Comme ça s'écrit…


Banalités

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 7 juillet, 2020

 

chemin-de-Lumière

Cette planète est merveilleuse.

Nous y avons construit des choses énormes et magnifiques, d’autres plus petites, minuscules, tout aussi magnifiques, et d’autres affreuses.

Nous avons tout fait pour nous extraire des exigences de notre planète, avec des idées, du travail, du béton, des écrans.
Nous y retournons, contraints ou croyants, poussières de toute façon.

Nous avons compris l’espace. Nous avons accéléré et ralenti le temps, c’est selon.
Nous avons pris tout ce que nous pouvions prendre, la vie de l’autre, sa force, son espoir d’être.
Souvent sans arrogance, c’est dans notre nature.
Nous avons souvent pris par peur de manquer.

Nous regardons la peur sans la comprendre. Elle nous agite et nous fige, persuadés que nous n’y sommes pour rien : ce serait autre chose, mais pas nous, pas nous.
La peur nous colle un masque.

Censé nous protéger, ce carré de tissu ou de papier doux énonce un triste constat : l’Homme est une menace pour l’Homme.
De l’homme en colère, de l’homme armé, de l’homme en bande, nous connaissions la menace.
Il s’agit d’autre chose : son existence même devient menace, sa présence près de nous.

Le masque dit : ta biologie à proximité de la mienne est un danger.

Où que nous allions, nous ne pouvons y aller seuls.
Approche-toi, respire, n’ai pas peur.
La menace que ma présence incarne n’est pas pire que celle de mon absence.

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Lorsque je n’écris pas de banalités je lis My Absolute Darling de Gabriel Tallent, traduit par Laura Derajinski, chez Gallmeister.

Berliner round 30 – 52/38

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 6 juillet, 2020

Trop grand ?

Bon. Je connais la situation géopolitique et les tensions qui se cristallisent ici depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, mais tout de même… il en rajoute un peu, non, avec ses menaces sur la survie du monde libre ? J’espère… Je verrai bien.

En fait, depuis la fin des EOR et la cérémonie des épaulettes j’ai l’impression de flotter dans une bulle d’invincibilité. Je m’en suis sorti, plus rien ne peut m’arriver. Même le frisson ressenti lors du choix de mon affectation me paraît bizarre rétrospectivement : qu’est-ce qu’il y avait à craindre ? Qu’est-ce que ça peut me faire ? Je suis dans une ville civilisée, entouré de militaires comme j’en ai l’habitude depuis maintenant cinq mois, et même leurs tentatives de bizutage me glissent dessus sans accrocher. Fatigue ou relâchement post-traumatique, je me fous de tout. J’ai juste faim : rien mangé depuis mon dernier sandwich à Strasbourg. Le lieutenant BM me propose ce qu’il trouve dans sa voiture : un sachet de M&Ms. J’en croque.

Je regarde le paysage. Des rues, des immeubles, des maisons, des forêts, rien de cohérent, rien qui ressemble vraiment à une ville telle que je les connais. J’ai habité un petit village et Annecy, Angers, Dublin, Paris, j’ai l’habitude de prendre mes repères dans un environnement quotidien inconnu, mais là… Je vais mettre longtemps à comprendre où se situent les lieux les uns par rapport aux autres et il m’arrivera encore, au bout de sept mois de présence à Berlin, d’être surpris par la présence incongrue du Mur au bout d’une rue.

Nous entrons dans ce que mon chauffeur appelle le Quartier Napoléon. Hautes murailles se prolongeant dans le lointain, doubles barrières entrée-sortie flanquées de guérites en dur comme des pavillons de garde, planton qui lève celle d’entrée dès qu’il aperçoit la BMW. Nous suivons de larges allées qui me semblent tourner autour d’un immense parc. Le lieutenant me dit que j’aurai bien le temps d’en faire le tour. Il me débarque devant un bâtiment de pierre gris sombre en arc de cercle, où je suis censé me présenter : la 11ème Compagnie du 46. Il faut faire le tour, trouver un double porte entre plusieurs ailes qui forment une sorte de peigne incurvé. À l’intérieur, couloir en enfilade à gauche et à droite, et en face une porte de bureau avec guichet peint en vert. Un vieux sergent à moustache et treillis lève la tête. Oui ? Monsieur l’Aspirant ?

Je ne perçois pas l’insulte, pas encore habitué à être appelé Mon Lieutenant. Ça va venir, et me faire presque rire : les militaires d’active font ainsi sentir leur réprobation de base aux faux officiers comme mois. Les aspirants issus des EOR n’ont pas droit à leur respect. OK, pas de problème. Pas trop. Parfois, ça m’agacera quand même un peu, surtout lorsque j’aurai appris à bien faire mon travail et que je devrai couvrir les négligences des autres. Mais, vu que ces mêmes autres auront à couvrir mes propres négligences, on peut parler de match nul en la matière. Le respect s’accorde, il ne s’exige pas. Bref, je décline mon identité et dis que je dois me présenter au commandant de la onzième compagnie. « Ah, c’est vous le nouveau ? Le capitaine est dans son bureau, troisième porte sur votre droite. Frappez fort : dur de la feuille. » Je laisse ma valise et j’y vais.

Je frappe, très fort. On m’engueule de l’intérieur : « Non, mais ça va pas, c’est quoi ce boucan ? » OK, bizutage, encore. Ça va devenir lassant. J’entre. Garde-à-vous, salut, présentation, mes respects Mon Capitaine. « Ouais, bon, ça va. Vous frappez toujours comme ça ? Et votre képi, vous avez froid à la tête ? »

Zut, oublié d’ôter le képi après le salut. Pas encore l’habitude du grand uniforme. Mal parti. Le capitaine Lafeuille rigole. « Mais détendez-vous, mon vieux. On va pas en faire un cake. Asseyez-vous. Bon voyage ? » J’avoue un peu de fatigue, mais ça va. Il cherche parmi ses papiers, ouvre un dossier, jette un coup d’œil. « Ouais, bon, Coëtquidan, quoi. Bienvenue, vous avez deux jours pour vous installer, percevoir votre paquetage, tout ça. Pour le logement, c’est à Wagram, vous trouverez sur le plan que voici, le gérant vous y attend. Vous passez chez le fourrier en y allant. Indiqué sur le plan aussi. Les autres chefs de section sont en quartier libre et moi j’ai du travail : vous arriverez à vous en sortir ? Alors, rompez ! »

J’hésite à trouver Lafeuille sympathique. Je sens qu’il y a un bon fond, quelque chose de bienveillant, mais aussi une sourde menace. Comme si on me faisait confiance mais qu’on m’attendait au tournant, prêt à sanctionner sur l’air de « je l’avais bien dit ». Il me rappelle un peu Pète-sec et j’espère que je pourrai compter sur lui de la même façon lorsque le besoin se fera sentir.

Chez le fourrier, je fais une erreur de débutant. D’officier débutant et mal dans son grade. Lafeuille m’a donné une liste de paquetage correspondant aux conditions berlinoises. Il y a notamment trois treillis. Comme je ne me rappelle pas ma taille, il faut que j’essaye. Je demande une veste en 52 qui me va.

« Et pour le pantalon ? » L’image que je me fais de moi-même à ce moment précis m’interdit de me déculotter devant un troufion goguenard pour essayer un pantalon. Je réponds 52 aussi, ça me paraît évident. Le bidasse hausse les épaules et me livre trois treillis en 52 haut et bas. Je constate le soir même, paniqué, avec une descente de sueur glacée, que je fais un petit 38 en pantalon. Non, non, non, quelle connerie ! Je me retrouve avec trois baignoires qui, même serrées à la taille par une ceinture et retroussées trois fois sur mes rangers me donnent l’air d’une montgolfière surmontée d’une antenne télé. Mais quel con ! Pas moyen de rattraper le coup, le fourrier a quartier libre jusqu’à l’arrivée du nouveau contingent. Tout le monde va me prendre pour un abruti. Il faudra qu’un collègue aspirant me prête un pantalon en rigolant, mais j’aurai le temps d’être bien ridicule et de me fustiger pour ma timidité stupide. Franchement, il n’y avait pas besoin de se creuser la tête pour me bizuter : je m’en charge très bien tout seul.

