Comme ça s'écrit…


Instants tannés

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 14 novembre, 2017


Tous les matins les vaillants travailleurs du village forment le même bouchon sur la même route pour faire les mêmes 10 ou 15 kilomètres en une heure, plus s’il pleut, deux s’il neige.
Ils râlent mais s’en foutent, ils sont bien dans leur monde, à pondre du texto ou raccorder du lipstick dans le rétro, en attendant la fin du pétrole. Tant qu’il y en a dans le réservoir, hein ?
Demain s’il le faut, ils partiront un peu plus tôt et un président à costume les remerciera pour leur énergie positive.
Hé, président : pose ta cravate et viens faire du surf. Tu seras crevé avant que l’énergie de la vague s’épuise, elle.
A-t-on vraiment encore besoin des Papous ou des Iroquois pour nous rappeler qu’à pisser contre le vent on se reprend tout dans les dents ?

Tous les soirs les gamins du collège se quittent en courant pour se retrouver sur Ternet sans se rendre compte que la Terre n’est plus nette.
Ils ne savent pas ou ils s’en foutent, tant que ça connecte sans trop de ping et qu’il y a du level dans la guilde, LOL. Les parents sont contents, grâce aux écrans les enfants sont moins chiants.
Hé, gamin : va voir la forêt, c’est tout près et c’est encore assez vrai, alors que plus tard…
A-t-on vraiment encore besoin des aborigènes ou des Inuits pour nous rappeler que l’avenir a commencé hier et qu’il nous revient de le faire tenir jusqu’à demain ?

Tous les week-ends les hordes de consommateurs s’entassent dans la zone pour faire valoir leur droit à dépenser chez Auchan, Brico ou McDo. Dans pouvoir d’achat on n’entend plus que « achat ».
Il en faut de l’abnégation pour abdiquer tout pouvoir et s’impliquer autant dans la reprise de la croissance.
A-t-on vraiment besoin d’un Nobel de médecine pour nous rappeler qu’à vouloir bouffer jusqu’à s’en faire péter le bide, eh bien on se fait juste péter le bide ?

Les montagnes haussent les épaules et les vagues déferlent : elles nous enterreront tous, un peu de patience.
Ce qui compte c’est l’intervalle et ce qu’on s’offre d’y faire.
On a le choix. On croit que pas, mais à chaque seconde on a le choix.
A-t-on vraiment besoin des chants d’oiseaux ou du vent dans les arbres pour nous rappeler ce que vivre veut dire ? Parfois, oui.

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En attendant de trouver un sens à tout ça j’ai repris A moi seul bien des personnages, d’Irving. Peut-être pas son meilleur, mais pas grave, je respecte.

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De la vie encordée

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 7 novembre, 2017

Ce samedi à 15 heures une trentaine de coureurs étaient partis, en solo ou par équipe, pour tourner autour du lac pendant 24 heures. Comme ça, sans rien à gagner, rien d’autre que le défi relevé. On pouvait aussi attendre au chaud et partir pour une course de 6 heures, une de 3 heures et une d’1 heure, mais on finirait tous ensemble le lendemain à 15 heures.
Les droits d’inscription et les recettes de la buvette seraient reversés à une association de soutien à la recherche sur les tumeurs de l’enfant : il y avait donc bien une motivation, mais altruiste.
C’est ainsi que l’ami Fred nous avait présenté l’affaire, pour que le club local de grimpe réunisse assez de volontaires et aligne une équipe.
Assez, il y a eu : nous étions 14. L’idée n’était pas de tenir les 24 heures, mais de prendre le départ des 6 heures et de nous relayer jusqu’au tour final le dimanche.
Des grimpeurs, ça s’encorde. D’où l’idée de faire le premier tour ensemble, tous encordés sur le même brin.
Une fois partis au petit trot et réglés les soucis de longueur de corde et de foulée, nous avons trouvé ça suffisamment chouette pour convenir que la corde qui nous liait, nous allions la garder pendant toute l’épreuve. Ce serait notre témoin.


Je n’aime pas courir. Je ne le fais que lorsque je suis pressé, c’est-à-dire pas souvent. Mais là, les copains couraient, la corde nous reliait, je ne pouvais pas juste défaire le nœud et quitter la course. J’ai couru.

