Comme ça s'écrit…


Civilisation Flee

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 12 juin, 2022

Une séquence du documentaire d’animation Flee (clic pour replay), bien que située dans les années 90, m’a semblé parler encore d’aujourd’hui et nous poser toujours les mêmes questions.
Deux jeunes réfugiés afghans sont arrêtés par des policiers russes à Moscou. Ils n’ont pas d’argent sur eux, rien à troquer contre leur liberté à part une vieille montre. Après les avoir battus les policiers les entraînent vers leur camion stationné dans une impasse en renfoncement d’une grande avenue passante. Dans le camion attend déjà une jeune fille. Les Afghans sont précipités à l’intérieur, prennent quelques coups, mais tout s’arrête lorsqu’un capitaine apparaît, demandant avec autorité ce qui se passe.
« Ces deux-là ne veulent pas payer, mais celle-ci pourra payer d’une autre manière » répond un des flics.
Les deux gamins sont tétanisés de peur. La fille semble être ailleurs. Pas résignée, mais déjà dissociée, comme le sont parfois les victimes de traumatismes qui se sont « absentées » de leur corps le temps de souffrir.
Le capitaine fait dégager les garçons pendant que deux flics entrent dans le camion pour « s’occuper » de la fille.
La caméra recule, révélant l’impasse vide, puis l’avenue où se presse la foule – le camion policier est bien visible, les coups et les cris bien audibles – et un panoramique vers la droite montre ce vers quoi la populace se dirige : l’inauguration du premier McDonald’s de Moscou, avec musique, mascottes animales qui dansent en jetant des prospectus vers les passants, discours des responsables…
L’avenir radieux à l’occidentale ne sera pas dérangé par quelques violences et corruptions locales.

Flee de Jonas Poher Rasmussen (copie d’écran)

Tout a du sens dans cette séquence, tout peut s’appliquer à notre quotidien, plus de trente ans après.
Le renfoncement qui ne cache rien mais permet juste de ne pas voir ce qu’on ne veut pas voir, il suffit de ne pas tourner la tête.
La corruption prédatrice, capable de déshumaniser ses proies pour mieux en presser quelques gouttes de valeur ou de plaisir.
La perversion du grade et du pouvoir en général qui, au lieu de remettre de l’ordre, accentue l’injustice en l’officialisant.
La trivialité des promesses offertes par notre civilisation censée triompher de la barbarie alors que cette même barbarie se perpétue et se perpètre à quelques mètres.
L’engouement de la foule, aveuglée et assourdie par ses désirs ineptes – mais à cette époque, au sortir de soixante ans de soviétisme, même nos inepties semblaient hautement désirables.
La dissociation que le logo McDo offre aux passants hypnotisés, lesquels passants, bien que n’ayant pas de quoi se payer un Big Mac, peuvent en rêver et se croire enfin passé du bon côté de la civilisation.
Et surtout l’évidence béante de la loi du plus fort, sans contre pouvoir ni contrepartie, du côté de la matraque comme du côté du dollar.
De nombreux libertariens affirment que chacun est fondé à se défendre soi-même, à faire usage d’une force qui est par nature légitime lorsqu’on se protège. Que faire du corollaire énonçant que celui qui ne peut se défendre n’a qu’à souffrir en silence, libre de ne demander justice à personne, tout juste autorisé à se dissocier de son drame ?