Avant cela je découvre l’hôtel Wagram où sont logés les aspirants de toutes les unités. Le Quartier Napoléon est occupé par des militaires français, mais géré par des civils allemands. Un fonctionnaire affable m’accueille dans le hall de cette belle résidence construite dans la même pierre sombre qui sévit dans la plupart des bâtiments du quartier. Ça a une certaine gueule. Quelques larges marches extérieures, grand hall vitré, dallé de marbre et décoré d’une table de billard français. Un escalier en colimaçon envoie sa volée de marches suspendues au pilier central vers un étage supérieur. À droite et à gauche du hall, un couloir distribue une dizaine de chambres. La mienne, comme toutes les autres, dispose d’une entrée avec placard et douche, puis d’une pièce meublée d’un lit encadré par son cosy bibliothèque, d’un bureau surmonté d’étagères et d’un fauteuil. J’y serai seul, confort suprême après les cinq mois de chambrée bruyante et odorante à Coët. Le gérant me dit que le ménage est fait deux fois par semaine, mais que je dois maintenir la pièce en ordre sinon le préposé n’entre même pas. Pour mon linge sale, il suffit d’utiliser le sac marqué à mon numéro de chambre, je le récupère au séchage en sous-sol. Les repas sont servis au mess des officiers, deux cents mètres plus loin. Il me laisse en me confiant les clés de mon nouveau domaine.

Voilà, j’y suis, début de mon Service version luxe, avec chambre individuelle, personnel, restaurant, collègues de haut niveau… Le premier aspirant que je croise à Wagram est un énarque. C’est lui qui calme mes sueurs froides en me prêtant un pantalon de treillis à peu près à ma taille. Mais il me douche en m’apprenant que le règlement du mess étant assez stricte on n’y accède qu’en veste et cravate. Je n’ai ni l’une ni l’autre (à part la cravate noire d’uniforme), n’ayant ramené des Écoles que quelques pantalons et t-shirts dans ma petite valise d’été. Le treillis n’est autorisé au mess que pour les personnels d’astreinte. Je vais devoir passer mon grand uniforme avec képi à tous les repas… Ou me contenter de sandwiches dans ma chambre. J’aurais dû mieux lire le manuel du parfait officier. Heureusement, la solidarité des aspirants jouera pour m’habiller la plupart du temps jusqu’à ce que je rentre en perm’ ou m’achète ici ce qui me manque.

Dès le premier soir, autour du billard, je retrouve l’aspirant Bogoss déjà croisé devant le flipper du foyer et sorti de Coët voici deux mois, l’aspirant Fumette reconnaissable à son fume-cigarette ivoire et or, l’aspirant Trainglot qui m’a fait franchir le rideau de fer dans le TMFB, et mon voisin énarque que nous appellerons Poilade, ce qui sera expliqué plus tard. Bogoss et Poilade sont chef de section à la onzième compagnie du 46ème Régiment d’Infanterie dit La Tour d’Auvergne, mon régiment. Fumette dirige une section dans la compagnie du Génie. Et Trainglot appartient bien entendu à l’arme du Train, qui gère les déplacements dans Berlin, les traversées du couloir de Helmstedt, l’acheminement des matériels et des troupes tournantes. Nous sommes une bonne vingtaine logés à Wagram, les différentes unités françaises stationnées à Berlin consommant de l’aspirant pour toutes tâches, de l’administratif au combat. Je les rencontrerai peu à peu, certains deviendront des amis, d’autres resteront de simples silhouettes.

Avec la veste de Fumette sur les épaules, je les suis au mess pour un premier vrai dîner d’officier. Il est temps : je n’ai rien mangé d’autre que les M&Ms du lieutenant BM.

A suivre

Gestion

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 4 juillet, 2020

Plus, ce serait trop

En ce moment je digère. À tout moment d’ailleurs, d’une façon ou d’une autre, je digère.
Même l’estomac et les intestins vides, mes cellules s’emploient à digérer quelque substance pour en fournir une autre. Je ne suis qu’un immense moteur à énergie chimique dont le principe général est la digestion décentralisée.

Ce que je fais de l’énergie transformée par ce moteur me regarde.
Certains fonctionnements sont contraints par le système, mais l’orientation générale du système est de mon ressort.

Une fiction tenace me dicte de travailler pour gagner mon pain à la sueur de mon front.
On me dit que huit heures par jour mon moteur à énergie chimique doit œuvrer à la production, prendre sa place dans une plus large machine consommant autant d’unité à énergie chimique que de pétrole ou d’électricité.
J’y ai ma place.
D’autres ont la leur, certains pour ramasser les poubelles ou mettre des produits en rayons, voire torcher des corps malades, encaisser des dividendes. Chacun sa place, n’en sortons pas.

Ce que me dit ma digestion, c’est pourtant autre chose.
Elle me dit que ce qui se passe dans mes boyaux comme dans chacune de mes cellules, toute cette transformation d’énergie chimique en fluides, mouvements ou pensées, a quelque chose d’unique qui se suffit à soi-même.

C’est un système qui marche. Quelque chose d’assez peu performant au regard d’autres moteurs techniquement supérieurs, mais tout de même fonctionnel.

Mon moteur me meut et n’est pas ontologiquement destiné à s’insérer dans une autre machine, à y perdre sa liberté d’action ou d’inaction.
Vivre est une expérience, pas un travail.
Vivre est gagné dès le départ et se gagne naturellement, seconde après seconde : pas besoin de travailler plus pour gagner plus.
Cela ne m’empêche pas d’aider d’autres moteurs, bien sûr, en fonction des besoins. En faire plus revient toujours à en faire trop.

« Mais, mon bon monsieur, me dira-t-on, que va-t-il se passer si tout le monde pense comme vous ? »

Déjà, que tout le monde s’arrête pour penser un peu. On verra bien.

—————

En pleine digestion j’ai lu Le Vent reprend ses tours de Sylvie Germain.

Berliner round 29 – TMFB

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 3 juillet, 2020

Seul souvenir du trajet en train entre Rennes et Paris, un gosse de quatre ou cinq ans qui tyrannise le wagon. Il voyage avec sa grand-mère qui ne s’occupe pas de lui. Le gamin passe d’un siège à l’autre, attrape les livres, les journaux, tout ce qui est à sa portée. Il monte debout sur les places libres et tire les cheveux des passagers devant lui. Les gens lancent des regards courroucés à la grand-mère qui n’en a cure, plongée dans un magazine pour vieilles dames. J’essaye de dormir et ce sale gosse m’en empêche. Il s’attaque pour l’instant à l’autre bout de la voiture, mais il s’approche. J’ai mon walkman sur les oreilles. Lorsque le gamin tente de m’en prendre le lecteur, je lui attrape la main et me tourne vers la grand-mère.

« Madame, je vais finir par lui coller la gifle que vous auriez dû lui donner depuis longtemps !

Ho, monsieur, vous êtes brutal !

Vous n’avez pas idée… »

Je lâche le gosse qui s’enfuit pleurer dans les jupes de la vieille offusquée. Il n’embêtera plus personne. Les autres passagers me regardent avec un mélange de soulagement et de crainte : crâne rasé, visage dur et marqué par la fête de la veille, je dois faire un peu peur. Tant pis, je remets mes écouteurs et m’endors enfin.

Gare de Strasbourg. Il faut chercher le bureau militaire du TMFB. Ce n’est qu’un petit comptoir ouvrant directement sur le quai. Un caporal en treillis prend la liasse que je lui tends, tamponne quelque feuille et la classe. Un sourire : « Voiture 2 place 45, Mon Lieutenant ». C’est tout ? C’est tout. Je n’ai qu’à me rendre là où on m’envoie, pas de billet, rien.

La voiture 2 ne propose que des couchettes de seconde classe. Dois-je faire valoir mon droit à la première classe en tant qu’officier ? Je suis trop jeune dans le grade pour oser. Et puis, ce train qui traverse l’Allemagne de l’Est répond peut-être à des règles particulières. Je ne veux pas me couvrir de ridicule avec une exigence hors de propos. J’en aurai l’occasion plus tard…

Pendant l’heure d’attente avant le départ la voiture se remplit, notamment de groupes scolaires agités : ils vont visiter Berlin mais ne pensent qu’à se lancer les quignons de pain mou de leurs sandwiches. Un aspirant passe, muni d’une liste. Il vérifie que tout le monde est là. Me coche avec un sourire narquois.

