suis immédiatement tombé amoureux. Comme j’étais très timide je n’ai jamais osé le lui dire.
Ce qui n’a pas été le cas de tous les autres garçons de la classe, ainsi que ceux des autres classes.
Tous sont venus lui déclarer leur amour. Tous.
Pendant des jours et des jours, cette pauvre Bengali parcourait la cour de récré suivie par une trentaine de gamins en surchauffe qui lui criaient sans relâche « Bengali, ma chérie ! »
Tous les jours. À toutes les récréations. Elle fuyait devant la meute en rut.
Même aujourd’hui cela me paraît encore incroyable.
Mais ce qui me choque le plus en y repensant, c’est que les maîtresses et maîtres qui surveillaient la récréation depuis leur promenoir n’ont jamais rien fait ou dit pour que cela cesse.
Elles et ils devaient trouver cela rigolo, voire charmant.
Nous étions dans une école privée catholique et la culture du viol était tout aussi bien intégrée qu’ailleurs.
Aujourd’hui, après plus d’un siècle de luttes féministes et quarante-cinq ans de MLF, il faut encore que les femmes balancent leur porc.
Il faut aussi qu’une dessinatrice nous explique ce qu’est le consentement ainsi que le continuum qu’il y a entre mépris du consentement et viol.


Tous ces gamins qui poursuivaient Bengali sans jamais lui avoir demandé son consentement ni même respecter son refus (fuir, c’est refuser, non ?) ont aujourd’hui la cinquantaine, comme moi.
Comment ont-il élevé leurs propres enfants ?
Ont-ils appris à leurs filles qu’il ne faut surtout pas se retrouver seule dans une classe de trente garçons qui n’ont jamais connu la mixité ?
Il n’y a pas de rupture entre ces petites choses qu’on trouve « pas bien, mais c’est pas un crime » et le viol qui est un crime.
Pour éviter les unes comme les autres c’est simple : il suffit d’apprendre à nos enfants que tout ce qu’ils voient, dans la rue, dans les films récents ou anciens, sur Internet, à la télé, partout… eh bien ça ne se fait pas.
Il y a du boulot, et ça commence maintenant parce que cela n’a pas été fait avant.