Des élites russes actuelles fustigent notre occident pourri et dépravé, alors que, bien avant l’ouverture du McDo de Moscou (et de tractations financières d’une autre importance) ils baignent dans cette civilisation honnie et en jouissent sans même l’entrave d’une loi commune à respecter ou d’une colère populaire à craindre.
En introduction du film, le personnage principal – réfugié afghan maintenant adulte et diplômé – décrit ce que lui évoque le mot maison : c’est l’endroit où il se sent en sécurité, un endroit où il peut rester et qu’il n’est pas contraint de quitter.
La fille du camion n’a pas eu la chance de pouvoir considérer son propre corps comme étant sa maison.
Combien de temps considérerons-nous encore notre civilisation pourrissante comme étant notre maison ? Ou plutôt, quand aurons-nous suffisamment de courage pour la quitter, construire autre chose et nous sentir enfin en sécurité parmi nos semblables ?
Ce que nous appelons civilisation, culture ou art de vivre n’est pas un fait de nature, inéluctable, qui s’appliquerait à nous comme le passage du temps ou la pesanteur.
Il ne s’agit que de choix, souvent inconscients, mais répétés.
Comme disait Coluche, il suffirait que les gens arrêtent d’acheter pour que ça ne se vende plus : il suffirait de choisir de vivre autrement pour que notre civilisation, célébrée ou condamnée, change sans même avoir à mourir.
Mais nous préférons râler ou nous effrayer de tout changement, dissociés de nous-mêmes et de nos vais besoins.

——————————-

Hasard, je lis Au printemps des monstres de Philippe Jaenada (respect !).

Comment ne pas être dominé

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 31 mai, 2022
Tags: , ,

Anaïs Vaugelade / L’École des Loisirs

La domination est systémique, selon le credo victimaire.

À moins d’être un homme, blanc, hétéro, si possible de plus de cinquante ans (mon cas, si vous souhaitez m’injurier), vous êtes forcément victime d’un système de domination, voire d’oppression.
Ce fait vaut-il invitation à rejoindre le chœur des râleurs ?
Encore vous faudrait-il trouver un groupe victimiste dont vous partageriez toutes (TOUTES!) les positions, aussi bien morales que politiques ou identitaires. Sinon, vous aurez le choix entre faire taire vos convictions (et donc être victime de votre propre groupe de défense) ou les exprimer et vous trouver immédiatement rejeté par le dernier bastion censé partager votre combat (« Tu ne PEUX pas penser ça si tu es de notre côté ! »).

Parmi vous se trouvent forcément des victimes de quelque oppression. Pour ne pas se retrouver, soit rejetée, soit de nouveau oppressée par le groupe de défense ad hoc, la solution me semble être de ne se reconnaître dans aucune catégorie. C’est l’appartenance qui fait l’oppression, comme c’est la dose qui fait le poison.

Bien sûr, vous ne pourrez pas vous absoudre de toute appartenance dans le regard de l’oppresseur. Lui saura bien vous rappeler de quel groupe vous dépendez (pauvre, femme, immigré, gauchiste, assisté, Russe, réactionnaire, pervers…) et vous opprimer en conséquence, non pour ce que vous êtes, mais pour ce qu’il reproche ou attend de la catégorie à laquelle il vous rattache (vous noterez qu’en bon langage inclusif l’oppresseur est toujours masculin).

C’est là qu’intervient votre liberté d’être.
Face à l’oppression, n’appartenir à rien ni personne d’autre qu’à soi-même.
Ne pas appartenir à un territoire ou une nation – ici c’est chez moi –, ne pas appartenir à une idéologie ou une religion – je me bats pour ce que je crois – et ne pas appartenir à ses possessions – je défends ce qui est à moi – conditionne, il me semble, la liberté d’être soi.
Ne se réclamer d’aucun genre, race ou mouvement, et ne revendiquer que son droit à disposer de soi-même.

Et le collectif, me direz-vous, l’union qui fait la force, le combat juste mené pour ceux qui ne peuvent le mener eux-mêmes ?
À cette légitime question je répondrai : allez-y, rejoignez le collectif de votre choix, engagez le combat, puisque vous disposez de vous-même, mais ne cédez jamais votre loyauté à quiconque.
L’engagement pour de bonnes raisons n’a de valeur ou d’intérêt que dans la liberté de se dégager.
Les raisons changent, l’engagement évolue, les combats se dévoient, la liberté individuelle demeure.