Le train parti, les ados restent excités et les cris inutiles des encadrants m’énervent. Je suis fatigué et je pense qu’il faut que j’arrive en forme. Ras-le-bol de l’ambiance colo. Pas envie de refaire preuve de brutalité comme avec le gosse et sa grand-mère. Je me lève, passe dans la voiture suivante : wagon-lits de première classe. Un seul compartiment est ouvert. Quelqu’un dort sur la couchette du bas. Je m’installe sur celle du haut et m’endors aussi, au calme.

Je me réveille dans le silence soudain. Le train est arrêté en pleine nuit, il n’y a aucun bruit dehors. Nous devons avoir traversé l’Allemagne Fédérale et être en train de passer le checkpoint de Helmstedt. Après, c’est le couloir : une voie autorisée aux ressortissants de l’Ouest par les accords militaires, mais très contrôlée par les Soviétiques. Je lève un peu le rideau, espérant voir un morceau d’Est. Nous avons stoppé contre un wagon de marchandises qui obstrue la fenêtre. L’aspirant du train que j’apprendrai à connaître me confirmera que c’est toujours ainsi lorsque nous franchissons le Rideau de Fer.

Notre convoi est coincé entre deux autres, impossible d’entrer, de sortir ou même de voir quoi que ce soit. Les Vopos – la VolksPolizei est-allemande – surveillent à l’extérieur. Les Soviétiques autorisent le passage en visant les listes avec l’officier français. Une escorte de gendarmes en liaison radio avec Berlin est censée nous protéger, mais surtout empêcher quiconque de quitter le train. On cherche avant tout à éviter l’incident diplomatique. La Guerre Froide met tout le monde sur les dents et chaque camp est prêt à tirer avantage d’une erreur de l’autre, même la plus minime. L’aspirant m’avouera plus tard avoir eu un gros coup de chaud en constatant que je ne suis pas à ma place dans le wagon de seconde classe, là où le listing déclare que je devrais être. Heureusement, les Sov’ laissent passer sans compter, un de moins ici, un de plus là. Cela me rappellera la transsubstantiation des baïonnettes. Avec les même conséquences limitées malgré le potentiel dramatique.

Ma relégation en seconde était prévue comme une forme de bizutage. Un autre aspirant, celui que j’avais croisé au foyer de Coët et que je retrouverai donc à Berlin, avait fait le voyage dans le wagon à bagages, non climatisé, par plus de trente degrés en juillet. Il avait failli en crever, on se limite maintenant à la seconde classe. En matière de bizutage, je dors donc confortablement en première pendant que l’officier crépite de trouille face aux Soviétiques. Un passager soudain manquant, c’est l’incident de frontière. Le micro drame qui peut se résoudre avec un sourire ou mener à l’escalade nucléaire. Je vais prendre mes fonctions à Berlin, mais je n’ai encore aucune conscience réelle de ce qui se joue là-bas.

À l’autre bout du couloir de Helmstedt, nous passons le checkpoint de la même façon, sans rien voir malgré le jour levé. Ensuite, c’est la ville. Premiers regards étonnés sur Berlin. Tout s’y mélange : de la forêt, des usines, des immeubles, des pavillons, des autoroutes et des bretelles sur pilotis enjambant des friches ou des quartiers villageois. Cela ne ressemble à rien, mais c’est gris, sale, triste. Je vois d’immenses bâtiments de brique rouge portant un énorme logo Siemens. Nous sommes bien en Allemagne.

Et puis nous arrivons à la petite gare pimpante de Tegel. Elle semble sortie des années 50, enduit jaune pâle sur briques, faux colombages et toiture de tuiles rouges, avec une haie d’arbres longeant la voie de l’autre côté. Sur le quai, des familles avec enfants, des poussettes, des uniformes français… L’autre passager de mon compartiment hèle sa femme par la fenêtre ouverte. Une musique militaire presque joyeuse nous souhaite la bienvenue par les haut-parleurs. Je prends mon sac, coiffe mon képi et pose le pied sur le sol berlinois. Un lieutenant en treillis scrute les passagers qui descendent de la voiture de seconde. Je m’approche, salue réglementairement et me présente. C’est bien moi qu’il cherche, mais pas au bon endroit : j’ai pris une première. Il tique, mais m’entraîne vers sa voiture – jolie BMW série 3 – et me dit que nous n’avons pas de temps à perdre. Sa section l’attend au stand de tir, on y va direct. Coup d’œil sur mon uniforme et mes chaussures bien cirée. « Tu vas te salir un peu ! » Je hausse les épaules. On verra bien.

Il roule comme un furieux, passant des petites rues autour de la gare à une avenue qui se transforme en voie rapide avant de replonger dans un trafic de ruelles, puis s’arrête devant une guérite. Le planton – militaire français – nous ouvre dès qu’il voit la voiture. Derrière, un terrain vague, quelques arbres, trois camions militaires garés devant un vaste bâtiment de béton où nous entrons par une petite porte latérale. La section est en tenue de combat, casque lourd sur la tête et FAMAS en bandoulière. Un sergent finit de gueuler les instructions pour une séance de tir tactique.

Les lieux reconstituent, à l’intérieur du grand hangar, la façade et les pièces d’une maison en parpaings, sans toiture. Le sol n’est qu’un amoncellement de pans de mur tombés, de blocs cassés et de graviers. Les groupes de combat sont censés y pénétrer chacun à son tour, sécuriser, abattre les cibles qui se présenteront. Mon boulot est d’aller ramasser les douilles. Sans me poser de question, je passe une heure à me tordre les chevilles sur des gravats à la recherche de douilles que je ramène à un caporal rigolard affecté au décompte. Fin de séance, il manque une douille, on me renvoie la chercher. J’y vais et fais semblant de passer le sol au peigne fin, attendant qu’il se passe quelque chose. Effectivement, le lieutenant finit par me rappeler en agitant une douille, l’air narquois. On peut s’en aller.

Il me ramène dans sa voiture en m’expliquant que c’était du bizutage, ha, ha, ha ! Selon lui, je m’en suis bien sorti. Si j’avais râlé ou fait état de mon grade, voire de l’inadéquation de ma tenue, il disposait de toute une batterie de brimades à me faire subir devant sa section. Mais là, nickel, pas un faux pas, respect ! Il me confirme que le boulot est facile, ici, pour les gens comme moi : on fait ce qu’on a à faire, sans s’arrêter aux détails de statut. Tous dans le même bateau, une galère tripartite cernée par des requins géants prêts à n’en faire qu’une bouchée. Le but, notre but commun, c’est l’efficacité dans la sécurité. Nous ne sommes pas un régiment d’opérette, mais une unité combattante, au contact direct de l’ennemi. Et l’ennemi, me dit-il, c’est deux-cent-mille soldats soviétiques assoiffés de sang et de vodka qui n’attendent qu’une erreur de notre part pour rayer Berlin de la surface de la Terre. Alors cool !

A suivre ici

Berliner round 28 – Paulette

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 2 juillet, 2020

Capitaine Boulaz : respect !

Un autre rétroprojecteur affiche le classement. Mon nom arrive bien en quatrième position. Je ne sais pas si Boulaz a rattrapé mon 10/20 en combat par une note de gueule conciliante. On commence la distribution d’avenir. Je sais que Bones veut se rapprocher de Paris, et il se choisit en effet un truc de transmissions à Vincennes. Sur invitation du général, Bouncer se lève et me fait un clin d’œil : il prend le 11ème bat de chasseurs alpins à Barcelonnette. Merci vieux ! Le deuxième et le troisième se lèvent pour choisir un truc bien gastrocouillard, comme l’avait prédit Boulaz. Ils quittent la pièce dans l’indifférence. C’est mon tour, je m’approche du pupitre.

J’ai le cœur qui tape. Je me demande si je ne vais pas faire une grosse connerie. Je me rappelle qu’il y avait des postes pépères un peu partout, j’aurais pu me la couler douce dans le Sud ou sur la côte atlantique. Il y a aussi de quoi faire en Allemagne, en souvenir de mes vacances bavaroises, patins à glace aux pieds : service d’un exotisme mesuré. Je vais pourtant dire, d’une voix qui se veut assurée : « Mon Général, je choisis le 46ème Régiment d’infanterie à Berlin. »

Voilà, c’est fait, trop tard pour reculer. D’autant que le général se lève en murmurant « Ah, enfin… » et me serre la main.
Je sors fumer ma clope sur le Marchfeld où je retrouve les quatre autres en pleine discussion. « Alors, t’as pris quoi ? – Oh rien, Berlin… » Je me drape dans une sorte de supériorité morale teintée de fausse modestie qui me sert juste à camoufler ma trouille. Pourquoi diable Berlin ?

