Comme ça s'écrit…


On dirait d’autres perles

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 11 décembre, 2019

Voici à peine trois ans je postais un article sans autre cohérence que celle que vous voudrez bien y trouver. Il est temps d’enfiler d’autres perles.

Photo wikimédia

En 2004 Jean-Paul Dubois écrivait dans Une Vie française en pensant aux années 1980 : « Sans l’avoir voulu, et bien malgré moi, j’étais le pur produit d’une époque sans scrupule, férocement opportuniste, où le travail n’avait de valeur que pour ceux qui n’en avaient pas. » Quinze ans plus tard je me demande s’il n’écrirait pas la même chose de nous, ici et maintenant, Goncourt ou pas.

La météo prévoit de la neige demain : hors de question d’aller manifester ! La proposition de rester chez soi pour changer le monde tient toujours, d’autant qu’il y fait chaud et sec. Commencer par améliorer son soi qu’on a, plutôt que déléguer à un autre, voire à tout un gouvernement, et ne pouvoir plus ensuite que râler en cas d’insatisfaction du moi.

Il y a chez ma mère une cassette VHS où on me voit gagner plusieurs fois Questions pour un champion à une époque où je croyais encore qu’on allait trouver une solution au bouleversement climatique, mais j’ai une excuse, je n’avais que 25 ans.

Une publicité magazine me hurle en lettres anthracite sur fond rose qu’en matière de mutuelle je ne suis pas sûr d’avoir pensé à tout. C’est classique, la pub pour l’assureur essayant de m’inquiéter au maximum au lieu de me rassurer, ce qui pourtant devrait être sa fonction, mais non : le succès de l’assurance se fonde sur la peur.

Le débat sur l’homme Vs l’œuvre qui se focalise aujourd’hui sur Polanski a ceci d’intéressant au moins de permettre de rappeler que, pour un film, l’œuvre est tout de même loin de n’appartenir qu’à un seul homme, alors que pour un livre…

Il est de bon ton dans certains milieux de nier l’action de l’homme sur le climat en criant « haro ! » sur les erreurs ou fraudes de certains scientifiques mainstream, ceci tout en contredisant ou détournant les règles de recherche et de communication scientifique : l’opinion publique retrouvera les siens.

Aux États-Unis d’Amérique, le type qui avait flingué Trayvon Martin parce qu’il le trouvait louche (traduisez = Noir), après avoir été acquitté par la justice, et sur les conseils de son avocat, attaque la famille du gosse désarmé au motif de fausses accusations et lui demande cent (100 !) millions de dollars de dommages et intérêts.

L’usage actuel du mensonge publique ne cherche plus à cacher ou travestir une éventuelle vérité, mais à affirmer que le vrai pouvoir réside justement dans la capacité à mentir effrontément sans souci des conséquences.

Richard Wagner était antisémite et sa musique fut récupérée par le nazisme, en conséquence il conviendra de boycotter toute interprétation de ses œuvres et mettre à l’amende chaque musicien, salle d’opéra, et producteur ou maison de disques qui aura gagné le moindre sou avec sa musique.

Ne pas s’étonner qu’en donnant le pouvoir aux puissants ils mettent en place une politique autoritaire au bénéfice de leur puissance : le gouvernement n’est plus que le chargé d’affaires des intérêts dominants (Marx avait prévenu).

Un rapport de l’OMS félicite la Russie pour la baisse de consommation d’alcool… que les titres de la presse française attribuent à Poutine (quel pouvoir, cet homme !).

À force de mettre en parallèle faits avérés et fictions alternatives nous préparons les débouchés de futurs historiens qui auront à démêler parmi les sources, ce qui fut réel, mais aussi combien le faux a orienté ou désorienté le réel.

Une députée de mon département a quitté le groupe majoritaire LREM pour divergences de conceptions après avoir dirigé et publié les rapports de trois commissions parlementaires, alors qu’une autre députée tout aussi majoritaire reste bien lovée dans son groupe après avoir dirigé et publié… rien du tout : il semble que le macronisme ne s’use que si l’on s’en sert.

Un peu de franchise m’oblige à reconnaître que faire du surf consiste à passer quelques secondes sur une vague après l’avoir attendue de vingt minutes à… tout une journée. Malgré cet indice de rentabilité des plus paresseux on continue d’aimer surfer, même s’il vaudrait mieux appeler ça tremper, comme une réponse narquoise et patiente à ceux qui exigent que tout vaille le coup.