Chacun se doit d’abord à soi.
Rien d’égoïste là-dedans, juste une charité bien ordonnée.

Quoi qu’il arrive, la mort est au bout.
Chacun dispose de l’entière liberté de vivre bien ou mal le temps qui l’en sépare.

___________________________


Faisant usage de ma liberté individuelle j’ai commencé et immédiatement abandonné A Dos d’oiseaux pour retrouver Sylvain Tesson et son Petit Traité sur l’immensité du monde

Ouf, tout est foutu !

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 12 avril, 2022
Tags: , ,
L’espoir (allégorie)

Dans Mémo sur la nouvelle classe écologique , Bruno Latour constate : « Aujourd’hui, la certitude de la catastrophe semble plutôt paralyser l’action. »
La certitude, ou l’espoir ?
L’espoir que cette catastrophe sans cesse annoncée vienne enfin nous libérer de notre impuissance.

Après les Indignés, Nuit Debout, les différents Occupy any place, nous avons eu les Gilets Jaunes estropiés, les pompiers et soignants gazés, la COVID confinée, la guerre à proximité et maintenant le second tour téléguidé.
Dans un article de Mediapart, Joseph Confavreux estime que, pour ceux qui « partagent sincèrement et simplement le minimum syndical qu’est censée être notre devise républicaine – Liberté, Égalité, Fraternité », le sentiment dominant ne peut guère être que la rage.

La rage ? Une colère rentrée, plutôt. Quelque chose d’un effondrement intérieur silencieux, un repli sur soi.
S’agit-il de tourner le dos au réel et à ses dangers ? Même pas.
Savoir et ne pas y croire ? Non plus.
Le très éculé cliché (pléonasme) de la sidération du lapin pris dans les phares ? Encore moins.

À force de s’énerver sur les réseaux sociaux, de manifester sur le pavé, de prendre à partie nos députés, et de ne voir rien changer, peut-être que naît peu à peu une forme d’espoir dans le chaos.
Puisque nous n’arrivons plus à infléchir, même collectivement, ces tendances de fond que nous déplorons, il peut y avoir une impression de soulagement à se dire que le changement va nous être imposé de l’extérieur. Et surtout, que même nos dirigeants les plus brutalement conservateurs n’y pourront rien.
Une bifurcation vers l’inconnu climatique, politique, social ou militaire : inconnu certes, mais qui vaudra mieux que tout le connu.
Nous avons essayé d’obéir aux injonctions ou de nous y soustraire, de travailler moins et de travailler plus, de gagner plus et de coûter moins, d’accueillir les migrants et de les rejeter, d’avoir froid l’hiver et chaud l’été, de résister ou d’accepter, sans que jamais ne s’allège le sentiment d’exaspération qui nous étreint.

Et soudain, tout semble foutu… Ouf !
Plus besoin de m’informer, réfléchir, chercher à prévoir, choisir, me préparer, m’impliquer…
L’avenir est en chemin, il va me rouler dessus, je l’attends avec un peu de peur, mais aussi de soulagement, puisque je n’y peux plus rien. Les cartes vont être rebattues, je n’ai pas la main.
Enfin, je n’ai plus d’effort à faire. L’apocalypse (n’ayons pas peur des mots) annoncée m’exonère confortablement et par avance de tout le boulot que la situation – déjà un peu dramatique, mais réparable si on s’y met – fait peser sur moi.
Je n’ai plus à bouger, je peux rester là, attendre la catastrophe qui passera sur moi et sur tous les autres, équitablement.
Nihilistes de tous pays, asseyez-vous : le spectacle va commencer.