Trotter autour d’un lac sous la pluie, dans le vent et la boue, cela tue la conversation et invite à la pensée réflexive.
On en vient vite à se dire des trucs sur la vie, l’univers et tout le reste.
Cette corde, par exemple. En tant que grimpeur on lui confie sa vie aussi sûrement qu’à celui qui nous assure. La corde relie deux personnes, une qui prend un risque et l’autre qui réduit ce risque. Mais elle ne servirait pas à grand-chose si les deux restaient à la maison. Sortir grimper semble à la fois futile et essentiel : aucun intérêt productif à monter seulement pour redescendre, mais aucun intérêt non plus à vivre sans ce lien solide avec au moins une autre personne.
Grimper, c’est un défi qu’on relève seul avec soi-même et qui pourtant nécessite l’absolue présence de l’autre. Plus encore que sa présence, c’est la confiance en l’autre qui est à l’épreuve, par l’intermédiaire de la corde. Grimper encordé, c’est m’élever à la limite de mes possibilités tout en comptant sur toi mon frère pour parer ma chute par ta seule existence. Par elle-même la corde ne peut rien contre la gravité : c’est l’équilibre de ton poids et du mien reliés par la corde, notre égale présence au monde, qui m’empêche de tomber. Je peux aller plus haut car tu es là, merci.
En courant, la corde nous rappelait aussi que ceux de devant pouvaient aider ceux de derrière, non en les tirant, même doucement, mais en leur offrant un rythme, une foulée, une envie à suivre.
La corde disait aussi, avec une fermeté tendue, que l’équipe n’irait jamais plus vite que les plus lents. Cette double pensée toute bête, rapportée à la Macronerie ambiante, montre bien que la théorie des élites ruisselantes ne marche que sur une patte : il y manque la prise en compte des plus faibles pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils pourraient ou devraient être.
L’expérience de la course encordée apporte encore autre chose. Pour l’équipe complète à 14 nous ne disposions que de 40 à 50 centimètres de corde entre deux coureurs. Sans rien avoir à dire ni besoin de tirer dans un sens ou dans l’autre, on s’aperçoit très vite qu’on suit tous le même chemin pour éviter les flaques de boue. La corde courte n’oblige pas à calquer sa course sur le pas de l’autre : cela se trouve naturellement. La proximité, sans doute. Quand on s’encorde, forcément on s’accorde.
Ce sentiment de cohésion se développe chez chacun et dans l’espace restreint qui nous sépare. Cela nous pénètre et nous entoure, comme dit un certain Obiwan. Cela s’éprouve sans qu’il soit nécessaire de l’exprimer : nous avons tous partagé cette émotion d’ensemble, et à part un merci nous n’avons rien eu d’autre à nous dire là-dessus. Mais c’était là, entre nous et en nous. Moi qui n’aime pas courir pour rien, j’ai couru autant pour moi que pour les autres, soit donc pour tout.
Ces quelques impressions paraissent sans doute bien banales et je suis certain qu’il se trouve bien d’autres situations où l’on peut les ressentir. Mais quand elles frappent, c’est tellement plus beau si on peut le dire à quelqu’un.

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Au retour, après une bonne douche, je me suis replongé dans Tiens ferme ta couronne, de Yannick Haenel.