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Quand je pose le collier, c’est pour lire Einstein, le sexe et moi, d’Olivier Liron (ce qui m’a rappelé mon passage à QPC).

Blog en grève

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 5 décembre, 2019

Considérez-moi comme gréviste en soutien à tous ceux qui en ont gros.

Je ne vais pas descendre et prendre le risque d’être gazé, frappé, éborgné, dans une forme de contestation que je ne réprouve pas (il est toujours bon de se faire entendre) mais dont je questionne l’utilité.
Se faire entendre, oui, mais de personnes qui écoutent, pas de gestionnaires qui comptent et de frappeurs qui frappent. Les voix ainsi données ne s’entendent plus.

Ma forme de contestation favorite tient toujours dans la même formule : cesser le travail contraint, partager ce qu’on a, regarder les choses changer.

Le travail contraint (le code du travail et Franck Lepage parlent de travail subordonné), tout le monde connaît, c’est cette forme de travail où vous êtes dépossédé à la fois de votre capacité de décision, de l’utilité, des moyens et du produit de votre travail, et souvent de son sens. Ça, on cesse.

Ce qu’on a, c’est ce qu’on est (son savoir-faire, son énergie, son temps) et ce dont on dispose, outils, terre, locaux, réserves, moyens financiers éventuellement. Ça, on partage.

Et puis, on regarde. On prend le temps de voir.
Parce que les cadres ou règles à mettre en place ensuite n’ont rien d’évident, rien d’universel (à part les principes humanistes), rien d’obligatoire. Donc on réfléchit, on en parle, on s’éduque en se frottant aux autres pour se donner une chance de se mettre d’accord.

Voilà, c’était le gréviste Bisounours qui vous parlait d’une réalité alternative.

Cette réalité où je vis tous les jours, où j’accepte les légumes de l’ami Étienne, les surplus de l’ami Gillou et les fruits de l’amie Sandrine, où je débroussaille le pré de l’ami Jean-François, où j’ouvre et ferme en l’absence du voisin Jean-Luc, où je suis content qu’on relise mes textes pour en purger les fautes, où je prête ma benne à ceux qui déménagent ou qui élaguent, où je prends la responsabilité d’un mur d’escalade pour que les autres puissent y grimper libres, où je me fais voiturer par ceux qui peuvent… Toute sorte de choses comme de moments, reçus et donnés sans contrepartie hors le fait de vivre ensemble sans se marcher dessus.
Et vous, vous grévez comment ?

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En ces temps de grève, il m’a semblé juste de prendre Une Vie française de Jean-Paul Dubois à la bibliothèque (oui, 25 ans que je n’achète plus, les livres sont faits pour être lus, pas vendus).

Hommage ante-mortem : Albert Dupontel

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 2 décembre, 2019

Quand on a envie du dire du bien de quelqu’un, rien ne sert d’attendre qu’il soit mort.
Fidèle à cette ambition, j’aimerais aujourd’hui appeler au sommet M. Albert Dupontel.


La première fois que j’ai vu le bonhomme c’était dans la petite lucarne et il m’a horripilé. Je ne savais pas encore que ce qui m’énervait si fort allait être ce qui me séduirait plus tard.

Il éructait alors un sketch qui ne m’a pas fait rire – pourtant devenu culte, google faisant foi – dans lequel un spectateur un peu limité du film Rambo exprimait son admiration pour l’indestructible béret vert et la façon dont son héroïsme était rendu à l’écran, tout en gardant une main crispée sur son entrejambe. J’avais trouvé ça outrancier, vulgaire et malsain, en plus de pas drôle.

Je n’avais pas compris que Dupontel ose tout et va au bout.
Ce qui en fait un être à part, un grand artiste sans doute, c’est pour moi l’intensité qu’il met dans chaque seconde de présence. Ces projets personnels vont jusqu’au-delà de leur folie. Cherchez, vous trouverez. Osez !

Chez les autres, il devient un outil d’une efficacité imparable.
Pas étonnant qu’il ait accompagné Rivette, Audiard, Blier, Noé, Kervern et Delépine… D’autres grands y sont chaque fois à sa hauteur, de Lanners à Poelvoorde, chacun dans sa partie.
Dupontel me semble aller toujours plus loin, être capable de changer de registre et y ajouter son intensité propre, sa présence, sa capacité à faire croire qu’il ne sait pas ce que lui réserve le film dans la seconde qui vient. Comme si le naturel de Mitchum avait croisé l’explosivité de Cagney.

