Comme ça s'écrit…


Jeudi n°5… et pourquoi « pas lui ».

Posted in Jeudi,Réflexitude par Laurent Gidon sur 9 avril, 2017
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Il y a parmi les candidats un présidentiable dont le programme économique est tout à mon avantage personnel. En tant que profession libérale j’y gagnerais beaucoup. Et pourtant je ne voterai pas pour lui.
Pourquoi pas lui ? Parce qu’il ne veut pas mettre la France en marche, mais bien tous les Français dans une course stupide. Grâce à cette compétition permanente, il espère que les plus rapides d’entre nous se détacheront du peloton et parviendront à courir à la vitesse du monde. Stupide car nous irons encore plus vite dans le mur, aveuglés de surcroît par cette illusion de victoire, tout en laissant, distancés sur le côté, toujours plus de Français au pas plus lent mais plus sûr.
Toute victoire ne fait que fabriquer des perdants.
Ce n’est pas cela, l’avenir que je souhaite et auquel je travaille.
Nous en avons parlé indirectement dans la voiture pour Faverges ce jeudi. Je véhiculais Pierre, réalisateur et animateur d’ateliers audiovisuels, et Simon, en service civique auprès de l’association le Labo des Histoires.
Au cours de nos échanges pas pressés – nous nous sommes arrêtés pour la photo rituelle du château de Duingt – nous sommes convenus que non, l’important dans nos ateliers n’était pas le résultat restitué dans les temps mais la qualité du lien créé, et sa pérennité. Ce qui dure après nous.
Ce qui durera après la course présidentielle, ce ne peut pas être la défiance et le goût du mensonge.
Les débats officiels cachent ce qui relie les électeurs hébétés ou convaincus : nous n’en sortirons que par le haut, mais pas en courant après les ouineurs, attisés par les fausses règles libérales.
Dans la course présidentielle, on nous agite un épouvantail à poil blond pour bien nous pousser à fuir la réalité, en courant. Mais courir derrière celui-ci pour échapper à celle-là n’a rien d’une solution sans alternative. Il suffirait peut-être de s’arrêter un moment.
Notre course économique ne le permet pas. Il faut travailler, tout le temps, parce que même nos pauses, nos week-ends, nos vacances, ne se font que sur l’exploitation du travail des autres.
Certaines communautés vivent autrement. Le jour de repos est consacré, justement, à ne pas travailler pour de l’argent, à ne rien faire d’économique.
Se retrouver pour discuter spiritualité, philosophie, arts ou ce qu’on veut : oui. Payer quelqu’un pour animer cela, non.
Partager un repas préparé ensemble ou séparément, oui. Payer les cuisiniers et les serveurs d’un resto : non. Peindre, faire de la musique, lire, jouer une pièce de théâtre, parcourir la nature les sens grands ouverts : oui. Payer des musiciens, des acteurs, des accompagnateurs… non.
C’est la pause du porte-monnaie. On fait ou on ne fait pas, mais on n’achète pas. Le lien se joue sur un autre critère que l’argent des uns et le besoin des autres d’en gagner.
Voilà, pour sortir de cette course, pour reprendre le temps d’être avec les autres, voilà pourquoi pas lui.

Tellement + qu’un jeudi (4)