Dessin Emma

Identité duel

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 24 novembre, 2017

Sur le site du journal Le Monde, en introduction à une interview titrée Il n’y a pas de danger pour la santé à réduire la consommation de viande, il est rappelé «l’objectif d’atteindre un régime alimentaire composé de deux tiers de protéines végétales et d’un tiers d’animales», objectif préconisé par un rapport de l’institut Terra Nova.
On voit donc que nous sommes loin d’une approche vegan radicale (pléonasme, le vegan est par nature radical, ce n’est pas l’insulter que de le dire). L’interviewé, directeur de recherche à l’Inserm, rappelle les seuils hebdomadaires (500 grammes de bœuf, porc, veau, mouton et 150 grammes de charcuterie) auxquels les risques de cancers augmentent significativement, précise que ces mêmes risques (et l’obésité) sont réduits par la consommation de fruits, légumes, céréales non raffinées et légumineuses.
Aucune approche culpabilisante ni arrogance scientiste, le chercheur prévenant même que «sur un plan scientifique, on a du mal à donner des chiffres précis mais il est mieux de privilégier les aliments végétaux et de réduire les aliments d’origine animale.»
Bon, rien de nouveau. Ce qui m’a intéressé, ce sont les commentaires.
Ils se partagent de façon assez égale entre ceux qui voient dans l’article une mise en accusation de leur nature de viandards, et ceux qui le trouvent encore trop «pro-viande» puisqu’il faudrait cesser toute exploitation animale. Les deux camps s’écharpent bien sûr, chacun taclant les excès de l’autre tout en incriminant le journal dans sa tiédeur ou son « militantisme bobo ».
Dès qu’on parle de viande, on agresse tout le monde, ceux qui en mangent beaucoup, en mangent peu, n’en mangent pas du tout… Chacun s’identifie à sa consommation personnelle et prend comme une atteinte à son identité tout fait ou opinion un rien discordante.
Je me demande de quelle façon le simple acte de se nourrir est devenu constitutif d’une identité personnelle que l’on est prêt à défendre dès que le sujet est évoqué. Nous sommes ce que nous mangeons, certes, et manger peut devenir un acte militant. Mais devons-nous entrer en guerre dès qu’il est question de notre bouffe ou de celle du voisin ?
C’est un peu comme si notre identité nutritionnelle ne servait plus à nous sentir bien dans notre assiette mais avait une fonction d’opposition : chaque fois qu’il est question de nourriture, on dégaine son identité pour flinguer celle de l’autre.
Est-ce ainsi pour tout ce que nous consommons – du diesel au blockbuster – ou pensons – de l’égalité des sexes à l’existence de Dieu ? Sommes-nous pris dans une incitation au duel permanent, chacun devant être inébranlable sur son identité pour attaquer celle de l’autre, forcément différente, même d’un gramme de steak ?
Pourtant, l’intérêt d’une discussion – même musclée – me semble double : opportunité de convaincre ET occasion de réviser ses arguments, voire d’en changer.
Mais, si tout fait identité, il n’y a plus de discussion possible. Au lieu de dire « je fais comme ci parce que » ou « je pense comme ça parce que » on en vient à « je suis comme ci, ou comme ça » avec le sous-entendu « je suis ce que je suis, ça ne changera pas, tu n’es pas comme moi, il n’y a pas de terrain d’entente, ta différence m’agresse dans mon fondement identitaire, il faut que l’un gagne et l’autre perde. »
Bon, c’est un peu exagéré, je suis prêt à réviser ma position. Mais tout de même…

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Tout en croquant quelques légumes avant la burger party de ce soir, je lis L’écume des jours (oui, j’ai du retard).

Cerveau indisponible

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 20 novembre, 2017

Une lumière, au bout du tunnel ?

Un troupeau d’affreux consommateurs à caddies se ruent vers le rayon des capsules espresso, regardez-les se monter dessus pour arracher leur trophée, celui qui prendra le tout dernier sera d’ailleurs fêté en héros lors de son retour au bureau avant de se faire virer pour erreur de couleur. Traduction : fais de ton mieux, si c’est dans une course idiote tu n’auras pas volé ce qui t’arrivera.
Un papa en voiture fait la course avec ses gosses en luge sur les pentes d’un volcan et gagne sous le regard ébahi de la maman vulcanologue, avant d’ouvrir le coffre d’un geste du pied, puis partir en riant. J’aimerais comprendre ce que ça veut dire, mais je renonce parce que…
… des mains pèchent, salent, coupent, emballent et présentent sur assiette des filets de saumon pour nous faire croire avant Noël qu’un produit industriel est encore fait à la main pour le plaisir de nos papilles anesthésiées. Hum… j’y crois, c’est sûr.
Tout en grandissant un gamin enchaîne les accidents, de la caisse à savon détruite au scooter dans le canal, jusqu’à faire très peur à son papa en conduite accompagnée, mais heureusement la tuture est plus fiable que fiston et freine à sa place. On en retiendra donc que la technologie évite d’apprendre les bases de la sécurité au volant, n’est-ce pas ?
Une armée de lavandière (5 hommes pour 15 femmes) économise son dos grâce à une nouvelle lessive qui réinvente la propreté… mais pas la parité domestique.
Des ballons pleins d’eau réunis en grappe éclatent sur une mare et sa grenouille multicolore : pas besoin d’ouvrir les yeux, c’est tellement plus émouvant filmé avec le dernier téléphone, le réel n’a plus besoin d’exister.
Une machine à café fait autant de tasses qu’il y a d’invités tout en agrandissant l’appartement au fil des arrivées. Là encore, croyez au Père Noël !
Un livreur chargé de cartons souriants (ou bien est-ce un papa farceur ?) entre dans l’appartement et se planque pour échapper aux regards d’enfants joueurs sur une musique de Supertramp curieusement édulcorée : encore une promesse de Noël difficile à décrypter.
Une voix off enchaîne les « parce que… » sur des images de genzeureux avant de dire qu’en fait on s’en fout, pas besoin de raison tant qu’on a envie de la voiture, tellement trop belle et pas chère. Là au moins, c’est clair : ça se passe à la caisse.
Dans un stade un tatoué défonce d’un seul geste une équipe de joueurs en plâtre (mais quel héroooos !) avant de rentrer au vestiaire où l’attend un quintette de filles admiratives et consentantes vêtues de draps flottants : il doit y avoir un message caché.
Pas le temps d’y réfléchir, le film reprend. Ouf.
Et dire que, depuis que nous disposons d’un lecteur de disque dur qui nous permet de sauter le tunnel des pubs en léger différé, notre cerveau mis en disponibilité par la télé avait manqué tous ces messages à caractère subtilement informatif.
Cette salutaire piqûre de rappel me permet de me sentir solidaire de mes contemporains tous si plein d’entrain lorsqu’il s’agit de faire le bon choix, carte bancaire en main.