Un film au scénario amnésique (= dont l’action ne tient aucun compte de ce qui s’est passé avant) semble avoir tout parié sur lui. Je soupçonne même le réalisateur d’avoir accepté le tournage uniquement sur le nom de Dupontel.
Quand les scénaristes affirment que son personnage va recevoir les coups qui auraient tué dix personnes ou tomber du cinquième étage, se relever, boiter sur deux foulées, puis taper un sprint à baser Usain Bolt, le réalisateur se dit sans doute « Pas grave, c’est Dupontel, ça passera. »
Et ça passe, on regarde Dupontel se relever, grimacer, souffrir et repartir…
Il n’y a que lui pour incarner en France ce que Bruce Willis a créé depuis Die Hard : le héros qui encaisse.
Mais aussi le méchant borderline à la Dennis Hopper, hésitant entre mutisme et rupture.
Et encore l’amoureux ou le gosse éperdu qui en perds ses mots, entre James Dean et Monty Clift.
Il a enfin pour moi un effet de Funès : même si je trouve le film pas terrible, Dupontel y est bon, je ne vois que lui, je n’attends que lui.

Et puis il y a le grandiose, l’enfantin et le beau.


Bref, merci M. Dupontel pour Au revoir là-haut.
J’attends avec impatience votre Adieu les cons, la promesse du titre me mettant déjà du baume au cœur.
Et c’est avec émotion que je vous rends cet hommage bien avant votre départ pour le grand ailleurs.

Black Mamba

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 29 novembre, 2019

Depuis quelques jours, toutes les deux ou trois minutes un sms ou un courriel me rappelle que ce vendredi noir est jour d’hyperconsommation.

Il y aurait, près de chez moi ou beaucoup plus loin, des boutiques où je n’ai jamais mis les pieds et dont je n’ai jamais entendu parler, mais qui elles me connaissent et me réservent des promotions tellement hallucinantes que ma carte bancaire en claque des dents, toute suintante de manque.

La cataracte de données personnelles recueillies, stockées, vendues, puis relâchées sous forme d’incitation à la dépense est palpable autour de moi. Le trafic publicitaire s’entend, partout, dans les discussions, dans les pensées, dans l’énervement des gestes et des regards.

Black Friday ! Le consommacteur est au taquet. Même Radio France, pourtant en grève, a consacré hier une émission sur la meilleure façon d’acheter en promo sans se faire avoir.

Nous sommes censés y gagner. Toute notre civilisation du rentable tient dans ces symptômes aigus de fièvre acheteuse.

Nos cerveaux les plus brillants se consacrent-ils à mieux prévoir et réduire les risques climatiques ou à sauver les plus touchés d’entre nous de la maladie, de la misère ou de la guerre ? Oui, quelques-uns s’y emploient.
L’immense majorité des autres s’ingénie à améliorer la collecte des données personnelles, l’impact des messages publicitaires, la vitesse des transactions financières, la rhétoriques des contrats internationaux…

Pour nombre de nos contemporains, le sommet de leur activité professionnelle consiste à trouver un truc qui fera vendre un peu plus ou détournera un peu mieux les attentions.

Et, l’honnêteté personnelle me contraint à l’admettre, nous en profitons tous un petit peu.

Certes, c’est à la tête du serpent que se trouve le venin, mais il se l’inocule en se mordant la queue, le corps entier est touché.

Nous acceptons que nos jobs n’aient aucun sens, voire pas de job du tout, tant que nous pouvons allumer la télé, partir en week-end, chasser en Sologne, trekker au Népal ou golfer au Qatar selon le barreau de l’échelle dévolu à chacun.

Pour tous, le confort de base est acquis : ouvrir le robinet, tirer la chasse, allumer la lumière, nous connecter au wifi, vérifier sur l’appli, démarrer la voiture… Ce monde qui dépend des autres nous paraît naturel.

Nous ne sentons pas monter le venin. Il y faudrait une pause.

Un moment, ne plus nous laisser programmer par la boîte à pulsions.

S’asseoir et regarder.

Si chacun cessait le travail, ne serait-ce qu’un jour, nous pourrions retrouver ce que nous devons à notre prochain, puisque nous n’en disposerons pas. Et peut-être retrouver le goût de partager un peu ce que nous avons en propre, savoirs, savoir-faire, et surtout temps…

Sinon, un de ces vendredis noirs, promo sur les cercueils !