Déjà, j’avais lu Moi, Christiane F. 13 ans, droguée, prostituée, et je me demandais ce qui se passait vraiment là-bas. Des noms de lieux bizarres, comme Cité Gropius, Ku’Damm, Kreuzberg ou Banhof Zoo attisaient ma curiosité. J’avais aimé aussi Les Ailes du désir, le film de Wenders dont je préférais le titre allemand : le Ciel au-dessus de Berlin. Il me semblait qu’il y avait quelque chose à trouver dans la grande bibliothèque publique où les anges à la fois protecteurs et compatissants se penchaient sur l’épaule des liseurs. Et puis il y avait tous ces films d’espionnage, ces histoires de Mur, de blocus, de pont aérien. J’y voyais une sorte de romantisme armé qui me sortirait de la routine militaire pour m’envoyer dans une autre galaxie. Quitte à patienter encore sept mois sous les drapeaux, autant qu’il se passe quelque chose. Les Soviétiques ? Si j’avais survécu à Coëtquidan, il ne pouvait rien m’arriver de bien pire là-bas. Bref, je me sentais un peu un héros.

Il ne reste plus qu’une formalité : la cérémonie de remise des épaulettes. Nous allons devenir officier, au grade d’aspirant. Et, comme chacun sait, dans l’armée la marque du grade se porte à l’épaulette : allez Paulette, allez Paulette ! Voilà qui nous a fait très rire à l’époque.

Cela va se passer à la tombée de la nuit. Mais avant, une journée d’accueil des parents et parrains nous attend. Les miens ont fait le voyage depuis la Haute-Savoie. Je suis à la fois content de les voir ici, et un peu gêné du décalage entre cette bulle familiale et la rude camaraderie militaire qui prévaut ici. Comme si tout à coup les valeurs s’étaient inversées : je ne suis plus un warrior sur le départ vers une des rares unités française au contact de l’ennemi, mais le petit garçon de papa et maman qui leur fait visiter son école.
Alors nous visitons. Je les emmène au parcours du combattant, finalement très fier de montrer à mon père le théâtre de mes exploits. Il se rappelle son propre service, nous parlons un peu, plus en tout cas pendant cette journée que pendant les quatre ou cinq années précédentes. Mais il ne me paraît pas à sa place, avec son costume et ses chaussure de ville. J’ai l’habitude de le voir dans une tenue beaucoup plus sportive, et le décalage est encore accentué par mon treillis rangers de circonstances : pour animer la journée je dois donner une démonstration de PC avec un autre élève de la troisième section dont les chronos se rapprochent de mon record.

Lui et moi nous sommes mis d’accord pour ne pas trop en faire et assurer le spectacle sans rien casser. Il passe d’habitude le premier obstacle – l’échelle de corde – en barrage, c’est-à-dire qu’il enjambe la poutre sommitale et se jette en bas, un saut de plus de trois mètres. Je lui conseille plutôt de redescendre quelques barreaux, je l’attendrai avant de faire mon passage en soleil. Il tient à son barrage, et il a raison : le public est soufflé par notre double envolée. On nous applaudit et nous encourage pour le reste du parcours que nous finissons dans un temps honorable, sans casse.

Une douche, et je passe mon grand uniforme avec ceinture et sabre. Nous partons tous, discrètement par une allée secondaire, jusqu’au point de départ de notre défilé. Là, nous attendons le coucher du soleil sur une large avenue, cachés derrière le sommet d’une colline. Dernière recommandations, ordre de garde-à-vous cette fois chuchoté, et c’est parti.

« Élève chant : le ton ! » Bouncer entonne le premier vers de notre chant promo, que nous reprenons tous ensemble.

Loin de chez nous en Afrique
Combattait le bataillon
Pour refaire à la Patrie (bis)
Sa splendeur, sa gloire et son renom. (bis)
La bataille faisait rage
Lorsque l’un de nous tomba
Et mon meilleur camarade (bis)
Gisait là blessé auprès de moi. (bis)
Et ses lèvres murmurèrent
Si tu retournes au pays
A la maison de ma mère (bis)
Parle-lui dis lui des mots très doux. (bis)
Dis-lui qu’un soir en Afrique
Je suis parti pour toujours
Dis-lui qu’elle me pardonne (bis)
Car nous nous retrouverons un jour. (bis)

Au deuxième couplet, le premier rang de la première section, aligné sur moi – ma taille m’a désigné dès le début comme élève de base – franchit le sommet de la colline. Devant nous, l’avenue descend sur encore une centaine de mètres jusqu’au Marchfeld illuminé. Des projecteurs nous saisissent et ne nous lâchent plus. À la fin du chant, un appariteur annonce, par une sono surpuissante : « Mesdames et Messieurs, la dixième compagnie du quatrième bataillon de l’école spéciale militaire de Saint-Cyr. » Ma mère me dira qu’elle avait entendu notre pas et nos soixante-quinze voix passer la colline et faire trembler le sol avant même que nous soyons visibles. Elle en avait ressenti des frissons. Une émotion qu’elle excusait en riant : « faut croire que je suis restée une fille à soldats. »

Nous arrivons sur le Marchfeld où je m’arrête sur une plaque repérée d’avance, Boulaz en grande tenue de Saint-cyrien juste à côté de moi. Il vient d’être promu capitaine. Les autres sections s’organisent autour de nous et les porte-drapeaux prennent position devant le haut commandement. Un avantage de n’être que quatrième : les trois premiers classés sont porte-drapeau. Un honneur qui les a bloqués pour de longues répétitions avant, et les bloquera sur le Marchfeld jusqu’à la fin de la cérémonie.

On nous met au « présentez arme », le sabre porté bien vertical devant le visage, la garde posée sous le menton. L’appariteur appelle les parrains. Mon père s’avance, seul civil dans une marée d’uniformes. Il doit se mettre sur la pointe des pieds pour me passer une épaulette d’aspirant, avec une unique barrette coupée de deux traits noirs : les traces de pneu qui font la différence entre un simple aspirant appelé et un vrai sous-lieutenant d’active. Je crois me souvenir que nous nous regardons un moment dans les yeux. Il me donne une tape presque fraternelle sur le bras. Je ne me rappelle plus s’il m’a dit qu’il était fier de moi, mais l’intention y était. Il ne lui reste alors que six ans à vivre. Je pense que c’est ce soir-là que nous avons commencé à renouer le lien qui allait nous permettre de partager vraiment ces six dernières années. Rien que pour cela je remercie la mère patrie.

La suite est un peu confuse dans ma mémoire. Il y a eu un banquet. Nous avons mangé, chanté et beaucoup bu. Le capitaine Boulaz a pu lui aussi se montrer fier de nous : nombre de bouteilles de la cuvée Calloc’h, posées contre une flûte, ont vu leur goulot sauter sous la caresse précise de sabres habilement maniés par de jeunes aspirants de plus en plus ivres. Je ne sais plus comment nous avons regagné le quartier. Dans l’après-midi j’avais donné la clé de ma Panda à mes parents pour qu’ils la ramènent au Haute-Savoie. Ils sont partis sans que je puisse les revoir. J’ai eu le dimanche pour récupérer de ma gueule de bois, rendre mon paquetage et préparer une valise contenant quelques vêtements civils, mes cours d’EOR et mon uniforme d’hiver. Ne sachant pas où mettre mon képi sans risquer qu’il s’écrase, j’ai décidé de voyager en grand uniforme afin de pouvoir le poser tout simplement sur ma tête.

On m’a transmis ma lettre de mission : je dois me présenter le lendemain soir à Strasbourg pour prendre le Train Militaire Français de Berlin. Je quitte les Écoles en taxi, seul. Après cinq mois à vivre entassé avec tant de types que je ne reverrai jamais, devenus pour certains des camarades, l’impression est étrange. Il va falloir que je m’habitue à l’étrange.

A suivre ici

Ciao Papa !

Berliner round 27 – sabré

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 27 juin, 2020

A la cosaque : bad !