Enchaînement lacrymal

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 26 octobre, 2017
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D’où naissent mes émotions ? Ont-elles les mêmes origines que les vôtres, les tiennes, ou les tiennes ? C’est ce que je me demande parfois en écrivant, mais plus souvent en éprouvant, le souffle coupé, les ravages d’un enchaînement lacrymal.
Ce qui me fait rire, je sais : les décalages surprenants, l’inattendue pépite dans la vase, le choix précieux d’un télescopage de mots à la Audiard…
Mais ce qui me bouleverse à pleurer, ça résiste.
J’ai bien tenté d’analyser lorsqu’une séquence coup au cœur/perte de souffle/larmes se présente, mais allez donc vous scruter le nombril en pleine tempête.
Tout de même des constantes apparaissent, sans que je puisse les démêler pour schématiser un processus précis.
Cela tourne autour des rapports père-fils, de la reconnaissance exprimée en paroles ou en actes, de la détresse liée à une perte irrémédiable…
Discrètement un cocktail d’ingrédients se met en place à mon insu jusqu’à ce qu’un catalyseur fasse prendre le tout par surprise, et c’est l’explosion.
Ou plutôt l’implosion : je sens physiquement ma poitrine se creuser, comme si un battement de cœur surnuméraire avait aspiré tous les organes à portée et comprimait les côtes de l’intérieur, laissant place à un vide silencieux. Le temps s’arrête, les yeux piquent, les larmes montent, et alors seulement mon cœur repart, affolé. Et je reste là, hébété, à me demander ce qui m’arrive sans même penser à remercier pour être toujours en vie.
Un passage du Fils de L’Ursari (Xavier-Laurent Petit, éd. L’École des Loisirs) vient de réveiller le monstre et j’ai pu lui attraper la queue pour l’observer à l’œuvre.
Oui, il y a bien enchaînement de relations père-fils sous l’angle de la transmission (à la veille de son « premier combat » papa confie à fiston le couteau des Ursaris, transmis dans la famille de génération en générations), de perte irrémédiable (un personnage, qui a aidé le héros et surtout l’a accepté sans le juger, meurt brutalement), puis reconnaissance (un talent du héros est reconnu par une instance décisive, valant approbation de tout son être).
Peut-être y a-t-il dans cette séquence une vibration qui correspond à ma fréquence émotionnelle, ce qui me manque ou m’a manqué, un creux inconscient que les artifices de la fiction viennent parfois faire résonner à travers les masques du quotidien.
Je pourrais creuser, chercher à comprendre, et d’ailleurs je l’ai fait.
Mais ce qui me semble important c’est d’admettre que ce creux et cette fréquence me sont personnels. Vous, toi, ou toi, ne vibrerez pas sur la même longueur d’onde.
Je tente souvent de reproduire dans un texte les situations qui me bouleversent ainsi. Sans jamais y parvenir.
À moins de tomber dans l’exploitation des clichés mélodramatiques, je ne pourrai pas, en imaginant une histoire qui me fait pleurer de cette façon aussi profonde, déclencher en vous, en toi ou en toi, le même saut du cœur, le même souffle coupé.
Vous serez privés de mes émotions les plus fortes et moi des vôtres.
Condamnés à pleurer seuls nous ne pouvons que remercier d’être en vie.

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Et, bien que tout à mon émotion, je n’oublie pas de vous recommander Le Fils de L’Ursari, de Xavier-Laurent Petit.

Précieux hasard

Au rayon nouveautés de la bibliothèque, j’attrape Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel. J’ai déjà lu un livre de cet auteur, sans parvenir à me souvenir lequel (Les Renards pâles, après recherche) et je me dis que, pourquoi pas. Je ne lis pas la quatrième de couverture.
Je ne lis jamais la quatrième de couverture !
J’aime être surpris par ce que je lis, faire confiance au titre et à l’auteur.
Si je prends connaissance de ce qui est écrit derrière, j’ai l’impression ensuite de lire le livre en vérifiant que la publicité correspond bien au produit, qu’il n’y a pas tromperie, exagération, diversion…
Depuis que s’est ouverte la petite bibliothèque du village je choisis ainsi mes lectures en me laissant aller à un précieux hasard.
Avant, lorsque j’entrais dans la bibliothèque d’une grande ville, la profusion me semblait décourageante et je filais directement au rayon science-fiction – reconnaissable aux nombreuses tranches métallisées de la collection Ailleurs et Demain – où je savais trouver des lectures me convenant.
Pas de rayon science-fiction à la bibliothèque du village. Pas de profusion intimidante non plus (c’était il y a une quinzaine d’années, depuis le fond s’est étoffé). Pas ou très peu de tranches métallisées. Je ne savais pas quoi prendre, alors j’ai pris au hasard.
C’est ainsi que j’ai découvert Philip Roth, en lisant La Tache.
Puis John Irving (Un Enfant de la balle), Philippe Claudel (Les Âmes grises), Tom Wolfe (Le Bûcher des vanités, dont j’avais vu l’adaptation par Brian de Palma, et – comme avec une quatrième de couverture – dont je comparais la lecture avec le souvenir du film), Brady Udall (Le Destin miraculeux d’Edgar Mint), Jose Carlos Somoza (Clara et la pénombre)… Avec chacun j’ai noué, suite à ce hasard, une vraie relation de plaisir, remontant les traces de leur œuvre ou découvrant leurs nouveaux romans.
J’en garde le souvenir parce que c’était bien, mais aussi parce que j’inscris et date toute mes lectures dans un petit carnet. C’est ainsi que j’ai retrouvé les renards pâles de Haenel. Je sais aussi que toutes ces premières rencontres ont eu lieu seulement sur le début de l’année 2004, et qu’elles se sont croisées avec d’autres lectures de valeurs déjà sûres (Hillerman, Pennac, Schmitt, Lodge, Auster…) qui hantaient ma bibliothèque idéale personnelle. Il y en a eu bien d’autres.
Depuis, je continue, au rythme moyen de quatre livres par mois.
En replongeant dans mon carnet, j’exhume des titres ou des auteurs en me demandant, mais non d’un chien, de quoi pouvait bien parler ce livre ?
Parfois, cela revient, et parfois non. Si je retourne vérifier à la bibliothèque, je découvre souvent que l’ouvrage, usé ou peu emprunté, à déserté les rayons. L’oubli me dépasse.
Très rarement – une seule fois je crois, pour une histoire allemande de pépins de pommes – j’ai rendu un livre sans l’avoir fini, même si j’ai parfois produit quelque effort, par respect pour l’auteur et sa démarche (Donna Tartt, par exemple).
Souvent je dépasse la date de retour. Parce que je me sens bien dans un livre et que je fais traîner pour prolonger mon séjour dans son univers. Aussi parce que, parfois, un livre emprunté attend le bon moment sur mon bureau et prend du retard sur les trois semaines allouées. La bibliothécaire ne m’en tient pas rigueur, c’est un petit village, et ne m’adresse un mail que lorsqu’un autre lecteur a réservé une nouveauté que je conserve trop longtemps.
J’achète peu de livres pour moi, par manque de place. Mais avec l’entraînement je pratique la même sélection instinctive en librairie qu’en bibliothèque. Jamais de 4ème de couverture ! J’ai ainsi pris la plus belle claque en craquant pour Et quelque fois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey. Je vous laisse vous renseigner, n’hésitez pas, osez.