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Pendant que je n’achète rien, j’ai achevé la lecture des 3 Vernon Subutex avec un peu d’agacement tant j’y au trouvé de bonnes choses dites sur le monde et les humains, perdues dans ce qui m’a semblé bien banal. Maintenant, Moi, ce que j’aime c’est les Monstres, vraiment ! (édition Monsieur Toussaint Louverture, Traduit de l’anglais par Jean-Charles Khalifa)

Samedi tout à trac

Posted in Ateliers par Laurent Gidon sur 17 novembre, 2019

L’an dernier j’ai eu la chance d’animer une série d’ateliers d’écriture sur le thème des horloges du vivant avec des jeunes en souffrance à l’hôpital de jour d’une clinique psychiatrique, et ce en partenariat avec le pôle Sciences et la médiathèque de la Turbine à Annecy (drôle de nom, justifié par le site, mais drôle quand même, pour un espace culturel ultra bien). Cette première phrase étant trop longue je la coupe pour ajouter que j’étais commissionné par le Labo des Histoires.
L’année précédente d’autres ateliers avec les mêmes structures mais d’autres jeunes avaient traité de la mécanique des plantes.

Turbine Annecy

L’atelier où je Turbine le samedi

Les séances se sont sans doute bien passées, à la satisfaction mutuelle des parties prenantes, puisque la Médiathèque de la Turbine m’a commandé une série de six ateliers pour six samedis, d’octobre à février. Thème : la Littérature.
J’ai dû me renseigner un peu. C’est fou ce qu’on met dans le grand panier de la littérature. Bon.

Les deux premières séances m’ont enthousiasmé, et si j’en parle c’est que ce n’était pas gagné, au moins sur le papier.
Jusqu’ici, sans même m’en rendre compte, je n’avais travaillé qu’avec des publics captifs.
Que ce soit des élèves de primaire, collège ou lycée, des détenus en maison d’arrêt, voire ces jeunes en traitement, ils partageaient tous un manque d’échappatoire. Bloqués avec moi, tous.
Si mon atelier était bon, tant mieux, mais si j’étais mauvais ils ne pouvaient pas se lever et partir.

Vue sous cet angle, la nouvelle série aborde un vrai virage. Elle s’adresse uniquement à des adultes autonomes, libres et consentants.
C’est l’institution qui me rémunère, les ateliers sont gratuits pour les participants. Ils se sont certes engagés à suivre toutes les séances, mais c’est plus une question de respect pour les demandes qui n’ont pu être satisfaites : on ne proposait que douze places, il y a eu liste d’attente.

Voilà le virage, pas facile à négocier : ils sont libres. Si un samedi matin je ne parviens pas à les intéresser, si un participant s’ennuie, me trouve mauvais ou juste mal habillé, il se lève et s’en va. Ils peuvent tous partir. Même pas besoin de prétexte.

J’avoue, à cette idée j’ai stressé.
En préparant la première séance j’étais comme un jeune cuisinier qui soudain devrait faire le menu d’une assemblée de chef d’États dont il ne connaîtrait ni les goûts ni les allergies. S’ils digèrent mal ou n’aiment pas, c’est la guerre planétaire ! Stress…
Dix fois j’ai changé la recette, modifié le dosage, cherché d’autres idées.
Je me suis relevé la nuit pour noter une proposition d’écriture ou simplement changer un mot dans une contrainte.
Le matin de la première séance j’étais ravagé par le trac.
Pour chaque proposition j’avais quatre ou cinq roues de secours que je me préparais à sortir de mon chapeau au moindre signe de désintérêt.

À ma première question de présentation (Avez-vous déjà participé à un atelier d’écriture ?) quelqu’un a répondu « Oui, et je n’ai pas aimé ça ! »
Mon stress est encore monté d’un cran.