Au retour, après un nettoyage minutieux des armes, des paquetages et des hommes, on nous octroie un quartier libre de deux jours. Pour la plupart, les élèves s’égayent dans la nature, retrouvent leur famille ou courent vers les plages pour profiter de l’été indien. Mais certains d’entre nous sont retenus pour les derniers préparatifs de la cérémonie finale. Je dois rester aux Écoles pour recevoir et vérifier les exemplaires de la plaquette.

Par un petit mot personnalisé, Boulaz invite tous les consignés de sa section à boire un verre chez lui. Nous en restons sur le cul. Nous nous demandons pourquoi il veut nous voir, s’il faut accepter, et même dans quelle tenue y aller. En fait, l’idée de se faire offrir à boire balaye toutes les interrogations. Nous sommes six ou sept à débarquer dans le quartier des cadres, une zone résidentielle accolée aux Écoles où sont logés les officiers et sous-officiers temporairement affectés aux différents bataillons de Saint-Cyr. Boulaz nous a donné l’adresse, nous sonnons à son appartement en nous demandant qui va nous ouvrir. Personne d’autre que lui, mais comme nous ne l’avons jamais vu : t-shirt, jean, baskets. Nous avons bien fait de venir en civil. Il sourit. Il est content de nous voir. Il paraît plus jeune. Même son phrasé est différent : il nous parle doucement, sans effort, avec une autorité naturelle, presque paternelle.

La réception est toute simple, quelques chips et cacahuètes. Apparemment nous ne sommes pas là pour un banquet. L’appartement lui-même ressemble à un logement d’étudiant : peu de meubles, rien aux murs, pas grand-chose de personnel. Coup d’œil à la bibliothèque : des livres de philosophie et d’histoire de l’art côtoient des publications plus militaires. Cela me rappelle que les officiers issus de Saint-Cyr ont un bagage grande école de type bac plus 5. Boulaz n’est pas que ce type fruste et laconique qui nous a conduits au bout de notre formation. C’est aussi une sorte de super-ingénieur de combat. Il nous dit d’ailleurs que son actuel passage aux Écoles n’est qu’une brève interruption dans sa carrière qui doit l’emmener vers une affectation beaucoup plus pêchue. Nous n’en saurons pas plus, d’autant que le vraie sujet de la soirée nous apparaît bientôt.

Boulaz sort une première bouteille de champagne du frigo et la pose sur la table.

« Messieurs, savez-vous traiter correctement ceci ? »

J’ai déjà ouvert correctement du champagne en accompagnant le bouchon pour qu’il n’émette qu’un discret plop et aucun jaillissement de mousse intempestif. Mais ce n’est manifestement pas le fond de sa question. Le lieutenant attrape son sabre d’officier – une arme beaucoup plus élégante que les gros bouts d’acier en dotation – et nous montre comment nous en servir.

« Bien sûr, vous pouvez y aller à la cosaque : un grand coup de tranchant à la perpendiculaire du goulot. C’est grossier, vous abîmerez votre lame et perdrez beaucoup du précieux liquide. Plus délicat, vous pouvez tenir la bouteille dans le creux de la main, caresser le goulot le long du fil et éjecter le bouchon d’un coup bien franc du dos de la lame avec l’intention de dépasser le goulot. Un verre posté en-dessous par un camarade récupérera ce qui jaillira. Maintenant, voici la seule méthode vraiment digne, et donc acceptable pour un officier de Saint-Cyr ! »

Il pose la bouteille sur la table, place tout contre une flûte à champagne et glisse sa lame, dos vers le haut, le long du goulot. D’un geste sec il remonte la pointe qui cogne le collet dans un tintement clair. Le goulot se brise net en biais, une petite fontaine de champagne jaillit et retombe directement dans la flûte sans qu’une goutte s’en échappe. Il prend le verre et le lève vers nous : « À votre tour, Messieurs, entraînez-vous ! »

Le frigo s’avère rempli d’une trentaine de bouteilles.

Nous passons la soirée à acquérir la franchise et la précision du geste, bien que notre habileté aille diminuant au fur et à mesure de la mise en œuvre. Boulaz en profite pour nous enseigner certains détails immatériels qui font le bon officier de l’armée française. Comment se comporter avec une dame, surtout si c’est l’épouse d’un colonel ou d’un général, comment inviter à danser lors d’un bal de régiment, dans quel ordre utiliser ses couverts lors d’un banquet, que faire si un supérieur a manifestement abusé de la boisson… Il sort aussi des cigares et nous invite à les goûter en nous montrant comment les allumer, les fumer et en parler selon certaines règles de bienséance.

Alors que la nuit est déjà bien entamée – et nous aussi – il me prend à part pour me dire que je ne serai pas major de promotion, mais seulement quatrième. Il n’a aucun regret à titre personnel, puisque c’est Bones qui arrache la première place devant les autre sections. Cela lui convient. Non qu’il ait eu quelque chose à prouver, mais tout de même, les deux autres sections sont commandées par des capitaines et lui, simple lieutenant, a formé le meilleur. Mais ce n’est pas son sujet pour ce soir.

« Je n’ai pas vu la liste des affectations qui vous sera proposée. Elle est confidentielle. Donc, je ne peux pas vous dire que cette liste, que je n’ai pas vue, comporte au moins un poste à l’étranger qui pourrait vous intéresser. Vous serez le cinquième à choisir, puisque Bouncer aura le deuxième tour en tant que Fine Promo. Je connais bien Bones et j’ai vu les deux autres gars placés devant vous dans le classement : ce sont des gastrocouillards. Aucun risque de leur côté. Occupez-vous de Bouncer, et vous aurez le meilleur poste. »

Je ne sais pas ce qu’il veut dire par occupez-vous de Bouncer. En revanche, je vois très bien ce qu’il entend par gastrocouillard. Ce terme un peu méprisant désigne le jeune militaire sans envergure qui choisit son affectation à proximité de chez maman et de ses bons petits plats pour le bien de son estomac (gastro), ou selon ses couilles, donc près de chez sa bonne amie. Plus généralement le gastrocouillard choisira une place pépère, dans un bureau, un régiment de transmission ou du train, et non une unité de combat ou un poste lointain. Je n’ai donc pas à m’en faire pour les trois premiers. Que faire pour Bouncer ?

Il a lui aussi été retenu au quartier par la préparation de la cérémonie. Je le croise au foyer, et nous discutons. Je ne sais pas comment aborder la chose sans trahir la confidence de Boulaz. En fait, il me suffit de demander franchement.

« Tu prendras quoi, comme genre d’affectation ?

Je ne sais pas encore. Quelque chose qui bouge. Pas envie de m’ennuyer.

– Ah… quelque chose qui bouge loin ?

– Pourquoi pas. Voir du pays, tout ça.

– D’accord. Ce serait bête qu’il n’y ait qu’un seul poste qui ressemble à ce que tu dis…

– Vingt Dieux, tu menaces ?

– Non, je dis juste que tu auras du mal à en profiter avec une jambe cassée, genre mauvaise chute dans l’escalier.

– Je vois… Je vais te laisser jouer les maffieux, mec. Je prendrai l’affectation qui me plaira en oubliant ce que tu viens de me dire. Pas d’offense. »

Voilà, je me suis cru dans un film de Scorcese et on me renvoie à la maternelle. Ce n’est pas plus mal, cette façon de jouer les durs ne me convient pas du tout. Je recroise Bouncer le lendemain, et je lui demande de m’excuser pour mon attitude. Il ne m’en veut pas, et me dit même que ce qui l’intéresse c’est de faire du ski, donc à part s’il y a une affectation à Sölden, à Vail ou à Zermatt, il ne prendra sans doute pas un poste à l’étranger. OK, ça me va, je me détends. Toujours sans savoir ce qui m’attend.

Après ce week-end riche en information comme en alcoolémie, nous sommes convoqués dans le grand amphithéâtre pour y découvrir à la fois notre classement final et la liste des affectations. Nous avons répété le protocole. Chacun à son tour, nous devrons nous lever, nous approcher de la tribune, et déclarer au micro avec assurance et fermeté : « Mon Général, je choisi le… » en complétant avec le régiment ou le poste de notre choix. Avant, nous aurons eu quelques minutes pour prendre connaissance du tableau d’affectations présenté par un rétroprojecteur.