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Et quand j’éteins la télé, c’est pour lire Poupée aux yeux morts, du regretté Roland C. Wagner, dans l’éditions Hélios des Moutons Électriques (Roland, reviens, ils sont encore plus fous !)

Instants tannés

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 14 novembre, 2017


Tous les matins les vaillants travailleurs du village forment le même bouchon sur la même route pour faire les mêmes 10 ou 15 kilomètres en une heure, plus s’il pleut, deux s’il neige.
Ils râlent mais s’en foutent, ils sont bien dans leur monde, à pondre du texto ou raccorder du lipstick dans le rétro, en attendant la fin du pétrole. Tant qu’il y en a dans le réservoir, hein ?
Demain s’il le faut, ils partiront un peu plus tôt et un président à costume les remerciera pour leur énergie positive.
Hé, président : pose ta cravate et viens faire du surf. Tu seras crevé avant que l’énergie de la vague s’épuise, elle.
A-t-on vraiment encore besoin des Papous ou des Iroquois pour nous rappeler qu’à pisser contre le vent on se reprend tout dans les dents ?

Tous les soirs les gamins du collège se quittent en courant pour se retrouver sur Ternet sans se rendre compte que la Terre n’est plus nette.
Ils ne savent pas ou ils s’en foutent, tant que ça connecte sans trop de ping et qu’il y a du level dans la guilde, LOL. Les parents sont contents, grâce aux écrans les enfants sont moins chiants.
Hé, gamin : va voir la forêt, c’est tout près et c’est encore assez vrai, alors que plus tard…
A-t-on vraiment encore besoin des aborigènes ou des Inuits pour nous rappeler que l’avenir a commencé hier et qu’il nous revient de le faire tenir jusqu’à demain ?

Tous les week-ends les hordes de consommateurs s’entassent dans la zone pour faire valoir leur droit à dépenser chez Auchan, Brico ou McDo. Dans pouvoir d’achat on n’entend plus que « achat ».
Il en faut de l’abnégation pour abdiquer tout pouvoir et s’impliquer autant dans la reprise de la croissance.
A-t-on vraiment besoin d’un Nobel de médecine pour nous rappeler qu’à vouloir bouffer jusqu’à s’en faire péter le bide, eh bien on se fait juste péter le bide ?

Les montagnes haussent les épaules et les vagues déferlent : elles nous enterreront tous, un peu de patience.
Ce qui compte c’est l’intervalle et ce qu’on s’offre d’y faire.
On a le choix. On croit que pas, mais à chaque seconde on a le choix.
A-t-on vraiment besoin des chants d’oiseaux ou du vent dans les arbres pour nous rappeler ce que vivre veut dire ? Parfois, oui.