Je ne peux pas dire comment la séance s’est passée, il ne m’en reste qu’un souvenir cotonneux. Je me rappelle juste qu’à la fin j’ai fait tourner le ÇaVa-ÇaVaPas, relais symbolique permettant à chacun d’exprimer son ressenti.
Ouf ! Ça allait pour tout le monde, ils reviendraient tous avec plaisir le samedi suivant. Merci Vous !
Vue de l’extérieur, l’expérience n’a rien eu d’extraordinaire.
Je n’ai pas eu besoin d’aller bien loin pour sortir de ma zone de confort, selon l’expression à la mode, pas eu besoin d’enfiler un gilet jaune. Comparution immédiate, j’avais douze jurés face à moi.
Ce petit trac a pourtant eu quelque chose de bénéfique en me rappelant qu’il suffit de mettre la barre un peu plus haut pour que les gestes ou activités que l’on pense maîtriser reprenne un intérêt stimulant. On cherche, on creuse, on polit, au lieu de se reposer sur quelques recettes éprouvées.

Vivement samedi prochain ! (j’y travaille)

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Tout en cherchant des jeux d’écriture j’ai repris la lecture de Vernon Subutex 3, et je me replonge avec quelques délices effarées dans La Dette, 5000 ans d’histoire du toujours très exhaustif David Graeber (merci David).

Tauromachie jaune fluo

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 7 novembre, 2019
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Du rond-point comme d’une arène

Ils bloquent le rond-point d’accès au ring. C’est tactiquement bien vu pour agir sur le plus grand nombre avec seulement quinze personnes en gilet jaune. Une première pour beaucoup d’entre eux. Ils ont parfois vu des agriculteurs ou des camionneurs faire pareil, mais c’était à la télé. Là, c’est leur tour, gens communs sans étiquette attribuable, sauf bien sûr la chasuble de sécurité. Ils sont venus tôt pour s’installer avant le gros du flux, sans savoir si ça allait durer. Sans se douter combien cela allait durer, de samedis en samedis.
Des hommes et des femmes bien couverts sous le fluo : il fait froid même au soleil, cette nuit la température est descendue en-dessous de zéro. Certains y étaient déjà, avec des thermos de café et Colette avait amené de la brioche supermarché parce qu’elle n’a pas eu le temps d’en faire maison, hier c’était boulot. Bref, ils tiennent le rond-point en tournant autour, sur les passages piétons, légal. Il faudrait les écraser pour passer. Bousculer les pancartes. Les voitures n’avancent pas. Et puis, peut-être que certains, les premiers de chaque file bloquée en tout cas, qui retiennent les autres, sont un peu d’accord avec la revendication. Y en a marre que ce soit toujours mon petit porte-monnaie qui prenne les coups. Un succès, donc. Ça râle bien un peu, par derrière. Ça voudrait passer, forcer le barrage, aller faire les courses, ou au bureau, au magasin, au cabinet, je travaille, moi, Madame ! Je suis utile à la société et je ne cherche pas à tout mettre en danger dès que j’ai un petit coup de calcaire, un caprice monétaire, en plus le diesel ça pollue tellement que vous feriez mieux d’en acheter moins pour en brûler moins, ça vous fera des économies, non ? Non !
Malgré la sincérité de la colère, tout ça prend un côté kermesse. C’est tout juste s’ils ne chantent pas en tournant, ces manifestants qui ont presque le sourire sous leurs bonnets casquettes. Ils ont tort, ils ne le savent pas encore. Pas tort d’être en colère, notez bien, tort de ne pas prévoir que la kermesse va virer carnage. Pourtant, c’est visible, il suffit d’examiner sous le bon angle. Prenons un peu de hauteur. Regardez bien ce rond-point, ne dirait-on pas une arène ? Et ces voitures alignées le long des avenues en étoiles qui y convergent, surtout avec leurs conducteurs irascibles plantés debout devant leur portière ouverte, ça ne vous rappelle pas une phalange de picadors, chacun flattant sa monture caparaçonnée ? Et la foule venue d’un peu plus loin, qui se rassemble hors du cercle et commence à crier, à demander du spectacle ? Mais alors, mais alors… Oui, vous avez compris, mais pas eux, pas encore.
Les gentils gilets jaunes qui tiennent l’arène, que sont-ils dans cette configuration, sinon les pauvres taureaux promis au sacrifice sanglant de la corrida encore à venir ? Nous n’en sommes qu’au paseo. Il ne manque plus que l’unité de CRS, son armure anti-émeute comme habit de lumières, ses matraques pour banderilles, et alors les toreros pourront entrer dans la danse. Oui, c’est tauromachique en diable ce qui se passe autour des ronds-points, se dit sans doute la cuadrilla du Ministère de l’Intérieur, lequel attend encore son alternative en répétant sa faena sous les dorures républicaines, futurs matadors drapés dans leur muletas Armani, patients. Oui, ils vont pouvoir lâcher leurs banderillos et rêvent sans doute d’estocade. Les fourgons piaffent déjà, arrastres vrombissants qui tireront les sacrifiés sur le sable pour les emmener en comparution immédiate, avec les juges comme alguaziles – les flics de l’arène – veillant au bon respect des règles : il serait dommage d’encourir le moindre reproche dans la façon de fracasser et d’énucléer. Et chaque samedi, de nouveaux taureaux, de nouvelles lidia partout où ça grippe dans la république. Un peu de sang va lubrifier tout ça, mon bon monsieur.