Si, contrairement à mon habitude, je n’ai pas mis de lien vers les informations disponibles pour chaque œuvre citée, c’est peut-être pour vous inciter à profiter de ce hasard qui me meut et m’émeut : un titre vous fait vibrer, un nom d’auteur… allez-y, profitez-en, lisez sans rien savoir d’autre. Et revenez nous dire.

Quelle réussite !?

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 17 octobre, 2017

Après le pommes tombent les noix. Il aurait fallu couper l’herbe plus tôt : les noix s’y enfoncent et il me faut peigner le pré avec les doigts en griffes sous toute la surface couverte par les branches pour en extraire la récolte de l’année. C’est long et salissant, cintrant pour le dos et les genoux. Mais ça libère l’esprit et en y travaillant je pense à quelques mots entendus récemment dans la bouche de notre président, de notre premier ministre et d’autres conseillers bien avisés. Tous parlaient de réussite et de richesse, ainsi que de la nécessité de laisser leur richesse aux riches pour que ceux-ci n’exportent pas leur réussite dans quelque paradis autre.
Je me demande, les mains fouillant l’herbe humide, de quoi ils parlent.
Leur critère de réussite semble être d’avoir accumulé suffisamment de richesse pour qu’il soit nécessaire de s’expatrier afin de n’en être pas spolié par la France avide.
Mais qui réussit ainsi ?
Prenons mon médecin traitant.
Ses premières consultations du matin lui serviront sans doute à payer le loyer du cabinet.
Les suivantes paieront le salaire de la secrétaire.
Plusieurs consultations à 25 euros seront affectées aux frais divers de gestion.
Une fois tout cela réglé, probablement en début d’après-midi, le médecin commencera à gagner de l’argent pour lui-même, argent sur lequel il devra s’acquitter d’impôts et taxes divers avant de pouvoir le dépenser ou l’épargner.
Ce médecin est-il riche ? Je l’espère pour lui. Il a une belle voiture, une belle maison, de beaux habits, tout cela semble confortable.
A-t-il « réussi » selon les termes sans cesse répétés par ceux qui nous dirigent ?
Certes non, puisqu’il n’est pas tenté de fuir la taxation abusive de son capital et de ses revenus en s’expatriant dans un autre paradis.
Il reste, travaille et paye. Échec patent.
Pourtant, notre pays nous dit-on a besoin de ceux qui ont réussi et encore plus de gens qui rêvent de réussir.
Quand on peut découper, vingt minutes par vingt minutes, 25 euros par 25 euros, la structure et l’affectation de ses revenus, on voit bien qu’aucune réussite au sens présidentiel n’est en vue. Même en recevant les patients la nuit aussi on ne fera jamais assez d’argent pour « réussir ».
Un médecin, bien que notable et vivant dans le confort, ne peut donc pas « réussir ».
Si mon médecin avait eu cette ambition-là, s’il avait rêvé de la réussite au sens présidentiel, il aurait fait autre chose et n’aurait pas été médecin.
Il n’aurait pas soigné mon épanchement de sinovie l’hiver dernier.
Sa secrétaire n’aurait pas pris de rendez-vous jusque vers 19h tous les jours de la semaine.
Les malades du village n’auraient pas bénéficié de son écoute patiente ni de sa sûreté de diagnostic.
Les locaux neufs de son cabinet seraient vides et n’auraient peut-être même pas été construits.
Une réussite, à tous points de vue !
Et si un médecin ne peut pas « réussir », soyons certains qu’un dentiste non plus, une ostéopathe, une infirmière, un podologue, un buraliste, un patron de bar, un avocat, une esthéticienne, un opticien, une coiffeuse, un tatoueur, un vétérinaire, un pizzaïolo, une fleuriste, une boulangère… un raton laveur ?
Cette énumération ne doit rien au hasard. Il s’agit de tous ceux qui travaillent dans la rue principale de mon village, tous ceux qui me sont importants au quotidien, tous ceux qui n’ont aucune chance de « réussir » dans leur activité pourtant productive.
Je conçois que l’économie du pays ira beaucoup mieux lorsqu’ils auront tous décidé de « réussir », mais la vie ici, au village, ce sera quoi ?
Peut-être, Monsieur le Président, n’avons-nous pas tant besoin de gens qui rêvent de réussir au point d’être trop riches et décider de fuir.
Et les noix, vais-je réussir à toutes les ramasser avant de les faire passer en Suisse ?