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En attendant de trouver un sens à tout ça j’ai repris A moi seul bien des personnages, d’Irving. Peut-être pas son meilleur, mais pas grave, je respecte.

De la vie encordée

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 7 novembre, 2017

Ce samedi à 15 heures une trentaine de coureurs étaient partis, en solo ou par équipe, pour tourner autour du lac pendant 24 heures. Comme ça, sans rien à gagner, rien d’autre que le défi relevé. On pouvait aussi attendre au chaud et partir pour une course de 6 heures, une de 3 heures et une d’1 heure, mais on finirait tous ensemble le lendemain à 15 heures.
Les droits d’inscription et les recettes de la buvette seraient reversés à une association de soutien à la recherche sur les tumeurs de l’enfant : il y avait donc bien une motivation, mais altruiste.
C’est ainsi que l’ami Fred nous avait présenté l’affaire, pour que le club local de grimpe réunisse assez de volontaires et aligne une équipe.
Assez, il y a eu : nous étions 14. L’idée n’était pas de tenir les 24 heures, mais de prendre le départ des 6 heures et de nous relayer jusqu’au tour final le dimanche.
Des grimpeurs, ça s’encorde. D’où l’idée de faire le premier tour ensemble, tous encordés sur le même brin.
Une fois partis au petit trot et réglés les soucis de longueur de corde et de foulée, nous avons trouvé ça suffisamment chouette pour convenir que la corde qui nous liait, nous allions la garder pendant toute l’épreuve. Ce serait notre témoin.


Je n’aime pas courir. Je ne le fais que lorsque je suis pressé, c’est-à-dire pas souvent. Mais là, les copains couraient, la corde nous reliait, je ne pouvais pas juste défaire le nœud et quitter la course. J’ai couru.

Trotter autour d’un lac sous la pluie, dans le vent et la boue, cela tue la conversation et invite à la pensée réflexive.
On en vient vite à se dire des trucs sur la vie, l’univers et tout le reste.
Cette corde, par exemple. En tant que grimpeur on lui confie sa vie aussi sûrement qu’à celui qui nous assure. La corde relie deux personnes, une qui prend un risque et l’autre qui réduit ce risque. Mais elle ne servirait pas à grand-chose si les deux restaient à la maison. Sortir grimper semble à la fois futile et essentiel : aucun intérêt productif à monter seulement pour redescendre, mais aucun intérêt non plus à vivre sans ce lien solide avec au moins une autre personne.
Grimper, c’est un défi qu’on relève seul avec soi-même et qui pourtant nécessite l’absolue présence de l’autre. Plus encore que sa présence, c’est la confiance en l’autre qui est à l’épreuve, par l’intermédiaire de la corde. Grimper encordé, c’est m’élever à la limite de mes possibilités tout en comptant sur toi mon frère pour parer ma chute par ta seule existence. Par elle-même la corde ne peut rien contre la gravité : c’est l’équilibre de ton poids et du mien reliés par la corde, notre égale présence au monde, qui m’empêche de tomber. Je peux aller plus haut car tu es là, merci.
En courant, la corde nous rappelait aussi que ceux de devant pouvaient aider ceux de derrière, non en les tirant, même doucement, mais en leur offrant un rythme, une foulée, une envie à suivre.
La corde disait aussi, avec une fermeté tendue, que l’équipe n’irait jamais plus vite que les plus lents. Cette double pensée toute bête, rapportée à la Macronerie ambiante, montre bien que la théorie des élites ruisselantes ne marche que sur une patte : il y manque la prise en compte des plus faibles pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils pourraient ou devraient être.
L’expérience de la course encordée apporte encore autre chose. Pour l’équipe complète à 14 nous ne disposions que de 40 à 50 centimètres de corde entre deux coureurs. Sans rien avoir à dire ni besoin de tirer dans un sens ou dans l’autre, on s’aperçoit très vite qu’on suit tous le même chemin pour éviter les flaques de boue. La corde courte n’oblige pas à calquer sa course sur le pas de l’autre : cela se trouve naturellement. La proximité, sans doute. Quand on s’encorde, forcément on s’accorde.
Ce sentiment de cohésion se développe chez chacun et dans l’espace restreint qui nous sépare. Cela nous pénètre et nous entoure, comme dit un certain Obiwan. Cela s’éprouve sans qu’il soit nécessaire de l’exprimer : nous avons tous partagé cette émotion d’ensemble, et à part un merci nous n’avons rien eu d’autre à nous dire là-dessus. Mais c’était là, entre nous et en nous. Moi qui n’aime pas courir pour rien, j’ai couru autant pour moi que pour les autres, soit donc pour tout.
Ces quelques impressions paraissent sans doute bien banales et je suis certain qu’il se trouve bien d’autres situations où l’on peut les ressentir. Mais quand elles frappent, c’est tellement plus beau si on peut le dire à quelqu’un.