Ces quelques paragraphes, vision tauromachique du premier acte des Gilets Jaunes, sont extraits de La Bousculante, roman d’un état social et sexuel sur lequel je travaille épisodiquement depuis plus de cinq ans et auquel j’intègre les soubresauts du présent au fil du temps. Cela se passe dans une métropole imaginaire de l’Est de la France, n’y cherchez pas de correspondance géographique précise à part la météo de ce 17 novembre 2018.

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Il semble que j’avais raison de me pencher sur Jean-Paul Dubois, non ? D’un auteur Goncourt l’autre, je suis dans Soumission.

L’économie du désespoir

Posted in Admiration,Réflexitude par Laurent Gidon sur 2 novembre, 2019
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À un proche qui exprimait sa joie d’avoir atteint son objectif après des moments difficiles, voire désespérés, j’ai répondu sans réfléchir : « Je savais que tu y arriverais, tu aurais pu faire l’économie du désespoir. »

Avais-je, par inadvertance, exprimé quelque chose dans cette formule un peu condescendante ?
« Oh, oui, me répondit-on alors, ça ferait un super titre, ça : l’Économie du désespoir ! »
Peut-être pourrions-nous en effet nous éviter un peu de désespoir.
Et peut-être aussi le désespoir est-il l’aiguillon de notre économie, son charbon, son pétrole, son uranium enrichi… et son sous-produit, son déchet à retraiter après usage.

Un président de start-up nation serait alors bien inspiré d’interdire la diffusion de Travail, Salaire, Profit, magistrale série documentaire qui cerne dans les mots, les méthodes et les théories économiques le périmètre de cet indispensable désespoir.
D’ailleurs, la presse nous intime l’ordre de ne pas regarder ce « beau sujet raté », évidemment biaisé, et surtout trop aride, trop long pour des employés faibles d’esprit.
Savourons la dernière phrase de l’article, à l’aune du désespoir : « Mais qui tiendra jusque-là, après une rude journée de travail ? » Désespérant !

Le désespoir se tient aux deux bouts de la chaîne.
Il pousse les salariés à se lever pour aller occuper un emploi qui les empêchera de mourir physiquement ou socialement.
Il ferme l’horizon car chacun sait bien, sent, craint, que cette économie paradoxale, fondée à la fois sur la rareté du bien et l’infini de la croissance, ne peut que ruiner la Terre et la vie.

Autant moteur que frein, le désespoir nous jette dans les rues ou sur les ronds-points.
C’est bien sans doute, nécessaire.
Mais de cette révolution désespérée je crains que certains aient depuis longtemps compris comment tirer profit.
Ils vendent déjà la matraque que les désespérés payent de leurs maigres impôts avant de la recevoir sur le crâne.
Demain ils prétexteront du chaos pour baisser les salaires, réduire les effectifs ou délocaliser en zone dictatoriale.
Et, la révolte matée, ils rafleront encore la mise, accaparant les ruines, uberisant les victimes de leurs tactiques, passant pour les sauveurs temporaires d’un monde pourtant condamné.

Oui, vraiment, nous pourrions faire l’économie du désespoir.

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Tout en revoyant les épisodes de Travail, Salaire, Profit en replay (je vous remets le lien) je me penche sur le cas Jean-Paul Dubois avec ses très beaux La Succession et Si ce Livre pouvait me rapprocher de toi (rien que ce titre, une promesse d’espoir !).

Peau étique

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 18 octobre, 2019

Si je gonfle un ballon devant vous – là, je prends un ballon, j’y applique mes lèvres, je souffle dedans, il se gonfle – si je gonfle ce ballon, chers spectateurs, vous vous attendez forcément à ce que je le crève ou qu’il éclate, devant vous.
Performing art !
C’est un peu comme le Fusil de Tchekhov. Si l’acte 1 consiste à gonfler ce ballon il faudra qu’il éclate avant la fin de l’acte 3, sinon il n’a rien à faire là.