Ironiquement, je viens de lire S’adapter, de Clara Dupont-Monod

En ce moment

Posted in Textes,Vittérature par Laurent Gidon sur 19 mars, 2022
Des Russes (Irina Moiseeva et Andrej Minenkov)

De la période pendant laquelle j’ai hanté les patinoires, autant pour assister à des compétitions que pour y participer, j’ai conservé une certaine tendresse pour l’hymne soviétique.
la Guerre Froide se rafraîchissait, c’était la fin de la détente. L’Américain roulait des mécaniques, tout juste extirpé du Vietnam. Le soviétique représentait dans nos contrées le mal absolu, la menace absolue, la peur absolue.
Pourtant, sur la glace, les couples Moiseeva-Minenkov, puis Bestemianova-Bukin, représentaient eux la grâce absolue. En bon Français j’aurais dû les haïr.
Je l’admets, j’étais amoureux d’Irina Moiseeva, pourtant de 10 ans mon aînée. Je l’admirais depuis la barrière pendant les entraînements et la croisais parfois dans les couloirs.
Elle était russe, moi pas, et la dissuasion nucléaire nous séparait plus que l’âge et la langue. J’avais bien conscience que le sport avait une valeur politique, mais la beauté, la beauté !

Il m’en reste cette admiration éperdue, tellement plus forte que la peur du parapluie nucléaire, ainsi que l’émotion de l’hymne soviétique chaque fois que ces Russes gagnaient.

En ce moment encore, je ne parviens pas à les haïr.
En ce moment…

Dernier printemps

En ce moment la fracture rouverte entre amis et ennemis
En ce moment la même Histoire pour justifier le bruit de bois sec des membres sous les chenilles des chars
En ce moment les certitudes à sous-munitions
En ce moment l’évaluation des vies perdues, des territoires gagnés, comptabilité des pouvoirs, cimetière des sentiments
En ce moment le cri ignorant du pourquoi
En ce moment l’éclat d’obus dans la chair, mais rien dans les consciences, intouchables
En ce moment les bobards érigés en programme
En ce moment les racines, les troncs, les branches et les bourgeons au lance-flamme
En ce moment j’avoue l’envie venant de vidanger à vide
En ce moment le tourbillon ferreux du centre de la Terre, placide, pas même dévié par notre acupuncture
En ce moment le temps bientôt vacant

D’autre Russes (Natalia Bestemianova, Andrei Bukin)

Les « Toujours Plus »

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 4 mars, 2022
Tags: , , ,

La force ne se donne jamais tort : quand son usage échoue, on croit toujours qu’avec un peu plus de force on aurait réussi. Alors on recommence, plus fort, et on perd encore, avec un peu plus de dégâts. La force ne comprend jamais rien, et ceux qui en on usé contemplent leur échec avec mélancolie, ils rêvent d’y revenir.

Alexis Jenni – L’Art français de la guerre ; Gallimard, 2011

Toujours plus d’armes à démonter et recycler

D’une manière plus générale, face à la persistance d’un problème nous avons au moins deux attitudes possibles : renforcer l’action entreprise en espérant qu’y mettre plus de moyens rendra efficace ce qui pour l’instant n’a pas marché, ou bien chercher autre chose.

L’idée du toujours plus est confortable.
On sait quoi faire, on sait comment, on s’interroge seulement sur le combien.
C’est normal : depuis un moment déjà on maîtrise les compétences et les moyens qui nous semblent adaptés, il n’y a plus qu’à augmenter la dose.
S’y ajoute l’impression donnée au public d’un héroïsme du sacrifice : oui, ce sera dur et coûteux, mais il faut s’y résoudre et moi, votre chef, je serai le premier à en souffrir. Un pur héro pour temps de crise !
En termes politiques, c’est sans risque, une vraie martingale.
Il serait dommage de s’en priver en pleine campagne électorale

Voilà pourquoi, je pense, notre actuel président nous a allocutés sur les deux thèmes du renforcement de l’indépendance européenne et de l’accroissement de nos moyens de défense militaire.
Cela paraît tellement évident, et c’est tellement stupide dès qu’on s’y penche un peu.

Renforcer l’indépendance de l’Europe, alors que c’est justement l’interdépendance qui nous permet d’avoir plus à perdre qu’à gagner dans le déclenchement de conflits ?
Cela n’a pas marché, cela ne marchera pas mieux.