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Au retour, après une bonne douche, je me suis replongé dans Tiens ferme ta couronne, de Yannick Haenel.

Enchaînement lacrymal

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 26 octobre, 2017
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D’où naissent mes émotions ? Ont-elles les mêmes origines que les vôtres, les tiennes, ou les tiennes ? C’est ce que je me demande parfois en écrivant, mais plus souvent en éprouvant, le souffle coupé, les ravages d’un enchaînement lacrymal.
Ce qui me fait rire, je sais : les décalages surprenants, l’inattendue pépite dans la vase, le choix précieux d’un télescopage de mots à la Audiard…
Mais ce qui me bouleverse à pleurer, ça résiste.
J’ai bien tenté d’analyser lorsqu’une séquence coup au cœur/perte de souffle/larmes se présente, mais allez donc vous scruter le nombril en pleine tempête.
Tout de même des constantes apparaissent, sans que je puisse les démêler pour schématiser un processus précis.
Cela tourne autour des rapports père-fils, de la reconnaissance exprimée en paroles ou en actes, de la détresse liée à une perte irrémédiable…
Discrètement un cocktail d’ingrédients se met en place à mon insu jusqu’à ce qu’un catalyseur fasse prendre le tout par surprise, et c’est l’explosion.
Ou plutôt l’implosion : je sens physiquement ma poitrine se creuser, comme si un battement de cœur surnuméraire avait aspiré tous les organes à portée et comprimait les côtes de l’intérieur, laissant place à un vide silencieux. Le temps s’arrête, les yeux piquent, les larmes montent, et alors seulement mon cœur repart, affolé. Et je reste là, hébété, à me demander ce qui m’arrive sans même penser à remercier pour être toujours en vie.
Un passage du Fils de L’Ursari (Xavier-Laurent Petit, éd. L’École des Loisirs) vient de réveiller le monstre et j’ai pu lui attraper la queue pour l’observer à l’œuvre.
Oui, il y a bien enchaînement de relations père-fils sous l’angle de la transmission (à la veille de son « premier combat » papa confie à fiston le couteau des Ursaris, transmis dans la famille de génération en générations), de perte irrémédiable (un personnage, qui a aidé le héros et surtout l’a accepté sans le juger, meurt brutalement), puis reconnaissance (un talent du héros est reconnu par une instance décisive, valant approbation de tout son être).
Peut-être y a-t-il dans cette séquence une vibration qui correspond à ma fréquence émotionnelle, ce qui me manque ou m’a manqué, un creux inconscient que les artifices de la fiction viennent parfois faire résonner à travers les masques du quotidien.
Je pourrais creuser, chercher à comprendre, et d’ailleurs je l’ai fait.
Mais ce qui me semble important c’est d’admettre que ce creux et cette fréquence me sont personnels. Vous, toi, ou toi, ne vibrerez pas sur la même longueur d’onde.
Je tente souvent de reproduire dans un texte les situations qui me bouleversent ainsi. Sans jamais y parvenir.
À moins de tomber dans l’exploitation des clichés mélodramatiques, je ne pourrai pas, en imaginant une histoire qui me fait pleurer de cette façon aussi profonde, déclencher en vous, en toi ou en toi, le même saut du cœur, le même souffle coupé.
Vous serez privés de mes émotions les plus fortes et moi des vôtres.
Condamnés à pleurer seuls nous ne pouvons que remercier d’être en vie.