Posted in Jeudi,Vittérature par Laurent Gidon sur 4 avril, 2017


Une publicité dans un magazine de psychologie m’arrête par l’énormité de son titre : Bien plus qu’un anticerne !
Énorme parce qu’imprimé en corps cinquante sur toute la largeur de la page.
Énorme par sa promesse : il y aurait bien plus, voyez-vous, tellement plus, que tout ce que le nom générique du produit nous vend.
Pourtant, écrire anticerne, c’est déjà énoncer tout un programme. Le combat contre les matins difficiles. La résorption de ce qui nous alourdit le regard. La reddition de ce qui nous assiège la vie : vous étiez cernés ? L’anticerne vous libère de tout ennemi supérieur en nombre.
On rêve d’évasion rien qu’à écouter vraiment les sonorités de ce mot.
Et pourtant, il y aurait encore « bien plus ». Pfff !
Ce n’est pas le temps qui fait retomber le soufflé, c’est notre attente fracassée sur la réalité.
Une publicité qui titre « bien plus que… » tourne en rond. Elle ne fait que mettre sur le devant de la scène l’arrière cuisine de sa tambouille.
Toute publicité promet « bien plus » que ce que l’on attend du produit vanté.
Tout dragueur promet tellement plus qu’un coup d’un soir, alors que, finalement… Mesdames, céderiez-vous à une entame du genre : « tu sais, je suis quand même bien plus qu’un gros lourd en manque » ? Peut-être, par pure pitié. Sinon, vous conseilleriez au gars de rentrer chez lui travailler son discours.
Cher publicitaire du type « bien plus que… » : tu retournes dans ton bureau et tu travailles !
Clamer « Bien plus qu’un anticerne » c’est admettre que l’on n’a pas fait son boulot, comme si le chef nous amenait les ingrédients sur la table du restaurant en nous disant de cuisiner nous-mêmes le menu.
Tout, dans la vie, est « bien plus que… ». L’aube est bien plus que le résultat de la rotation de la Terre qui fait apparaître le soleil à l’horizon. Un sourire est bien plus que l’action de muscles zygomatiques sur des lèvres.
Jeudi dernier, c’est bien plus qu’un changement d’heure saisonnier qui était à l’œuvre sur le lac pour y jeter au retour ces lumières à l’or fin. Je n’avais pas pris mon appareil photo, mon téléphone est pourri, mais croyez-moi : bien plus qu’un instant de beauté parfaite dans le calme du soir et les derniers chants d’oiseaux.
Pendant l’atelier, j’avais proposé aux participants de réfléchir à l’enjeu de leur histoire : ce qui est important pour le personnage, ce qu’il cherche à obtenir.
Ils ont très bien compris l’idée et l’ont mise en pratique.
Une jeune fille a décrit ainsi l’enjeu de son personnage : « Elle veut que son ennemi redevienne son meilleur ami. » Moi, candide, je demande qui est son ennemi. Elle tend le doigt vers l’autre côté de la table : « C’est lui ! » La suite leur appartient.
Bien plus qu’un atelier d’écriture !

Aspiration divine

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 1 avril, 2017

Je fréquente par Internet un curieux personnage, auteur d’un beau roman d’apiculture publié par Gallimard.  Sur facebook il s’affirme héraut d’une réflexion libre et plurielle aux antipodes de ce qu’il qualifie de pensée unique,  fustige les médias dominants pour leur opposer des voix alternatives présentées comme étouffées, réinforme une cour avide de vérités sur les complots qui minent l’Occident. Assez fréquent, n’est-ce pas ?
Là où il devient vraiment curieux, c’est en faisant cohabiter sa réinformation virulente avec le message répété d’une foi très orthodoxe et une dévotion totale pour son clergé.
Vouloir ouvrir les yeux de ses contemporains et clore les siens pour croire : je ne comprends pas.
Je le comprends d’autant moins que dieu est un aspirateur.

Dieu en pleine inspiration

Oui, le seul vrai dieu est aspiration !