Renforcer nos défenses militaires alors que c’est d’avoir des armes à notre disposition qui nous empêche de traiter les menaces d’une autre manière ?
Les menaces sont toujours plus fortes et les armes toujours moins efficaces pour y faire face.

Le vrai courage, le vrai risque à prendre, serait de chercher des solutions de coopérations vraiment gagnantes pour tous, conduisant à ne plus avoir d’ennemis et à rendre inutiles les limites factices que nous traçons au sol pour nous planquer derrière.
Bref, par une prudence bien comprise, le courage de quitter notre zone de confort mortifère.

Monsieur le Président, en martelant ainsi des idées à l’encontre du bon sens et du résultat recherché vous savez bien que vous empêchez les Français de penser vraiment, et que vous serez donc réélu.
À vaincre sans péril on triomphe sans gloire… mais on triomphe : bravo, bien joué !
Vous savez aussi que, loin de résoudre les problèmes actuels vous allez accroître les problèmes à venir.
Et vous savez encore que face à ces problèmes futurs votre costume de héro est déjà tout taillé. Quelle prévoyance !
Si j’avais une question à vous poser, ce serait celle-ci : croyez-vous vraiment que personne ne voit la manœuvre et ne vous en demandera des comptes ?

Est-ce un hasard si je lis en ce moment Une Sortie honorable, de Eric Vuillard ?

Le peu que je sais de la guerre

Posted in Berliner Round,Réflexitude par Laurent Gidon sur 26 février, 2022
Tags:
Du blé et du ciel (et non un drapeau)

La guerre fait mal. À ceux qui la font comme à ceux qui en reviennent.
La première douleur que m’a infligé la guerre était visuelle : dans une salle d’attente de médecin, j’ai vu dans un magazine la photo d’un soldat nord-vietnamien « hébété de douleur » (c’était les mots exacts de la légende), le bras gauche déchiqueté en une bouillie d’os brisés, de tendons et chairs non identifiables. J’avais sept ans. L’image n’a toujours pas quitté mon regard et dès que j’entends le mot « guerre » la douleur se ravive.

La guerre est un art du déséquilibre. On croit qu’il penche en notre faveur, sinon qui combattrait, à moins du désespoir ? Les forces déchaînées font basculer le temps dans autre chose, un inconnu qui excite les moelles et darde les langues. La guerre laboure le terrain, la viande et l’esprit. On en sort tordus, penchés, tous, et il faudra de la patience, de l’effort, pour redresser. Peut-être jamais, ou pas avant la prochaine.

Il me semble que la cause de toute guerre actuelle repose sur la croyance hypnotique, chez celui qui se bat, en trois fictions : ce que je suis (et donc que l’autre n’est pas), ce que j’ai (et donc que l’autre ne peut avoir), et ce qui est chez moi (et donc n’est pas chez l’autre). Il suffit, pour devenir un bon chef de guerre de renforcer cette croyance chez le plus possible de ses « hommes ».
Après, on peut chercher d’autres causes, économiques ou impérialistes, voire civilisationnelles, mais sans ces trois croyances de base, personne ne prendrait une arme pour supprimer une vie. C’est sont « droit naturel ».

Depuis longtemps la guerre est préparée, déclarée, conduite, par ceux qui ne la font pas, d’où l’intense nécessité de contrôler ceux qui la font.
On entre dans les armes comme en religion.
Un pape en cravate édicte le dogme. Un clergé galonné diffuse le credo. Une assemblée de fidèles fonce au carnage en uniforme, absous par avance. Prière de laisser son humanité aux portes de l’église.

On ne fait la guerre que parce qu’on a quelque chose à perdre. Un peu de pouvoir, un peu d’argent, un job. Ce ne sont que des fictions. On se bat pour des histoires mal racontées.
L’alternative ? Aller nu. Je n’ai rien à défendre qui vaille de sacrifier une vie.