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Et, bien que tout à mon émotion, je n’oublie pas de vous recommander Le Fils de L’Ursari, de Xavier-Laurent Petit.

Précieux hasard

Au rayon nouveautés de la bibliothèque, j’attrape Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel. J’ai déjà lu un livre de cet auteur, sans parvenir à me souvenir lequel (Les Renards pâles, après recherche) et je me dis que, pourquoi pas. Je ne lis pas la quatrième de couverture.
Je ne lis jamais la quatrième de couverture !
J’aime être surpris par ce que je lis, faire confiance au titre et à l’auteur.
Si je prends connaissance de ce qui est écrit derrière, j’ai l’impression ensuite de lire le livre en vérifiant que la publicité correspond bien au produit, qu’il n’y a pas tromperie, exagération, diversion…
Depuis que s’est ouverte la petite bibliothèque du village je choisis ainsi mes lectures en me laissant aller à un précieux hasard.
Avant, lorsque j’entrais dans la bibliothèque d’une grande ville, la profusion me semblait décourageante et je filais directement au rayon science-fiction – reconnaissable aux nombreuses tranches métallisées de la collection Ailleurs et Demain – où je savais trouver des lectures me convenant.
Pas de rayon science-fiction à la bibliothèque du village. Pas de profusion intimidante non plus (c’était il y a une quinzaine d’années, depuis le fond s’est étoffé). Pas ou très peu de tranches métallisées. Je ne savais pas quoi prendre, alors j’ai pris au hasard.
C’est ainsi que j’ai découvert Philip Roth, en lisant La Tache.
Puis John Irving (Un Enfant de la balle), Philippe Claudel (Les Âmes grises), Tom Wolfe (Le Bûcher des vanités, dont j’avais vu l’adaptation par Brian de Palma, et – comme avec une quatrième de couverture – dont je comparais la lecture avec le souvenir du film), Brady Udall (Le Destin miraculeux d’Edgar Mint), Jose Carlos Somoza (Clara et la pénombre)… Avec chacun j’ai noué, suite à ce hasard, une vraie relation de plaisir, remontant les traces de leur œuvre ou découvrant leurs nouveaux romans.
J’en garde le souvenir parce que c’était bien, mais aussi parce que j’inscris et date toute mes lectures dans un petit carnet. C’est ainsi que j’ai retrouvé les renards pâles de Haenel. Je sais aussi que toutes ces premières rencontres ont eu lieu seulement sur le début de l’année 2004, et qu’elles se sont croisées avec d’autres lectures de valeurs déjà sûres (Hillerman, Pennac, Schmitt, Lodge, Auster…) qui hantaient ma bibliothèque idéale personnelle. Il y en a eu bien d’autres.
Depuis, je continue, au rythme moyen de quatre livres par mois.
En replongeant dans mon carnet, j’exhume des titres ou des auteurs en me demandant, mais non d’un chien, de quoi pouvait bien parler ce livre ?
Parfois, cela revient, et parfois non. Si je retourne vérifier à la bibliothèque, je découvre souvent que l’ouvrage, usé ou peu emprunté, à déserté les rayons. L’oubli me dépasse.
Très rarement – une seule fois je crois, pour une histoire allemande de pépins de pommes – j’ai rendu un livre sans l’avoir fini, même si j’ai parfois produit quelque effort, par respect pour l’auteur et sa démarche (Donna Tartt, par exemple).
Souvent je dépasse la date de retour. Parce que je me sens bien dans un livre et que je fais traîner pour prolonger mon séjour dans son univers. Aussi parce que, parfois, un livre emprunté attend le bon moment sur mon bureau et prend du retard sur les trois semaines allouées. La bibliothécaire ne m’en tient pas rigueur, c’est un petit village, et ne m’adresse un mail que lorsqu’un autre lecteur a réservé une nouveauté que je conserve trop longtemps.
J’achète peu de livres pour moi, par manque de place. Mais avec l’entraînement je pratique la même sélection instinctive en librairie qu’en bibliothèque. Jamais de 4ème de couverture ! J’ai ainsi pris la plus belle claque en craquant pour Et quelque fois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey. Je vous laisse vous renseigner, n’hésitez pas, osez.