En conséquence, et je le professe ici publiquement, j’ai une foi totale et sincère en la liturgie sacrée des vendeurs d’aspirateurs.
Pas n’importe lesquels, bien sûr. Certains aspirateurs sont dans l’erreur et leurs vendeurs diffusent un discours hérétique.
La seule vérité est incarnée par Dyson, pape de l’aspiration cyclonique.
Ses représentants m’ont fait voir la lumière sans poussières, et j’y crois. Ils sont convaincants, sans taches, possèdent sur le bout du doigt le grand livre des caractéristiques techniques et le mode d’emploi le plus récent, seuls textes de la vraie foi approuvés par le pape Dyson.
Je sais, il s’agit de traductions, mais je les crois fidèles à la parole sacrée originale. Elle répond à toute question sans jamais faillir.
Je sais aussi que certaines études contestent la supériorité, voir l’antériorité de l’aspirateur Dyson. Dieu n’aurait pas cette puissance cyclonique miraculeuse et même n’apporterait rien de révolutionnaire : il n’aurait pas créé le monde propre. Selon ces études pseudo-scientifiquess, ma foi ne reposerait que sur un storytelling malin et un habile prophète ayant su animer tout un réseau à sa dévotion.
Ces études ne remettent pas en cause ma foi. Elle sont le fait du démon, il convient de lutter contre ses détournements. Je compte sur Dyson et son clergé pour montrer la seule voie vers la lumière à notre populace enténébrée par des médias aux ordres et un scientisme mortifère.
Si je disposais du pouvoir nécessaire, je saurais faire taire les détracteurs et restaurer la foi en l’aspiration cyclonique dans notre Occident dégénéré. Car c’est bien la seule foi propre à notre civilisation, base de notre culture du ménage, et donc capable de la dépoussiérer.
Croire en Dyson, c’est rassembler nos sociétés à la dérive et les cimenter  autour d’un réseau de distributeurs solides et intègres, dévoués à la parole de notre pape.
Vous qui aspirez à la vraie foi et au renouveau de l’Occident nettoyé de ses moutons, détournez-vous des médias usurpateurs de vérité, et croyez !

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Lorsque je repose mon calendrier, c’est pour lire encore Sur les Chemins noirs de Sylvain Tesson.

Canne ou lard ?

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 31 mars, 2017

Vendredi 1er avril, ne vous découvrez pas d’une écaille !

Les « Malgré Tout »

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 28 mars, 2017

Dans la presse, sur Internet et peut-être même dans les meetings, la campagne fait mollement rage.
Est-ce le brassage quotidien des programmes et des révélations qui éteint l’enthousiasme aussi fort que l’indignation ? On se laisse porter.  On attend l’isoloir sans plus y croire. Malgré soi et ses rêves.
Il y a eu les « malgré nous » incorporés de force dans l’armée allemande. Sommes-nous les « malgré tout » de ce temps qui nous incorpore à une bêtise d’une tout autre échelle ? Le monde, rien de moins. Et l’avenir tout entier.

En ouvrant les volets ce matin-là j’ai frissonné de plaisir à l’inspiration du premier bol d’air. Jour de printemps, radieux.
Les saisons se foutent de nos avanies électorales. La nature au réveil devrait nous rappeler le peu d’importance de nos emportements circonstanciels.
Les jonquilles redressent la tête sans souci des dégâts que nous infligeons au climat. Ou peut-être s’en soucient-elles mais, malgré tout…
Ce malgré tout qui nous fait nous lever, nous fera sortir voter, nous fera croiser nos voisins humains quel que soit le résultat des urnes, lequel de toute façon tombera à côté.
Malgré tout les volets s’ouvriront et l’air vif ravira mes poumons.
Nous passerons ; quelque chose continuera. Malgré nous.
Et pourtant, nous pourrions.

Il faudrait sortir de la sidération et des idées imposées.
Quelle idée, d’ailleurs, que de vouloir « faire barrage » au Front National !
Un parti s’appelant Front est déjà un barrage à lui tout seul.
Un front contre ce qui est autre, contre ce qui complète ou interroge, contre ce qui est facile à désigner comme ennemi.
Un front contre les questions, contre les nuances, contre l’évolution.
Un Front sidérateur, coup de boule contre la pensée personnelle qui pourrait se déployer derrière l’os convexe de chacun.
Au lieu d’ouvrir de vraies pistes de solution, nos autres candidats réclament notre vote utile et se réclament de barrer la route à une barrière.
Faire barrage au Front : pléonasme politique ! L’inutilité à plein mots, l’inaction batailleuse. Front contre Front.