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Une de mes lectures du moment : Eutopia, dans lequel Jean-Marie Defossez tient aux ados quelques discours proches des interrogations de ce billet (réussirons-nous à ne pas tout foutre en l’air ?)

Pom, pom, pom, poooom !

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 26 septembre, 2017

Depuis la fin du mois d’août le pommier du jardin de ma mère lâche ses fruits comme s’il en pleuvait. Il suffit d’attraper une branche basse et de secouer pour déclencher l’averse.
Je ramasse régulièrement ce qui tombe en constatant que les premières pommes de la saison sont vraiment petites et véreuses, puis que cela s’améliore ensuite. Plus de pomme, moins de vers.
Cela reste de la pomme quasi sauvage, la plupart comme une balle de ping-pong, les plus grosse en balle de base-ball. Je me baisse pour ramasser, parce que la nature fait cadeau, alors il faut recevoir avec humilité.
À force, ça fait des kilos, des cageots qui s’empilent dans le garage.
Alors, je donne à mon tour. Aux copains qui acceptent (il faut tellement trier que c’est du boulot de manger ces pommes-ci) ou au voisin, tenez, croisé ce matin près des boîtes aux lettres et qui a bien voulu que je lui remplisse son sac.
Je n’arrive pas à jeter.
Toute la semaine je lave, je coupe, je cuis, je mixe et la compote s’emboîte dans le frigo. Au prix dérisoire de la compote en supermarché on ne peux pas dire que le résultat de mes efforts vaut le temps que ça me prend. Mais vous savez ce que je pense de la civilisation du rentable.
Et puis, tous les week-ends c’est tarte ou crumble. On ne s’en lasse pas, ou alors les enfants n’osent pas dire.
L’ami Étienne a un ami qui presse : d’ici une semaine ou deux, quand l’averse du pommier sera tarie, on fera du jus de pomme. Il faudra le boire vite, avant que les bouteilles plastiques de récupération n’explosent. Ou en donner encore.
Quand tout semble foutre le camp c’est bon de pouvoir compter sur un pommier et sur quelques amis pour que rien ne soit perdu. Je reconnais que ça ne fait pas trop start-up 2.0 mais c’est ainsi qu’on vit.
Si Jupiter passe en ces lieux et m’en veut de ne pas jouer son jeu, je n’aurai qu’à lui adresser un petit cageot.

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N’ayant pas encore tout à fait analysé ce qu’ont éveillé en moi les 9 heures de la série documentaire Vietnam, je vous invite à vite aller la regarder plutôt que vous dire ce que je lis. On en reparle bientôt…

Pleinement soi

Posted in Lecture,Réflexitude par Laurent Gidon sur 25 septembre, 2017
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Je lis dans un magazine ces mots d’un philosophe et historien, directeur d’étude à l’École Pratique des Hautes Études : « Je ne suis enfin devenu pleinement – sa religion – que le jour où… »
Ces mots m’interpellent.
On ne s’occupera pas de savoir quelle est cette religion et ce qui s’est passé « le jour où », mais plutôt de cette affirmation satisfaite de devenir enfin pleinement quelque chose qui n’est, forcément, qu’une catégorie du genre humain. Comment peut-on se sentir pleinement moins qu’humain, pleinement membre d’un sous-groupe d’humains ?
Peut-être en estimant que la seule façon d’être pleinement humain consiste à appartenir à cette sous catégorie, ce sous-groupe, cette religion.
Ce que croit ce monsieur ne me pose pas de problème, c’est son affaire, même si j’ai de mon côté tendance à penser que me sentir pleinement humain nécessite de me débarrasser de toutes les limitations parasites imposées par les religions, mais aussi les idéologies, les nationalités, les genres, les âges, les états physiques ou mentaux. Être pleinement humain me semble revenir à être pleinement moi et te laisser être pleinement toi, humain aussi (je sais on discutera avec prudence de la tolérance aux extrêmes).