C’est donc avec un peu de nervosité que nous échangeons nos treillis pour le grand uniforme avec képi et pucelle Calloc’h. On nous fait attendre un moment sur le Marchfeld, au garde-à-vous, et cela résonne comme une dernière répétition de la cérémonie de remise des épaulettes. Puis nous pénétrons dans l’amphithéâtre, sombre et frais, avec une odeur de craie sur tableau noir. L’écran s’éclaire. Un grand tableau de soixante-quinze cases apparaît. J’ai pris mes lunettes. Je parcours le tableau à la recherche de mon avenir. Les conversations, d’abord chuchotées, monte d’un ton. Il y a des échanges d’un bout à l’autre de l’amphi, des annonces, des invectives, des menaces. Tout se calme quand le haut commandement entre : fixe ! Le général apparaît, nous salue et nous met au repos en nous proposant de nous asseoir avec beaucoup de bonhomie.

à suivre ici

L’Aide des autres

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 26 juin, 2020

2020 l’Audi sait qui dépasse…

L’époque est au combat entre tous ceux qui pensent avoir raison et le crient ou le frappent, fort.
Cette époque dure depuis longtemps. Trop peut-être.

Les mots y sont des armes. Ils déclenchent la violence, et puis l’excusent.

Expliquer, remettre dans le contexte, c’est déjà un peu vouloir excuser comme disait l’autre. C’est en tout cas faire comme si : comme si on allait tous y croire, comme si on allait accepter les coups, les gaz, les blessés et les morts, comme si on allait oublier. Parce que c’était la faute au contexte.

J’en ai marre, du contexte. Le contexte, c’est ce que nous fabriquons seconde après seconde pour nous pourrir la vie les uns les autres et justifier le pourrissement.

Le contexte, c’est nous tous. On le fait, on peut le défaire.

Alors je cherche des mots hors contexte. Chercher l’aide des autres, ceux qui ont écrit en pensant à autre chose, il y a parfois longtemps, et pourtant, ici, maintenant, ça résonne et ça botte le cul au contexte.

Harper Lee, Va est poste une sentinelle, trad. Pierre Demarty, 2015 :
Ils étaient pauvres, ils étaient sales et ils avaient des maladies, certains étaient fainéants, indolents, mais jamais, pas une seule fois, on m’a donné à croire que je devais les mépriser, les craindre, leur manquer de respect, ou que je pouvais me permettre de les maltraiter en toute impunité.

Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, 2014 :
À quoi bon supporter l’adversité, l’injustice, ou même la haine d’un ennemi, si l’on peut tout résoudre par quelques simples coups de feu ? Un certain goût pour la paresse s’installe chez le meurtrier impuni.

Jean-Marie Blas de Roblès, L’Île du Point Némo, 2014 :
Je vous dis seulement que les canots de sauvetage restent systématiquement coincés dans leurs bossoirs, que ce sont les plus gros, les plus forts, les plus stupides qui piétinent femmes et enfants pour sauver leur pitoyable vie et que le capitaine n’est même pas tenu de couler avec son navire.

Alice Ferney, Le Règne du vivant, 2014 :
Il poursuit son action, il connaît cette chance d’approuver sa propre existence, il n’envie rien ni personne. Il a choisi sa méthode. Nul ne va aussi loin que lui.

Philippe Lançon, Le Lambeau, 2019 :
La mort était une conclusion qui ne devait pas nous empêcher de rire du comique de situation qui l’avait précédée.

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, 1951 :
… et nous qui avions à vivre, serions chargés de résoudre tous les problèmes et de remédier à tous les maux.

Carlos Ruiz Zafón, Le Palais de minuit – trad. François Maspero, 2012 :
La plupart des traditions ne sont que les maladies d’une société.

Goliarda Sapienza, L’Art de la joie – Traduit par Nathalie Castagné, 1976 :
Ils se préparent à courir eux aussi sur les places pour assouvir leur soif d’être comme les autres, de se réjouir ou de pleurer avec les autres, et à laisser tomber l’effort solitaire d’être différents.

Michel Quint, Apaise le temps, 2016 :
Alors tu peux revendiquer tes racines en bloc, négritude, exil, pauvreté, descendant de victimes de l’esclavage et du colonialisme, flamezoute de toute éternité, c’est pas d’affirmer ta différence qui te rendra égal, ni de prendre les armes, c’est de te donner les moyens d’être aussi fort que n’importe qui. Par la matière grise.

Rainer Maria Rilke, Notes sur la mélodie des choses – Trad. Bernard Pautrat, 1898 :
Et l’art n’a rien fait sinon nous montrer le trouble dans lequel nous sommes la plupart du temps. Il nous a inquiétés, au lieu de nous rendre silencieux et calmes. Il a prouvé que nous vivons chacun sur son île ; seulement les îles ne sont pas assez distantes pour qu’on y vive solitaire et tranquille.

Eric-Emmanuel Schmitt, La nuit de Feu, 2015 :
Épouser un pays, ses particularités, c’est épouser ce qu’il a de petit. S’en tenir à sa terre, c’est ramper. Je veux me redresser. Ce qui m’intéresse dans les hommes, désormais, ce n’est pas ce qu’ils ont de romain, de grec ou d’égyptien, c’est ce qu’ils peuvent avoir de beau, de généreux, de juste, ce qu’ils peuvent inventer qui rendrait le monde meilleur et habitable.

Anton Tchekhov, Les trois sœurs, traduction du russe par André Markowicz et Françoise Morvan, 1900 :
TOUZENBACH – Ma foi, après nous, en volera en montgolfière, les vestons changeront de coupe, on découvrira, peut-être, un sixième sens, qu’on développera, mais la vie restera semblable, difficile, pleine de mystères et heureuse. Et, dans mille ans, les hommes gémiront de la même façon : « Ah, que la vie est dure ! » et, en même temps, exactement comme aujourd’hui, ils auront peur de la mort et ils ne voudront pas mourir.

Julia Kerninon, Buvard, 2013 :
Bien sûr – bien sûr que je suis un enfant. Dans ce monde où les adultes se comportent avec une ineptie qui ferait mourir de honte un nouveau-né, je préfère admettre d’emblée que je suis un enfant.

Jules Renard, Journal 28 décembre 1896 :
Le paradis n’est pas sur la terre, mais il y en a des morceaux. Il y a sur la terre un paradis brisé.

Voilà. Marre du contexte.
Sinon, je lis Miroir de nos peines, de Pierre Lemaitre sous le bas ciel normand.

Berliner round 26 – gros X

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 17 juin, 2020

Arrivés à Lorient nous montons à bord de péniches de débarquement, du même type que celle du 6 juin 44. Heureusement, nous sommes fin septembre 88 et nous ne traversons que le bras de mer qui nous sépare de l’île de Groix – que nous appelons gro-ix selon l’habitude prise de décomposer les diphtongues. Notre mission consiste en un débarquement de nuit sur la plage des Grands Sables à l’est de l’île, suivi d’un déplacement tactique vers l’ouest, notre objectif étant le phare de Pen Men que nous devons détruire avant un repli sous forme de marche commando jusqu’à Port Tudy où nous allons rembarquer.

Nous attendons la marée dans le port de Lorient, chaque section dans sa péniche avec canots gonflables. Les marins en profitent pour bien nous faire répéter les procédures de mise à l’eau. La nuit venue nous quittons la rade par une mer plutôt calme. Quelques vagues cognent dans le plat-bord avant, mais personne n’est malade. À cinq cents mètres de la plage notre péniche met en panne, le plat-bord s’abaisse et nous poussons les canots en file indienne jusqu’à l’eau avant de sauter dedans et finir la traversée à la pagaie. Nous débarquons dans un mètre d’eau, tirons les canots sur le sable et tombons tous en position de tir, comme dans un film. Chacun se tortille pour quitter le gilet de sauvetage tout en restant posté, prêt à défendre cette bande de sable jusqu’à la mort. Le collègue chef de section sécurise la plage et me passe le commandement pour le déplacement tactique.