On m’objectera les guerres justes, les guerres nécessaires. On s’approchera du point Godwin. On évitera toujours de penser aux autres possibilités.
La fuite et l’accueil qui vont de paire en font partie. La solidarité.
Ma solidarité ne va pas à l’Ukraine. L’Ukraine n’existe que dans l’esprit combatif de ceux qui veulent l’attaquer ou la défendre. Des couleurs sur une carte, à ne pas confondre avec le territoire qui ne connaît aucune limite.
Ma solidarité va à tous ceux qui vont souffrir et mourir, infliger des souffrances et la mort, mus qu’ils sont par des mythes et légendes répandues de tous côtés, tenus et agités par les fils d’une transe hypnotique confondue avec la vie. Tous victimes, aveuglées.

Le peu que je sais de la guerre, je l’ai longuement raconté dans Berlineround, déjà face à l’empire russe.

Faire campagne

Posted in Non classé,Réflexitude par Laurent Gidon sur 18 février, 2022

Ils sont tous là, à tenir le crachoir depuis des mois et pour encore quelques semaines, ceux qui en parlent et ceux qui voudraient qu’on parle d’eux. Faire campagne, une activité à plein temps.

Est-ce faire politique ?

Qu’est-ce, d’ailleurs, que faire politique, dans une société d’abondance où plus personne – ou presque, je sais – ne meurt de faim et de froid ? Il ne nous manque rien de matériel.

Faire politique, ne serait-ce qu’administrer des envies factices génératrices d’insatisfactions réelles ? Proposer chacun sa solution à des problèmes inventés pour des peurs déclamées ? Nous imposer les « nouveaux défis d’aujourd’hui » pour mieux les résoudre en sauveur… merci cher pompier pyromane !

Ou bien, faire politique ne serait-ce pas demander comment nous voulons vivre ?

Comment voulons-nous vivre alors qu’il est possible – le progrès faisant foi – de travailler moins ?
Travailler moins pour être moins malade et moins vieillir, voire mieux vieillir.
Travailler moins pour moins salir ; le travail, tous secteurs confondus, étant le plus gros émetteur de pollutions et d’effet de serre.
Travailler moins pour consacrer plus de temps à nous connaître, nous côtoyer, se frotter chacun à l’autre comme un voisin enrichissant et non comme un concurrent.
Bref, vivre ensemble et prendre le temps de nous élever comme des arbres en forêt (regardez ce doc éclairant).
Je place ici la citation de Teilhard de Chardin qui sera en épigraphe de mon prochain roman : « Tout ce qui monte converge inévitablement. »

Quand ils auront fini de faire campagne, il nous restera donc à faire politique et prendre un peu de hauteur pour converger. Sans eux. Parce qu’ils ne servent à rien, sinon à maintenir cette pression de production qui pousse le couvercle de nos contrariétés jusqu’à la prochaine explosion, divergence permanente.

Allez, je vous redonne mon programme de campagne : cesser le travail, partager ce que nous avons tous (au moins du temps) et regarder le monde changer.

Et, pendant que battre la campagne est devenu sport national, j’ai lu Sidérations, de Richard Powers, traduit par Serge Chauvin.

Encore des arbres…

L’année où on ne savait pas

Posted in Lecture,Non classé,Textes par Laurent Gidon sur 4 janvier, 2022
Tags:

Reprenant une ancienne habitude, je vous propose la petite nouvelle écrite voici deux ans pour souhaiter la bienvenue à 2020. Oui, je ne savais pas, je n’avais rien vu venir. Et vous ?