Tiens, voilà que ça nous rappelle l’humanité sur Terre, non ? Quelle pièce, l’humanité, quel spectacle!
Elle entre en scène il y a 200 000 ans (je vous fais grâce des 7 millions d’années de répétitions, c’était des hominidés).

200 000 ans, tout de même un peu long pour un premier acte, mais ne vous inquiétez pas, ça s’accélère vers la fin.

Donc, selon le principe de Tchekhov, il faudra bien que l’humanité éclate au cours du troisième acte. Au bout de l’anthropocène, quoi.
Sinon, toujours selon ce principe, l’humanité n’avait rien à faire là.
C’est sa fonction dans l’histoire : dramatiser la situation.

Et là, on y arrive : c’est le drame !

Je pourrais utiliser ce qui me reste de souffle à m’époumoner, comme le font nombre de nos contemporains, mais je crois que je vais souffler un peu, continuer à gonfler ce ballon.
Ça ne sert à rien, mais ça dramatise.
Comme l’humanité, qui gonfle, gonfle.

On est en droit de se demander qui nous souffle dedans pour qu’on gonfle à ce point.
Parce que l’humanité c’est nous, c’est vous, c’est moi. Et parfois ça me gonfle, un peu.
Heureusement j’ai la peau assez souple, jusqu’ici je gonfle sans éclater.

On est aussi en droit de se demander jusqu’à quel point la souplesse de l’humanité va lui permettre de gonfler sans éclater.
Pour l’instant ça tient.

Il y a quand même quelques déchirures par endroits. Des gens qui meurent plus qu’il n’en devrait. Ça fait de gros trous, une sorte de fuite d’humanité.
Mais ça tient.

Si on regarde le ballon de près, c’est pareil. Non, ne vous approchez pas, vous ne verrez rien. Même au microscope, ça ne suffira pas.
Tout de même, on sait bien qu’un ballon c’est plein de trous. Les trous sont trop petits pour laisser échapper l’air, c’est tout, mais ils sont là.
Plus je gonfle le ballon, plus les trous s’agrandissent, jusqu’à déchirure. Pour l’instant ça tient encore.

Je parle, mais j’en oublie de gonfler.

On oublie vite que l’humanité gonfle quand on pense à autre chose ou quand on discute pour ne rien dire.
On croit qu’on oublie, qu’on s’endurcit.
Mais si on a la peau plus dure alors qu’elle s’amincit, vous imaginez bien ce qui se passe, non ?

Ça pète comme un ballon. Il faut que je souffle encore un peu. Ça devrait bientôt péter. Attendez, je souffle…
Ah ben non, ça tient toujours.
Je me demande jusqu’où on peut aller comme ça.
On a déjà fait du chemin. On a l’entraînement, on se dit qu’avec tout ce qu’on a déjà fait on est prêts à aller beaucoup plus loin. Pas fatigués, enfin, pas trop.

Il y en a toujours pour dire que plus on a couvert de chemin plus on s’approche du bout.
Sans doute des fatigués qui veulent qu’on ralentisse.

Bon, faut que je fasse une pause. Que je souffle un coup.

Paf !

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Pendant que je souffle je lis Peste & Choléra de Patrick Deville, parce qu’il n’est jamais trop tard pour mettre un peu de poésie et de mémoire dans le ballon.

Dans le Wall

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 29 septembre, 2019

The Wall Berlin 1990

Il y a bientôt 30 ans, à peine huit mois après la chute du Mur, Roger Waters invitait quelques-unes des plus grandes stars de l’époque pour un show monstre : The Wall in Berlin.
En dix ans et un film le double album de Pink Floyd était déjà devenu un classique.
Pour l’occasion, Joni Mitchell, Marianne Faithfull, Sinnéad O’Connor, les Scorpions, Ute Lemper, Cindy Lauper, Bryan Adams et bien d’autres s’en emparaient avec une foi de charbonniers, parce que ça le valait bien.

Que fêtions-nous déjà ? Ah oui, rien moins que la fin de la guerre froide, voire la fin de l’Histoire, comme le titrerait Fukuyama moins de deux ans plus tard.
Il y avait alors une adéquation magistrale entre le lieu, le moment et l’œuvre.
Et sur place une ferveur inconnue jusqu’alors. On avait déjà vu des concerts géants, des Live Aid et autres. Mais là, on ne se battait pas pour une cause. Ce qui réunissait les 350 000 spectateurs payants et les 100 000 supplémentaires admis dès que le show commença, c’est tout simplement le bonheur et l’espoir.