Si, contrairement à mon habitude, je n’ai pas mis de lien vers les informations disponibles pour chaque œuvre citée, c’est peut-être pour vous inciter à profiter de ce hasard qui me meut et m’émeut : un titre vous fait vibrer, un nom d’auteur… allez-y, profitez-en, lisez sans rien savoir d’autre. Et revenez nous dire.

Quelle réussite !?

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 17 octobre, 2017

Après le pommes tombent les noix. Il aurait fallu couper l’herbe plus tôt : les noix s’y enfoncent et il me faut peigner le pré avec les doigts en griffes sous toute la surface couverte par les branches pour en extraire la récolte de l’année. C’est long et salissant, cintrant pour le dos et les genoux. Mais ça libère l’esprit et en y travaillant je pense à quelques mots entendus récemment dans la bouche de notre président, de notre premier ministre et d’autres conseillers bien avisés. Tous parlaient de réussite et de richesse, ainsi que de la nécessité de laisser leur richesse aux riches pour que ceux-ci n’exportent pas leur réussite dans quelque paradis autre.
Je me demande, les mains fouillant l’herbe humide, de quoi ils parlent.
Leur critère de réussite semble être d’avoir accumulé suffisamment de richesse pour qu’il soit nécessaire de s’expatrier afin de n’en être pas spolié par la France avide.
Mais qui réussit ainsi ?
Prenons mon médecin traitant.
Ses premières consultations du matin lui serviront sans doute à payer le loyer du cabinet.
Les suivantes paieront le salaire de la secrétaire.
Plusieurs consultations à 25 euros seront affectées aux frais divers de gestion.
Une fois tout cela réglé, probablement en début d’après-midi, le médecin commencera à gagner de l’argent pour lui-même, argent sur lequel il devra s’acquitter d’impôts et taxes divers avant de pouvoir le dépenser ou l’épargner.
Ce médecin est-il riche ? Je l’espère pour lui. Il a une belle voiture, une belle maison, de beaux habits, tout cela semble confortable.
A-t-il « réussi » selon les termes sans cesse répétés par ceux qui nous dirigent ?
Certes non, puisqu’il n’est pas tenté de fuir la taxation abusive de son capital et de ses revenus en s’expatriant dans un autre paradis.
Il reste, travaille et paye. Échec patent.
Pourtant, notre pays nous dit-on a besoin de ceux qui ont réussi et encore plus de gens qui rêvent de réussir.
Quand on peut découper, vingt minutes par vingt minutes, 25 euros par 25 euros, la structure et l’affectation de ses revenus, on voit bien qu’aucune réussite au sens présidentiel n’est en vue. Même en recevant les patients la nuit aussi on ne fera jamais assez d’argent pour « réussir ».
Un médecin, bien que notable et vivant dans le confort, ne peut donc pas « réussir ».
Si mon médecin avait eu cette ambition-là, s’il avait rêvé de la réussite au sens présidentiel, il aurait fait autre chose et n’aurait pas été médecin.
Il n’aurait pas soigné mon épanchement de sinovie l’hiver dernier.
Sa secrétaire n’aurait pas pris de rendez-vous jusque vers 19h tous les jours de la semaine.
Les malades du village n’auraient pas bénéficié de son écoute patiente ni de sa sûreté de diagnostic.
Les locaux neufs de son cabinet seraient vides et n’auraient peut-être même pas été construits.
Une réussite, à tous points de vue !
Et si un médecin ne peut pas « réussir », soyons certains qu’un dentiste non plus, une ostéopathe, une infirmière, un podologue, un buraliste, un patron de bar, un avocat, une esthéticienne, un opticien, une coiffeuse, un tatoueur, un vétérinaire, un pizzaïolo, une fleuriste, une boulangère… un raton laveur ?
Cette énumération ne doit rien au hasard. Il s’agit de tous ceux qui travaillent dans la rue principale de mon village, tous ceux qui me sont importants au quotidien, tous ceux qui n’ont aucune chance de « réussir » dans leur activité pourtant productive.
Je conçois que l’économie du pays ira beaucoup mieux lorsqu’ils auront tous décidé de « réussir », mais la vie ici, au village, ce sera quoi ?
Peut-être, Monsieur le Président, n’avons-nous pas tant besoin de gens qui rêvent de réussir au point d’être trop riches et décider de fuir.
Et les noix, vais-je réussir à toutes les ramasser avant de les faire passer en Suisse ?