Bref, pour être pleinement j’ai plus envie d’inclure que d’exclure.

(c) Arthus-Bertrand, forcément

Je me sens pleinement humain chaque fois que je respire, bouge, rêve, sans avoir besoin de me sentir pleinement « homme » et me séparer ainsi – par exemple – de la catégorie « femme » du genre humain, qui pourtant elle aussi respire, bouge, rêve…
Ce qui me chatouille, dans les mots peut-être un peu hâtifs de l’historien philosophe, c’est que sa façon de se penser pleinement soi dans le cadre restrictif d’une religion est exactement ce que mettent en pratique les fanatiques de tout poil, en particulier ceux qui font pleuvoir le feu et le sang sur le Moyen-Orient, une partie de l’Afrique, quelques points chauds en Asie, ou pratiquent l’attentat meurtrier dans nos vertes et tolérantes contrées (irony point).
Oui, qu’un directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études partage le mode de pensée d’un enturbanné de DAESH, ça me grattouille.
Je fais peut-être trop attention aux mots en tant que vecteurs et façonneurs de pensée.
Mais faire attention aux mots me semble aussi être ce qui permet d’éviter d’en venir aux mains, aux machettes, aux porte-avions nucléaires…

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Les mots des autres que je lis en ce moment sont ceux de Léo Gantelet – auteur voisin – dans son Sacré Félix !

Sens de régression

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 10 septembre, 2017

Innocence en temps de crimes
De quoi suis-je innocent pour entendre les cris du monde et rester silencieux ? La maladie, la guerre, la torture, le simple dénuement, le mépris policier, tout frappe si près de moi. N’ai-je que de la chance ?
De quoi suis-je innocent pour savoir le sang qui coule, l’avenir détruit, la douleur des mères dont les enfants meurent ou tuent, et continuer à vivre tout de même ?

J’avais commencé ainsi un billet que j’ai su très vite ne pas pouvoir mener à son terme. Il me fallait de la paix, l’exprimer au moins, si je ne peux la créer. Alors j’ai débuté un autre texte par :

Message à la paix :
La paix, tu es sympa mais tu m’ennuies.
Tu nous fais croire que tout serait tellement mieux si tu régnais… et pas un instant tu ne t’approches du trône.
C’est agaçant de croire en toi sans jamais te voir. Ton manque d’ambition me désole.

Encore une fois la fin m’échappe. Peut-être la fin dans son acception d’objectif ou de sens… Quel est le sens de ses phrases jetées dans le vide quand les ouragans balaient tout ?
Peut-être faut-il arrêter de parler, de penser, se remettre en action.
Alors je me suis fait un café.

Avant je buvais de rares cafés en poudre parce que nous en avions dans le placard.
Un jour j’ai acheté une cafetière italienne – et donc du café moulu – juste pour entendre le glouglou du café sur le gaz.
Quand j’ai utilisé une cafetière à piston il m’a fallu un moulin pour moudre les grains de façon moins fine. J’achète depuis mon café chez un torréfacteur, afin de varier les provenances. Moudre à la main c’est plus long, mais j’ai un peu l’impression de participer.
Récemment j’ai trouvé du café vert. J’ai essayé de le griller à la casserole, bien qu’on m’ait prévenu du résultat aléatoire et probablement pisseux que j’obtiendrai. Et pourtant c’était délicieux. De la chance, sans doute

En passant de la poudre industrielle jetée dans une tasse d’eau chaude à la graine verte, j’ai allongé le processus.
Il me fallait dix secondes pour un café, j’y consacre maintenant plus de vingt minutes. Le temps, c’est ce qu’on en fait.
L’étape suivante consistera sans doute à remonter jusqu’à l’arbre.
Du point de vue de la mondialisation performante, je vis en pleine régression. Je tourne le dos au progrès et à tout ce qu’il m’apporte.
L’humanité a évolué sur des centaines de milliers d’années et a lancé une sorte de sprint final au siècle dernier pour que je puisse disposer d’un café le temps d’ouvrir un bocal. Et moi, à quelques mètres de la ligne d’arrivée, voilà que je repars en arrière. Content de moi, en plus.
Satisfait du long rituel que j’ai réussi à mettre en place pour que ma tasse de café ait autant de goût que de sens.
J’entends toujours les cris du monde, mais je tiens une tasse de paix chaude entre mes mains, mains qui sont prêtes à se tendre vers celui qui en aura besoin pour partager cette chaleur.
L’étape suivante ? Avancer bien sûr, maintenant que je sais dans quel sens.