Il n’y avait rien à sauver, juste à célébrer : on allait simplement vivre heureux et en paix jusqu’à la fin des temps.
Quand aurons-nous quelque chose d’aussi fort à célébrer ?
Quand fêterons-nous la fin du cimetière méditerranéen, l’inversion du réchauffement, l’économie au service de l’humain ?
Où le fêterons-nous ? À Tripoli ou à Damas ? À moins que ce soit tous à Zanzibar, les pieds dans l’eau ?
Et surtout, quels artistes vont nous proposer aujourd’hui l’événement qui fêtera notre propre réunification ? Lady Gaga ? Miley Cyrus ?

Je ne vois guère que Neil Young pour avoir l’aura nécessaire et continuer à s’époumoner, entre espoir et colère, avec dans le cœur une certaine idée de l’humain.
Vas-y, Uncle Neil, souffle dans ton harmonica, secoue ta Old Black et make us great again, together.
Neil Young & Old Black
Si vous avez d’autres propositions d’artistes de cette trempe, faites-les parvenir à leurs agents respectifs.

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Pendant que rien ne changeait, j’ai lu Vernon Subutex 2 de Virginie Despentes, et Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq. Ambiance…

Quelque chose en nous de Vivaldi

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 15 août, 2019

Photo V. Gidon

Je trouve dans le deuxième mouvement du Nisi Dominus (clic pour écouter) de Vivaldi toutes les raisons de pleurer et toutes les raisons d’espérer.

La douceur langoureuse et obstinée des notes répétées qui semblent boiter d’un pied sur l’autre murmure que la tristesse est bien là, justifiée, qu’elle s’insinue et monte comme la mort jusqu’à couvrir toute pensée.

C’est peut-être ce que me dit aussi le premier thème, faussement léger, qui semble vouloir s’élever en sautillant avant de renoncer : à quoi bon ?

Et puis, la voix du contre-ténor s’impose lentement pour me rappeler l’évidence de la beauté, de sa force dans sa faiblesse. Une note tenue plus que les autres se lance dans l’inconnu, à peine heurtée par le rythme obsédant des pleurs.

Oui, il y a des horreurs, il y en a eu, il y en aura encore, et toutes de notre fait. Seulement voilà, ce chant est là, humain aussi. Si excellemment humain.

Sans un homme pour l’écrire, sans d’autres hommes pour qu’il traverse les siècles, sans qu’un interprète s’en empare et ressuscite son miracle afin qu’il soit gravé et se reproduise à l’infini chaque fois qu’un cœur fait le choix de l’écouter, sans tous ces hasards aussi magnifiques qu’improbables, cette beauté ne serait pas de ce monde.

Chacun peut avoir sa musique fétiche, son paysage magique, sa lumière dorée, son petit quelque chose qui ajoute au monde et fait entrer en vibration avec le meilleur du temps présent. Cela n’annule en rien ce qu’il a de pire, ça n’équilibre même pas. Mais c’est là.

Pour moi, ce Nisi Dominus chasse un instant les nuages, le temps de respirer, de savoir pourquoi.

Peut-être aussi le temps d’attendre la suite en veillant aux raisons de pleurer comme à celles d’espérer.

Une oreille attentive y retrouvera quelques intonations des Quatre Saisons par le même Vivaldi. Pourquoi pas ?

Ce sera alors sans doute l’hiver qui, comme chaque saison, n’est pas plus la fin que le début de quoi que ce soit, juste une transition un peu plus douce.

Nous en sommes à notre hiver. Il faut le laisser faire, le laisser flétrir et geler ce qui doit mourir pour qu’autre chose renaisse. Lutter contre et hiver ne sert à rien, et c’est bien avant qu’il aurait fallu nous y préparer.

Ce qui nous arrive, ici, ailleurs, déjà, bientôt, toutes les raisons de pleurer et d’espérer.

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Quand je quitte le fracas des vagues et du vent c’est pour retrouver (encore) Dalva, de Jim Harrison, ainsi que sa Fille du fermier, tous deux traduits par Brice Matthieussent. Je me suis aussi infiltré dans Les Furtifs : merci M. Damasio.

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