Face à ce bégaiement du barrage je ne vois que le bief comme alternative. Un canal de dérivation qui relâche la pression en proposant une voie de sortie. Une soupape à idées.
En cessant de fixer l’épouvantail à pensée, nous pourrions nous poser avec justesse sur le monde comme dans nos vies.
Sortir de ce qui nous peine, de l’économie piège, du combat permanent, du confort écrasant, des saloperies cachées.
Oser des évolutions qui ne ménageraient pas la chèvre et le chou mais donneraient un cap enviable.
Oser la proposition d’écoute et de rapprochement au lieu de s’insoumettre à un sempiternel combat.
Pas de facilité immédiate, non, mais au moins de quoi participer, au lieu d’envier ou haïr.
Parier sur la bonne volonté, même chez ceux qui profitent à outrance : ils y viendront.
Réveiller les vrais besoins et savoir pourquoi on se lève, on se parle, on se déplace, on produit. Avoir enfin une bonne raison de se reposer, un vrai pourquoi.

Pourquoi ? Aïe, aïe, aïe ! Oui, oser la question du sens, mais pas seulement la nuit, pas seulement debout.
Et écouter les réponses, toutes les réponses, les faire jouer ensemble : jamais il n’y a de solution unique. Ne pas chercher le consensus, mais l’interculturalité.
Retrouver une culture que l’on pratique au lieu d’en promouvoir le spectacle béant.
On saurait pourquoi on se lève : pour chanter ensemble, jouer ensemble, écrire ensemble, cuisiner ensemble, et bien sûr pour apprendre les gestes et les sensations, apprendre à faire à plusieurs sans pour autant cesser d’être soi. Être un peu fiers enfin de ce que l’on fait plus que de ce que l’on croit.

Et cela ne coûterait pas tant. Juste du temps, et il y en a.
Malgré tout, malgré la course, la compétition, les menaces, les convoitises, les ambitions, les faiblesses, les jalousies, malgré tout nous pourrions. Erreur : nous pouvons !
Mais pas malgré nous : cette responsabilité est la nôtre. Même les urnes ne peuvent nous en dépouiller.
Malgré tout, il faudra bien assumer notre responsabilité et relever la tête.
Les jonquilles y arrivent, pourquoi pas nous ?

Jeudi 3 à la seconde près

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 27 mars, 2017


Une inscrite à l’atelier d’écriture du jeudi vient me voir pour m’expliquer qu’elle a préféré ne pas participer cette fois-ci car un cours déplacé l’empêchait de rester plus de trois quarts d’heure, « et trois quarts d’heure ce n’est pas assez pour en profiter ».
Elle aime écrire. Elle m’a imprimé un de ses textes pour que je lui donne mon avis. Elle n’a pas peur du regard des autres et sait décider en fonction de ce qui lui semble le mieux pour elle. Là, elle estimait n’avoir pas le temps d’en profiter.
Le temps me semble être une notion étrange : chacun s’en fait son idée propre et pêche à le définir efficacement comme à en faire bon usage. Le temps nous échappe lorsque nous tentons d’y réfléchir. Et encore plus lorsque nous n’y pensons pas.
Après chaque seconde une autre seconde se présente, nous en faisons ce que nous voulons, et pourtant nous sommes nombreux à estimer en manquer.
Un rapide calcul attribue quatre-vingt six mille quatre cents secondes à chaque journée.
Un autre m’en a fait consommer un milliard six cent quinze million six cent quatre-vingt mille depuis ma naissance, à quelques journées bissextiles près.
J’ai beau chercher, au moins du point de vue de mes cellules – de leur croissance comme de leur remplacement -, je n’en ai pas perdu une seule : toutes ont servi. Pourtant, il m’arrive de croire perdre mon temps. Mon cerveau me trompe sur cet usage que j’en ai. Nos perceptions nous trompent tous.
Deux mille sept cents secondes, ce n’était pas si mal pour partager quelques plaisirs de plume.
Alors, à jeudi prochain, soit dans six cent quatre mille huit cents autres secondes. Et quelques flocons.

Je ne compte pas les secondes quand je lis A Moi seul bien des personnages, de John Irving.