Pour accompagner mon café, je relis Le Meurtre de Roger Ackroyd en VO, incité à redécouvrir ce texte grâce à un documentaire vu sur Arte… et à ma mère. Merci.

Inertie manifestante

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 7 septembre, 2017
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Hier, lors de la collation après le don du sang, un type costaud d’une presque cinquantaine d’années s’enflamme lorsque je lui parle de la boulangère bio locale qui offre une énorme brioche à partager aux donneurs : pour lui, même si c’est plus cher chez l’artisan du coin, on a vraiment intérêt à acheter ce qui améliore les choses, ici et maintenant, et pas à chercher le plus bas prix qui nous conduit forcément à des saloperies polluant autant l’environnement que le social. Et puis, il enchaîne et se lâche.
Je lui laisse la parole, parce que je l’ai entendu clamer ce que je défends, ici ou ailleurs, depuis des années :
« Si on ne va pas acheter au supermarché le dimanche, ils n’ouvriront pas le dimanche.
Si on n’achète pas des merdes industrielles, ils arrêteront de les fabriquer.
Si on veut arrêter les saloperies, c’est facile, pas la peine de sortir casser dans la rue.
On peut tout bloquer et les obliger à réfléchir rien qu’en restant chez soi.
On reste chez soi, sans rien acheter, rien consommer, pas d’électricité, de médias, d’Internet, pas d’eau, pas de voiture bien sûr, on ne bouge plus, on s’arrête.
C’est facile. En deux jours on bloque tout, sans risquer de se faire cogner.
En une semaine on force les choses à changer. »
Voilà ce qu’il disait, en substance et de mémoire, pendant que les autres donneurs sanguins plongeaient le nez dans leur café ou leur sandwich, feignant de ne pas se sentir interpellés pour ne pas avoir à se positionner sur le sujet.
Pour ma part, je suis entré dans la discussion, passionné.
À cette idée de blocage passif que j’avais déjà défendue, j’ajoutai l’impératif de solidarité, parce que nous ne sommes pas égaux face à la consommation.
Certains ont besoin d’acheter – des produits ou des services – pour simplement survivre.
L’objectif de blocage convoque alors la nécessité, pour ceux qui ont – du temps, des réserves, de l’espace, des savoir-faire (médicaux par exemples) – de partager avec ceux qui n’ont pas. Et ce sans autre contrepartie que le fait de peser, tous ensemble.
Ce partage ne peut être que local, indépendant de toute forme de communication technologique.
À chacun de faire le compte de ce dont il dispose, et d’être prêt à le partager avec ceux qui, autour de soi, ont les besoins correspondants. Ce qui implique de s’intéresser à ses voisins.
À chacun aussi de faire le compte des activités non-commerciales dont il peut faire bénéficier sa communauté locale.

Manif en cours

C’est tout, c’est simple, il n’y a pas besoin d’attendre de mot d’ordre général ou de provocation présidentielle, pas besoin d’autorisation de la préfecture, pas de risque de débordements violents. Et un retour à l’action réelle.
Car bloquer en restant chez soi ne signifie pas ne rien faire.
Le temps dégagé permet de faire ensemble ce qui avant ne trouvait place que dans les rares loisirs que nous laisse la consommation systématique. Ne rien acheter, mais bouger ensemble, danser, jardiner, écrire, chanter, apprendre, enseigner ce qu’on sait, discuter, échanger, écouter… Peut-être se demander ce qu’on fera après, et se mettre d’accord.
Bref, la base d’une société qui s’est dégagée de la course factice imposée par nos modes de vie actuels.
La rue déserte, la plus efficace des manifestations.
Avec mon collègue donneur, nous sommes convenus de ne rien faire et mettre à disposition tout ce que nous avons.
Les autres ont terminé leur sandwich et leur café sans oser nous regarder. Nous étions dangereux, sans doute.