J’ai tout bien repéré sur la carte, mais comme d’habitude, j’ai du mal à faire le lien avec le peu du terrain que je vois dans la nuit. Je suis censé mener la section jusqu’à l’autre bout de l’île en évitant toutes les zones habitées. Avec carte et boussole éclairées par ma lampe à filtre rouge je cherche un chemin dans le bocage, direction ouest, approximativement. Je dois me tromper plusieurs fois, le sentier devient de plus en plus étroit et ses virages ne correspondent plus au plan. Boulaz, qui nous accompagne, en a marre de me voir sortir ma carte à chaque croisement. Nous prenons du retard sur l’horaire de rendez-vous avec l’autre section d’assaut. Notre lieutenant finit par me chuchoter de prendre une décision, d’un ton plus que pressant.

Je vois, sur la droite, que les fourrés où nous sommes perdus s’éclaircissent. Je fais comme si je savais ou j’allais et je fonce vers ce qui s’avère être des jardins potagers. Une rangée de maisons les borde. Tant pis, j’ouvre un portillon et entraîne la section plein ouest à travers les rang de choux et de tomates. Boulaz râle en sourdine. Après deux minutes de crapahut pas trop silencieux – trente paires de rangers mouillées qui piétinent les jeunes pousses et cognent dans tout ce qui dépasse – une porte s’ouvre au rez-de-chaussée d’une maison et une vieille dame en sort dans une éclaboussure de lumière qui éclaire toute la section. Bravo pour la discrétion ! Comme je ne suis plus à ça près, je m’approche et interroge l’autochtone, le plus naturellement du monde, sur la direction du phare. Elle ne s’émeut même pas de voir dans son jardin un soldat en armes, maquillé camouflage, lui demander son chemin à minuit passé.

« Oh, ben mon gars, vous êtes pas rendus. Passez donc par la route derrière, ce sera plus simple. » Je lui explique que je n’ai pas le droit, ce ne serait pas du jeu. Boulaz fulmine. La vieille m’indique un sentier qui s’enfonce entre les arbres et pourrait nous rapprocher. Je nous y dirige en courant : fin de l’approche tactique, nous devons foncer. J’arrête aussi de me poser des questions sur les angles du chemin et suis ma boussole dont les repères phosphorescents m’indiquent l’ouest sans que j’aie à sortir ma lampe. À chaque croisement je nous ré-axe le plus à l’ouest possible et nous finissons par déboucher sur le terre-plain qui entoure le phare. Ouf, mission accomplie. Je transmets le commandement à un autre élève pour l’assaut. On m’envoie en couverture un peu plus loin. Deux minutes plus tard, j’entends que la guerre éclate dans mon dos. Grenades, pétards François, rafales de FAMAS, destruction symbolique du phare.

L’ordre de repli est donné. Nous partons en courant sur la route principale : plus besoin de se cacher, les explosions ont trahi notre présence bien plus que mes discussions nocturnes avec Mamie Locale. C’est maintenant la vitesse qui doit nous sauver. Six kilomètres de cavale jusqu’à Port Tudy. La nuit est de nouveau silencieuse sur l’île. Je n’entends que nos rangers sur le goudron, mon souffle précipité et mon cœur qui tambourine à mes oreilles. Nous arrivons au port en nage. Les péniches sont là, les canots y ont été rembarqués. Nous montons à bord et attendons le départ. Les autres sections arrivent et embarquent elles aussi. On nous ordonne la plus grande discrétion pour achever l’exfiltration. Après une bonne heure de silence et d’immobilité, l’ordre tombe : dormez sur place, nous sommes en retard sur la marée pour repartir.

Chacun se cherche un peu de confort entre les boudins des canots encombrés de nos gilets. Nous sommes trempés de sueur et d’eau de mer. La nuit est fraîche. Je finis par m’endormir en grelottant. Le lendemain matin l’aube me réveille. Les autres sont déjà debout, certain avec un quart de café en main. Je tente de bouger : impossible. J’ai dormi recroquevillé dans un canot et tout mes muscles sont tétanisés de froid et de fatigue. Même ma mâchoire n’arrive pas à se débloquer. On nous appelle pour le rapport. Toujours pas moyen de faire un geste. Potham vient me secouer. Je parviens à glisser quelques mots entre mes dents serrées : « peux pas bouger… » Il se redresse et appelle les autres en leur disant que le major est tout coincé. Je suis bientôt entouré d’une dizaine de commandos hilares. « Arrêtez de vous marrer et sortez-moi de là… » Il s’y mettent à trois ou quatre pour me déplier. Au soleil je parviens enfin à me réchauffer.

Comme nous avons fait la guerre sur leur île, les habitants de Groix vont être dédommagés par un défilé improvisé. Profitant que les villages sommeillent encore nous remontons d’un ou deux kilomètres vers l’ouest pour nous ranger en ordre serré. Nous sommes toujours en tenue de combat, rangers humides et sableuses, treillis tachés de terre, la plupart d’entre nous le visage encore maculé de camouflage. Apparemment, c’est comme ça qu’on nous aime, par ici. Les trois sections en formation de parade redescendent vers Port Tudy au « portez arme » et en chantant. La population éveillée s’est rassemblée de part et d’autre de la grande rue et nous regarde passer en applaudissant. Il y a de tout parmi ces spectateurs, des vieux marins, des fermières comme celles que j’ai croisée la veille, des familles avec jeunes enfants, des ados… Une femme d’une quarantaine d’années nous crie au passage : « Vous êtes beaux ! » J’en reste sidéré. Ces gens-là y croient vraiment ?

Pour moi, toute cette opération commando, voire l’ensemble des EOR, n’est qu’une vaste blague. Je me plie aux ordres et aux exigences de l’armée, mais une petite voix au fond de moi me répète sans arrêt que ce n’est qu’un jeu, des gosses surentraînés qui jouent à la guerre mais n’auront jamais à la faire pour de vrai. Et même si guerre il y avait, en tant que fantassin tout notre bel entraînement serait pulvérisé par la première salve d’artillerie, sans parler des armes nucléaires. De plus, en cet instant précis, je me sens minable, fatigué, sale, j’ai faim et soif, mal partout… Et ces gens, tout juste réveillés, nous trouvent beaux. Il va falloir que je m’y fasse.

Nous rembarquons à la marée et repartons vers Lorient où nos camions et nos paquetages nous attendent. On nous sort de la ville pour nous déposer en rase campagne. Nettoyage des armes, nettoyage des hommes, tenues sèches : nous sommes vite prêts à poursuivre ce jeu de guerre campagnarde. Le programme est simple : nous retournons vers Coëtquidan en mode tactique. Pour la fin du raid commando nous allons couvrir une centaine de kilomètres à pied tout en cherchant à échapper à un ennemi qui nous harcèlera. Bon, très bien. What else ?

Nous continuons à nous passer le commandement pour des missions de déplacement et de reconnaissance. Lorsque nous tombons sur des véhicule de plastron – l’ennemi pour de faux – nous montons à l’assaut avec une rage presque jouissive. Les chargeurs de balles à blanc se vident dans la campagne. Les grenades à plâtre explosent dans les lisières, laissant de larges taches blanches et des éclats de plastique bleu. Toutes nos réserves y passent, surtout nos provisions d’énergie. Avec la fatigue accumulée mes souvenirs se brouillent. Je me rappelle toutefois qu’après avoir commandé un déplacement je fais dresser le camp dans un petit bois cerné au trois-quarts par une large boucle de la route. Il fait nuit, nous mangeons des rations froides car j’ai interdit les feux par discrétion. Je transmets le commandement après avoir posté les gardes. Puis je me glisse dans mon duvet sous ma bâche agricole et je m’endors comme une souche.

Lorsque je me réveille le jour est haut levé, toute la section est déjà debout, les traits tirés. Moi, je suis enfin un peu reposé. J’écoute ce qui se dit en pliant mon duvet et ma bâche. Partout autour ça jacasse comme après une action émotionnellement intense dont il faut se purger. Je finis par demander ce qui se passe.

« Ben quoi, l’attaque de cette nuit, quoi ! Comment qu’on les a mis en fuite, total Rambo ! »

Quelle attaque ? Je tombe des nues. Peu à peu on me raconte. Vers quatre heures du matin, trois automitrailleuses ont attaqué le campement. La garde a donné l’alerte dès que les véhicules ont été repéré en amont du virage. Le temps qu’ils arrivent, toute la section était postée, armes au poing, prêtes à tout détruire. Après nous avoir copieusement mitraillé, le plastron a dû s’évacuer devant l’intensité de la riposte. Ils ont été pris dans des tirs croisés, puis poursuivis par une équipe de destruction qui les a arrosés jusqu’à leur disparition à grande vitesse. Victoire totale ! L’opération a duré près d’une demi-heure.