Dix jeudi je dis deux

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 22 mars, 2017

L’animateur d’atelier d’écriture est un peu comme le professeur en collège ou lycée : il prépare soigneusement ses interventions pour ne pas se trouver démuni face au groupe.
Là où la comparaison s’arrête, c’est lorsque l’animateur s’aperçoit que toute cette préparation n’a qu’un but, bien éloigné de celui d’un professeur : laisser faire aux jeunes ce qu’ils veulent.
Les aider, même. Leur donner les outils de cette liberté.
Voilà à quoi je me suis préparé, jeudi dernier. Je crois – j’espère – que cela a marché.
Parce que être libre c’est le contraire d’être bloqué dans un schéma, même très personnel.
Être libre c’est le contraire de ne pas pouvoir marcher parce qu’on n’a pas appris à se tenir debout et avancer un pied puis l’autre.
Être libre c’est le contraire de gratter une corde de guitare sans rien en tirer d’autre que toujours la même note. C’est savoir jouer de l’instrument pour interpréter la partition qu’on se choisit ou improviser sans contraintes, surtout techniques.
Être libre, cela s’apprend. Et un groupe qui apprend sa liberté, c’est beau à voir.

Il faisait beau aussi sur la route de Faverges. Pour faire la photo j’ai trouvé une nouvelle façon de ma garer, plus pratique. Le soleil câlinait les montagnes. J’ai failli changer de cadrage pour y faire entrer quelques sommets enneigés.
Mais non, Auggie veille.
Sur le retour, j’ai pris deux auto-stoppeurs à la sortie de Saint-Jorioz. Tentative de conversation :
— Vous venez d’où ?
— Ben… Saint-Jorioz.
Silence.
— Non, mais avant : travail ? Lycée ?
— Lycée.
Silence
— Lequel ?
— Pfff… Lafontaine.
— Ah, mais j’en viens, justement. J’ai animé un atelier d’écriture là-bas. Vous saviez qu’il y a un atelier d’écriture tous les jeudis à Lafontaine ?
Silence.
— Pfff… ouais.
— Et ça ne vous dit pas de participer ?
Silence.
— Vous pouvez nous poser, là ? Merci, au revoir.
La liberté, ça s’apprend.

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En attendant jeudi prochain, je lis Sur les Chemins noirs, de Sylvain Tesson.

De 10 jeudis l’1

Posted in Textes,Vittérature par Laurent Gidon sur 20 février, 2017

Chaque jeudi, hormis lors des vacances scolaires, on m’a proposé d’animer deux ateliers d’écriture dans un collège et un lycée situés à l’autre bout du lac.
Chaque jeudi je vais donc m’offrir la route des berges et les éclairages changeants sur le miroir d’eau tendu aux montagnes.
Des foules vacancières se déplacent en toute saison pour y jeter un œil touristique, et moi j’aurai le privilège d’en profiter chaque semaine à des heures suffisamment creuses pour nourrir l’impression que le spectacle ne se jouera que pour moi.
Lors d’un premier rendez-vous j’avais pu admirer les efforts du soleil d’hiver à percer une brume tenace. On sentait la neige et le givre à la lutte.
En trouvant la route si belle je m’étais dit qu’il y aurait matière à série : dix jeudis au bord du lac, un peu comme les 36 vues du Mont Fuji de Hokusai (quitte à convoquer des référence, autant qu’elles aient de la gueule).
La magie du paysage et la rencontre d’un jeune autostoppeur m’ont d’ailleurs donné l’idée d’une nouvelle bien terre à terre, dès mon retour.
Cela commence ainsi :