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Pendant que je manifeste par inertie, je relis toute ma collection de Valérian Agent Spatio-Temporel (qui ne s’appelle « Valérian et Laureline » que depuis L’ordre des Pierres paru en 2007, tant pis pour la polémique bessonosexiste) et je passe regarder le blog tout neuf de Valérie dont je suis l’époux admiratif.

Temps, espace et dimensions

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 28 août, 2017
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Photo FMAC-Paris

Il m’arrive parfois de rêver de choses à faire ou d’objectifs à atteindre dont les critères me semblent inexprimables dans le langage éveillé. J’en garde la trace, le souvenir d’impressions floues mais persistantes, sans pouvoir ni les raconter ni me les expliquer : elles m’échappent totalement. C’est à la fois frustrant et stimulant, comme s’il y avait quelque chose à découvrir là derrière.
Est-ce que, dans la libération inconsciente du rêve, nous parvenons à vivre des expériences d’une autre dimension – quatrième, cinquième – qu’il nous est impossible de ressentir ou même de conceptualiser lorsque nous réintégrons notre conscience limitée à trois dimensions?
J’y repense après une discussion autour du film Interstellar : le temps n’a-t-il qu’une dimension ?
Pour nous, oui, et une seule direction.
Je ne parviens pas à imaginer ce que serait une autre dimension du temps. Même si elle existe, elle m’échappe. Mais si je tente l’analogie avec l’espace, c’est plus facile.
En visualisant le temps comme une droite horizontale, je peux imaginer de lui adjoindre une autre dimension, disons verticale pour faciliter la visualisation : le temps devient alors un plan où mon déplacement apparent dans un seul sens peut prendre tout un éventail de directions différentes.
Le temps – MON temps – serait alors ce que je perçois d’une surface incluse dans ce plan et coupée par mon segment de droite personnel.
Mais mon déplacement dans le temps, vers l’unique direction du futur, qu’est-ce ?
Peut-être le déplacement de ma surface de temps – une sorte de triangle pointe en bas dont l’un des côtés appartient à l’axe vertical, l’autre étant mon segment de temps – le long d’un axe vertical.
Qu’est-ce qui fait se déplacer ma surface temporelle ? Pourquoi pas force gravitationnelle qui l’attire vers le bas ?
De mon point de vue limité je ne me déplace que sur une dimension de cette surface dont la nature même m’échappe et dont je ne vois que l’apparente évolution sur ma dimension temps personnelle.
Il y aurait une autre forme du temps – l’ensemble de cette surface – accessible ou conceptualisable uniquement par un être capable de percevoir les deux dimensions requises. Il pourrait voir alors tout mon temps, avec ses contractions, ses interruptions (sommeil, anesthésie générale, coma), ses extensions, ses multiples chemins possible, son début et sa fin.
Je profite de cette analogie (plan + gravité) pour me demander si, par hasard, les contractions du temps liées à la vitesse ou à la force gravitationnelle, telles que définies par la relativité, ne seraient pas des modifications du temps 2D (changement dans la gravitation) effectives sur notre temps 1D.
Un physicien me dirait probablement que ça n’a rien à voir, que le temps n’est qu’un paramètre, mais en terme d’imagination, c’est fécond. Une façon de faire la paix avec ce qui nous échappe.
La forme de mon temps est-elle déjà entièrement dessinée ?
M’est-il possible (ou à quelqu’un d’autre) d’intervenir sur cette deuxième dimension dont l’idée même me fuit ?
Et le fait de ne pas pouvoir trancher est-il source de terreur ou d’espoir ?
Nombre de mes contemporains se projettent dans une cinquième dimension pour y trouver les moyens d’action ésotériques sur le monde où nous vivons. Ils disent changer d’état de conscience ou accroître leur taux vibratoire pour accéder à ces plans différents liés au nôtre. Ils travaillent beaucoup afin de sauver l’ici et maintenant à partir de cet au-delà.
Il suffirait pourtant de tellement peu pour que, le long de nos trois petites dimensions, nous parvenions à nous entendre.

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Lorsque je ne me baladait pas dans d’autres dimension, j’ai lu avec respect Le Silence même n’est plus à toi, de Asli Erdoğan.

Que faut-il écrire ? Que peut bien faire l’écriture (la tienne), que peut-elle bien mettre en « mots », et au nom de quel monde peut-elle transformer celui-ci ? Jusqu’où peut-elle se baser sur la réalité ?
[…] Si loin qu’elle puisse s’aventurer dans le pays des morts, l’écriture n’en ramènera jamais un seul.

Asli Erdoğan, Le Silence même n’est plus à toi, page 109

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