2020 – année 20/20

Il existe quelque part là-haut – je connais l’adresse exacte et la façon de s’y rendre, mais ce n’est pas le sujet – ce qu’il conviendrait de décrire en termes triviaux comme un Gouvernement Archangélique pour la Terre et l’Éther Spatial dont nous sommes tous plus ou moins les enfants (GATÉS). Ce gouvernement délègue une partie de ses tâches à ce que nous appellerions le Ministère des Embranchements, instance clé où l’on discute et aiguille les directions prises par l’humanité, et ce autant à titre individuel que collectif. La réalité telle que nous la connaissons n’est que le résultat de ces négociations menées par un personnel céleste que nous avons affublé de noms divers sans être jamais vraiment sûrs de notre coup.

Un des plans d’aiguillage prévisionnel pour l’année à venir ayant fuité il me revient de le publier au plus tôt avant que l’on ne me fasse taire ou me mette en terre.

Donc, voici ce qui devrait changer en 2020 :

En termes de climat il est prévu un maintien des températures actuelles mais une baisse drastique des événements atmosphériques extrêmes, les moyens à mettre en œuvre étant laissés à l’appréciation du Ministère des Promesses et Miracles.

L’économie mondialisée sera réorientée vers un bien-être durable et une répartition juste des produits et services au bénéfice du plus grand nombre, la mise en pratique relevant du Ministre Délégué aux Infaisables dès qu’il aura fini de s’occuper du système des retraites.

La sortie du prochain spin off de Star Wars sera annulée et tous les moyens financiers et humains dédiés à cette purge seront réaffectés à des projets plus ambitieux visant à tirer l’humanité vers le haut. L’ensemble du budget Marvel suivra le même chemin, ces décisions devant être appliquées par le Service de Réalignement des Idioties Manifestes (s’il n’est pas débordé).

Le niveau de violence global sera ramené à une valeur proche de zéro, sachant que la réaffectation à des activités plus pacifiques de tous les militaires et marchands de canons sera dévolue au Ministère des Anciens C… Battants.

L’argent sous toutes ses formes devrait disparaître d’ici fin janvier, non pour revenir au mythe du troc initial mais pour retrouver un système d’échange de biens et services non thésaurisables. Les propriétés de la Banque Mondiale seront transformées en chocolateries où on coulera de nouvelles pièces vraiment consommables. Le problème de la dette sera éventuellement traité par le Bureau des Cauchemars sans Suite.

Les chagrins d’enfants devraient connaître une baisse notable due aux actions concertées du Service des Doudous Perdus Retrouvés, de l’Académie des Câlins et Caresses, ainsi que du Programme pour un Contentement Global Inconditionnel.

Il ne s’agit là que d’une sélection des éléments les plus significatifs extraite d’un plan d’aiguillage comptant plus de vingt-sept milliards d’embranchements synchronisés.

Hélas…

La fuite de ce document de travail ayant grandement agacé le Maître des Arbitrages en Concertations et Restructurations Opérationnelles Non-négociées, il est décidé – pour qu’il cesse son caprice – que les 27 milliards d’orientations prévues par le plan seraient, non pas annulées, mais transférées aux seules compétences des humains en cours de vie.

Bref, si grâce à cette fuite due à un angelot stagiaire nous savons quels chemins prendre pour faire de 2020 une année notée 20 sur 20, il ne dépend plus que de nous pour que cela s’accomplisse.

Papa Zemmour et Maman Taubira

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 27 décembre, 2021
Tags: , ,

Être en âge de voter, c’est – normalement – avoir suffisamment avancé sur le chemin de la vie pour savoir, en adulte, ce que l’on veut vraiment, ce qui est bon pour soi.
En fait, si l’on creuse un petit peu on s’aperçoit vite que les discours électoraux et ce que chacun projette sur les différents candidats relève de notre enfant intérieur.
Un enfant apeuré qui cherche son papa ou sa maman afin de voter pour ce qui lui manque le plus.