Ce matin, une superbe lentille de brume couvre tout Annecy. Vu depuis la rocade d’accès qui surplombe la ville son aveuglant miroir renvoie les premiers rayons du jour tout juste passés par dessus les crêtes enneigées. J’en prends le flash pleine face au débouché d’une ligne d’arbres. Cela brille comme une visite divine. Tenir, au moins un moment, pour profiter du spectacle, avant de rabattre le pare-soleil : j’ai besoin d’y voir pour conduire. La route plonge vers les rues, je traverse la brume comme un rêve cotonneux, l’air scintille de brouillard givré. Les –5° affichés par le thermomètre de bord justifient ces milliards de diamants en suspension. Magnifique ! Derrière la colline, le lac se cache en coulisse pour faire le plein de magie matinale. Une chance qu’on m’ait proposé ce rendez-vous à Faverges : à moi la route des berges en heure creuse, près de vingt kilomètres à pleurer de beauté.
Au sommet du Crêt du Maure s’offre le premier point de vue sur la baie d’Albigny, miraculeuse dans sa tonalité turquoise glacé, mi-iceberg mi-lagon hawaïen. La descente de l’ancien hôpital me permet de constater l’avancée des travaux. Les anciens bâtiments ont été jetés à terre, réduits en poussière. S’en relèvent des squelettes de béton encore manipulés par des grues aux bras longs. Il y aura ici de bien beaux immeubles qui domineront le bout du lac niché sous la montagne. Les bonnes gens qui auront les moyens de s’en payer quelques mètres carrés s’offriront bien du bonheur à contempler le spectacle depuis leurs baies vitrées imprenables. Avant, seuls les malades et leurs infirmières s’en partageaient l’exclusivité. Le capital dominant n’a pas pu tolérer plus longtemps pareille injustice. J’en suis jaloux d’avance.
Pour étaler les aigreurs de cette pensée envieuse, je décide de prendre l’autostoppeur qui agite une main au bas de la côte, juste après le rond-point.

La suite dérive vertement mais garde un contact sporadique avec les bords du lac.
Chaque jeudi, donc.
Le premier atelier a eu lieu la semaine dernière. Tout à l’émotion de cette rencontre avec les jeunes écrivants, je n’en ai gardé qu’un souvenir aussi affolé qu’enthousiaste. Et cette photo terne, aux antipode de mon remue-ménage intérieur.

1-jeudi-2
Chaque jeudi, je prendrai la photo du même endroit, à la même heure. Un peu comme Auggie Wren, dans Smoke. Chacun son coin de rue : au mien, il y a un château.

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Quand je ne longe pas le lac, je lis Toutes ces grandes questions de Douglas Kennedy.

Toutes ces années

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 17 février, 2017

Quelques banalités, désolé…
Il y a eu le 11 septembre, Katrina et Fukushima, il y a eu des sourires, des berceaux gazouillants et des aubes magnifiques. Des trucs qui nous sont tombés dessus et d’autres qui nous ont relevés.
Il y a eu des larmes, des horreurs et des pires encore, chacun s’en souvient.
Pas besoin de chercher loin pour retrouver aussi une musique, un film, un livre, une rencontre, un instant de joie. Ou plusieurs, et d’autres encore, faisons l’effort.
Rien ne s’efface, rien ne s’équilibre, se souvenir de tout ne justifie rien, mais c’est là, en chacun de nous.
Toutes ces années nous les avons vécues, ce qui les rend merveilleuses, même les plus dures.
Toutes ces années mon père n’a pas voulu les vivre. Il n’aura vu ni Chirac, ni Sarkozy ni Hollande présidents. Il n’aura vu ni Smoke, ni Gladiator, ni grandir mes enfants. Il n’aura pas entendu Dogora sur la pelouse du Pâquier et ne l’aura pas chanté avec nous. Tout ce qu’il n’a pas… si je devais lui raconter il ne me croirait pas.
Toutes ces années que rien n’est venu arrêter, toutes ces années à vouloir tout changer, ou que rien ne change, ce qui revient à la même façon de ne pas voir ou pas vouloir.
Toutes ces années à rattraper du bout des doigts ce qui nous échappe et parfois tombe et se brise, pas de retour en arrière, pas besoin de pleurer.
Toutes ces années partagées sans jamais se croiser, ou rarement, à croire parfois qu’on est seul alors que non, bien sûr.
Toutes ces années à se séparer, à se retrouver, à s’attendre, à se manquer, à trouver le temps long alors que non.
Toutes ces années, et puis des mois, et puis des jours, et puis des heures, et puis fini.
Mais pas encore, oh non, pas encore.
Toutes ces années à venir, à faire exister, à jouir. Et ça commence maintenant…

Toutes ces années et une de plus...