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Une de mes lectures du moment : Eutopia, dans lequel Jean-Marie Defossez tient aux ados quelques discours proches des interrogations de ce billet (réussirons-nous à ne pas tout foutre en l’air ?)

Pom, pom, pom, poooom !

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 26 septembre, 2017

Depuis la fin du mois d’août le pommier du jardin de ma mère lâche ses fruits comme s’il en pleuvait. Il suffit d’attraper une branche basse et de secouer pour déclencher l’averse.
Je ramasse régulièrement ce qui tombe en constatant que les premières pommes de la saison sont vraiment petites et véreuses, puis que cela s’améliore ensuite. Plus de pomme, moins de vers.
Cela reste de la pomme quasi sauvage, la plupart comme une balle de ping-pong, les plus grosse en balle de base-ball. Je me baisse pour ramasser, parce que la nature fait cadeau, alors il faut recevoir avec humilité.
À force, ça fait des kilos, des cageots qui s’empilent dans le garage.
Alors, je donne à mon tour. Aux copains qui acceptent (il faut tellement trier que c’est du boulot de manger ces pommes-ci) ou au voisin, tenez, croisé ce matin près des boîtes aux lettres et qui a bien voulu que je lui remplisse son sac.
Je n’arrive pas à jeter.
Toute la semaine je lave, je coupe, je cuis, je mixe et la compote s’emboîte dans le frigo. Au prix dérisoire de la compote en supermarché on ne peux pas dire que le résultat de mes efforts vaut le temps que ça me prend. Mais vous savez ce que je pense de la civilisation du rentable.
Et puis, tous les week-ends c’est tarte ou crumble. On ne s’en lasse pas, ou alors les enfants n’osent pas dire.
L’ami Étienne a un ami qui presse : d’ici une semaine ou deux, quand l’averse du pommier sera tarie, on fera du jus de pomme. Il faudra le boire vite, avant que les bouteilles plastiques de récupération n’explosent. Ou en donner encore.
Quand tout semble foutre le camp c’est bon de pouvoir compter sur un pommier et sur quelques amis pour que rien ne soit perdu. Je reconnais que ça ne fait pas trop start-up 2.0 mais c’est ainsi qu’on vit.
Si Jupiter passe en ces lieux et m’en veut de ne pas jouer son jeu, je n’aurai qu’à lui adresser un petit cageot.

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N’ayant pas encore tout à fait analysé ce qu’ont éveillé en moi les 9 heures de la série documentaire Vietnam, je vous invite à vite aller la regarder plutôt que vous dire ce que je lis. On en reparle bientôt…

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