Se préparer à voter Zemmour, c’est probablement être en manque de papa, vouloir le retour d’un père fort qui restaurera l’ordre, fixera les limites de la tribu et nous désignera l’ennemi tout en nous donnant des raisons – et surtout le courage – de partir au combat. Il représente la mémoire des hauts faits et des grands hommes, mémoire tronquée ou réécrite s’il le faut pour que le passé soit bien une fière civilisation et non une succession de magouilles et d’escarmouches aussi sanguines que sanglantes. Il raconte une histoire qui glorifie la force, justifie son usage, et nous absout par avance de tous nos abus. Même malingre, Papa aspire à la gloire virile.

Vouloir voter Taubira, c’est sans doute souhaiter retrouver une maman qui rassemblera la famille, accueillera tous ceux qui veulent en faire partie, adoucira le cocon, nous dira avec une caresse que tout ira bien, et saura taper sur les doigts de celui qui s’écarte des règles et des traditions familiales. Elle représente une mémoire des jolies choses, un espoir en un avenir qui sera moins dur dedans que dehors, un port dans la tempête, un point de repli vers lequel revenir en cas d’échec après avoir tenté de vivre sa propre vie. Elle nous raconte aussi une histoire partielle du réel en nous incitant à nous reposer sur elle plutôt que sur nous-mêmes.

Il y a bien sûr d’autres candidats et je vous fais confiance pour attribuer à chacun sa part maternelle ou paternelle dans la campagne. De toute façon, l’élue ou l’élu fera ce qu’elle ou ce qu’il pourra, et surtout voudra, sans plus s’occuper de nos manques.
Ce qui compte maintenant, il me semble, c’est de choisir son futur papa ou sa future maman en conscience, en sachant que c’est l’enfant en nous qui parle. Et donc sans se bercer de justifications rationnelles ou d’arguments techniques ni croire que l’élue ou l’élu prendra les choses en main à notre place d’adulte.
Bref, nourrir l’enfant qui pleure en soi, l’écouter, le laisser parler, le rassurer…
Mais le laisser seul guider nos vies, vraiment ?

En attendant l’année prochaine, je lis Betty, de Tiffany McDaniel, traduit par François Happe

Allons-nous vraiment aussi mal ?

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 17 juillet, 2021

Cette vie n’a aucun sens. Il nous revient donc de lui en donner un.
Reformulation : la vie n’a pas d’autre sens que celui que nous lui donnons, chacun, pour soi.

Aider les autres, leur faciliter la vie, voire simplement les écouter ?
Si c’est ce qui compte pour vous, allez-y.
Explorer vos contrées intérieures, aller voir plus loin, dépasser vos limites ?
Ça peut le faire, n’hésitez pas.
Prendre les commandes, diriger, décider et forcer les autres à suivre vos décisions ?
Si c’est le sens de votre vie, faites-le.
Mais ne vous attendez pas à ce que tout le monde vous suive sans résistance.

Chacun son sens ?
Oui.
« Tout irait tellement mieux si nous tirions tous dans le même sens… »
Oui aussi, peut-être, parfois.
Mais ça ne marche pas comme ça, ou rarement.

La vie va dans tous les sens.
Des milliards d’années d’évolution montrent une chose : à chaque crise, la survie passe par la multiplication des directions.
Quelques-une seront meilleures que d’autres.
Un chemin étroit, quelques branchettes du buisson évolutif qui soudain se développent alors que tant d’autres se fanent, sèchent, s’éteignent.

« Il n’y a pas d’alternative !!! » Oui peut-être, dans votre esprit, mais pas dans l’étonnante profusion de la réalité.
C’est l’atout de la diversité : montrer, toujours, qu’il y a au moins une option à laquelle nous n’avons pas pensé.
Allons-nous vraiment aussi mal que nous ayons oublié cette simple évidence ?
Quoi qu’on cherche à nous faire croire, il y a toujours une alternative.
Le vrai sens de la vie, c’est de lui donner sa chance.
Non pas s’engouffrer tous dans le chemin imposé, mais essayer, essayer encore.

Vous avez l’impression que j’enchaîne les banalités comme des perles ? Moi aussi, j’avoue…

Page suivante »

%d blogueurs aiment cette page :