Toutes ces années et une de plus…

Très Chère Politique

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 1 février, 2017
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Première image sortie par une recherche sur le mot

Première image sortie par une recherche sur le mot « politique »

Chers, très chers femmes et hommes politiques (faut-il accorder en nombre ? allez savoir…), voici pourquoi vous m’êtes si chers alors que vous battez la campagne.
Tout d’abord, réglons son compte à l’acception financière : tout ce que vous proclamez, décidez, engagez, gagnez, dépensez, s’est fait et se fera à mes frais. Les politiques sont mes employés. N’y voyez pas un aveu d’imposition, voire d’ISF. Entre la TVA, les taxes locales et la CSG à tous les étages chacun paie pour la politique, et c’est très bien, c’est notre affaire à tous.
Le drame serait que notre droit de regard se limite aux élections. Ne puis-je garder un œil sur vos repas, vos émoluments, vos retraites, vos conflits d’intérêt, vos budgets de fonctionnement ? En cela pourtant vous me coûtez très cher.
Vous m’êtes chers car vous prenez en charge ce qui m’incombe mais dont je ne veux pas m’alourdir. Ceux qui proclament ne pas vouloir faire de politique car « c’est tous pourris et compagnie » ne font qu’entériner sans s’excuser en rien.
Vous m’êtes chers car vous représentez à grande échelle les mamans et papas dont j’ai besoin aussi bien pour m’enthousiasmer que pour râler. Grâce à vous, à vos grandes positions, à vos petites phrases, je reste un perpétuel adolescent disposant d’un réservoir inépuisable de repoussoirs pour passer ma crise.
Vous m’êtes chers car du marigot où vous frétillez se dresse parfois une figure, une personnalité complexe mais droite, un discours et des actes qui me donnent envie de dire oui, au lieu de si souvent non, non, non ! Il en faut de la friction et du fumier pour que cette figure émerge, sinon elle ferait comme moi et resterait au fond, à râler sans se mouiller, croyant ne pas se salir.
Vous m’êtes chers car même si les plus lointains d’entre vous occupent les médias, d’autres plus proches me sont accessibles. Ces femmes et ces hommes vivent là, près de chez moi, et travaillent à faire de ce chez moi un lieu où je peux vivre aussi. Elles et ils font ce que je ne veux pas faire, décider de l’heure du passage des éboueurs comme de l’affectation des crédits à mon mur d’escalade ou l’autorisation de telle parcelle à la construction, faire tourner la cantine comme la ronde policière qui rassure mes voisins, prendre langue avec les communes d’à côté pour tenter de résorber les bouchons quotidiens vers la grande ville et retour (laissez tomber, vous n’y arriverez pas, les conducteurs du matin et du soir adorent leur voiture et le temps qu’ils y passent).
Vous m’êtes chers parce que, pour gérer ces petites questions qui pourtant sont les plus influentes sur ma vie de tous les jours, vous écoutez, réfléchissez, proposez, réécoutez, réfléchissez encore, au lieu de disposer de solutions toutes faites comme la plupart d’entre nous, nous qui ne faisons rien pour nous mettre d’accord, mais savons tout et le clamons au comptoir avec de grands gestes définitifs.
Vous m’êtes chers enfin car, au moment où vos errements incitent le plus grand nombre à ne plus croire en rien et encore moins en vous, je vois justement une opportunité à partager : vous rejoindre, prendre notre part, agir aussi et ne plus seulement contester.
Très chère politique, tu peux compter sur nous. Peut-être pas dans les urnes, il ne faut pas exagérer, mais sur le terrain, là où ça se passe. À tout de suite.

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Ayant laissé à mes vœux tout le mois de janvier pour s’exprimer, je me retrouve en février à lire Le Dieu Fleuve, de Wilbur Smith.

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