Voilà mon état : il peut y avoir une alerte, une attaque, le fracas d’armes de tous les calibres, une riposte générale, une poursuite vengeresse, des hurlements, des explosions en tous genres, et cela ne me réveille même pas. J’ai l’impression qu’une partie de ma vie m’a été volée par la fatigue et le sommeil. Tant pis, nous repartons vers Coët en poursuivant la guerre.

Suivi ici (clic)

Berliner round 25 – surprises

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 15 juin, 2020

La formation touche à sa fin. Avant le raid commando qui servira de test combat, nous bouclons tous les examens sur table ou évaluations physiques. Comme attendu, mes résultats en endurance tirent ma moyenne vers le bas. J’ai beau m’arracher le ventre à la marche commando, pas moyen de passer sous la barre des quarante minutes. Après ces 8 kilomètres avec sac de 12 kilos, arme et casque lourd sous un soleil de plomb, il me faut presque une journée pour me remettre. Heureusement, je score au PC sans me faire trop mal et assure la note maximale qui remontera ma moyenne. Je vais en avoir besoin. Un mini-incident diplomatique a lieu lors du grimper de corde. Je me présente un peu stressé à l’examinateur. Boulaz est là, il se rapproche encore, et je vois bien à son regard que je n’ai pas intérêt à me planter. J’attrape la corde, les mains moites, lève le pied gauche et attends le top départ. L’examinateur s’emmêle dans son chronomètre, me donne un premier top avant de crier « stop ! » parce qu’il a mal lancé le temps. Au deuxième départ ma main glisse et je retombe au lieu de m’envoler vers un chrono miracle. C’est foutu pour le record. Boulaz intervient : il demande à l’examinateur de me redonner un départ. Mais Poirier s’approche en courant sur ses jambes torses, déjà colère, et veut m’interdire de recommencer : je n’ai pas touché le sommet, j’ai zéro ! Le ton monte entre lui et Boulaz. On finit par me donner un nouveau départ, mais, toujours plus fébrile, je cherche à tirer trop fort, à faire de trop grandes brassées (il est interdit de s’aider des jambes ou des pieds), la corde vibre et je rate une main qui me fait redescendre de près d’un mètre. À l’arraché je rattrape le coup, mais je suis loin du temps de mon record perso. J’aurai au mieux 17 et pas le 20 dont j’ai besoin pour remonter ma note de marche co. Boulaz tique. Poirier jubile. Son poulain est en bonne place pour devenir major promo si je continue à descendre ainsi.

En focalisant les attentions sur moi, j’ai permis à Bones d’enregistrer discrètement des notes proches des miennes, voire bien supérieures en course et en marche commando. Nous discutons stratégie le soir, dans la chambre. Boulaz l’a convoqué après avoir fait les calculs. Si mon pote de chambrée ne foire pas trop la suite, il a ses chances. Bones attend donc son heure, juste sous le peloton de tête, en embuscade : après tout, c’est ce qu’on nous apprend en combat de section. Cette note de combat sera d’ailleurs déterminante.

Une épreuve inattendue m’attend ensuite. Chaque élève de la promotion doit se trouver un parrain officier. On nous assure que tous les membres du haut commandement de Saint-Cyr se fera un plaisir et un honneur de parrainer un nouvel EOR. Il s’agit en effet d’un parrainage à peine symbolique : le parrain devra juste être présent lors de la cérémonie pour remettre les épaulettes à son filleul. Aucune responsabilité au-delà des Écoles.

Très pris par la réalisation de la plaquette, je ne me suis pas occupé de dénicher cette perle devenue rare : un officier encore libre. Et puis, je me vois mal faire le tour des capitaines, commandants ou colonels affectés aux Écoles pour leur expliquer, plein de révérence et de modestie, que mon rêve le plus cher serait de les voir m’épingler mon grade d’aspirant à la fin du mois de septembre. Ça me gave rien que d’y penser, alors je n’y pense pas et ne fais rien. Vient le jour où Boulaz me convoque pour me demander quel nom il doit mettre en face du mien sur la liste EOR-parrain. Je n’ose pas lui avouer que je n’ai personne. Alors je tente un coup de bluff.

« Mon Lieutenant, vous le savez, je suis toujours antimilitariste.

Vois pas l’rapport.

Je ne peux pas imposer à un de vos collègues de me parrainer, ce serait une forfaiture.

M’en fous, il me faut un nom.

Je le conçois. Et je me rappelle vous avoir entendu dire un jour qu’on était officier pour la vie. Question d’honneur et de principe. À vie.

C’est vrai. À vie. Vois toujours pas l’rapport.

Mon père a fait les EOR lui aussi. Selon votre principe, il est toujours officier, puisque toujours en vie. Il me remettra mes épaulettes. En face de Gidon, veuillez inscrire simplement Gidon, sans mention de grade. »

Boulaz me regarde comme si je venais de pisser sur le TTA. Je sens que ça mouline sous son crâne bosselé et luisant. Finalement il se marre et inscrit juste Gidon en face de mon nom, sans grade. Merci Papa. Je sens que je vais quand même devoir payer cette blague proche du sophisme. Lorsqu’il referme son cahier, le lieutenant ne lève même pas les yeux vers moi pour m’annoncer que nous venons de prendre le détachement d’intervention et qu’il veut voir la section rassemblée en état d’alerte dans moins de deux minutes.

« État d’alerte, Mon Lieutenant ?

Alerte. Vient de sonner. Z’avez plus qu’une minute quarante. »

Je cours déjà dans le couloir en hurlant « Alerte ! Alerte ! » tout en priant pour que les autres ne soient pas trop endormis et réagissent dans les temps. Nous mettrons plus de deux minutes à être rassemblés en tenue de combat. Je me ferai donc engueuler par Boulaz devant tous les autres, avec menace de me retirer mon statut de major section. Ce n’est finalement pas cher payé. Il me faut encore appeler mon père pour lui annoncer la nouvelle et espérer qu’il accepte. Officier à vie, quelle drôle d’idée !

Il n’y a plus qu’à le devenir. La plaquette promo est imprimée, le champagne est en cave, nous avons intégré les notions d’ordre serré propres à une cérémonie en grand uniforme avec sabre, plusieurs répétitions nous ont permis de caler notre arrivée au pas cadencé en chantant jusqu’au Marchfeld, la place d’honneur de Saint-Cyr où nous serons promus officiers un soir de fin septembre. Nous pouvons donc partir en raid commando.

La première partie de ce raid doit nous faire parvenir à Lorient par bonds successifs, chaque bond donnant l’occasion à un élève de passer son test combat. Nous embarquons dans les camions avec paquetage complet et armes, prêts à jaillir au moindre arrêt pour obéir aux ordres d’un de nos camarades en train d’être évalué. C’est vite répétitif, plutôt épuisant, mais nous sommes bien entraînés. Surtout, nous jouons le jeu pour ne pas pénaliser un collègue. Quand vient mon tour, j’ai la surprise d’être accueilli par Poirier. Très neutre, comme s’il avait oublié les baïonnettes et le grimper, il me conduit en jeep sur le lieu de mon examen. J’ai une demi-heure pour repérer le terrain et préparer mon ordre pour mettre en place un dispositif d’embuscade. Il me donne le lieu et l’heure du rendez-vous et me laisse en pleine campagne, sur une route bordée par un grand pré en pente douce ascendante. C’est sur cette route qu’est censée arriver une colonne de véhicules ennemis. Ma section doit stopper la colonne, détruire le plus de possible de véhicules avant un repli tactique.

Le pré a une forme de trapèze dont le grand côté est constitué par la route axée nord-sud. Le petit côté est délimité par une forêt dont la lisière à peu près rectiligne s’incurve au sud pour rejoindre la route en formant un des côtés inclinés du trapèze. Je suis à l’angle nord du pré, là où la route fait un virage vers l’ouest et forme donc l’autre côté incliné. Je n’ai qu’une demi-heure, j’hésite donc à remonter jusqu’au milieu du pré pour le traverser et évaluer précisément la distance qui sépare la route de la lisière. Je préfère m’enfoncer dans la forêt pour repérer les chemins de replis protégés et les endroits où placer des éléments de couverture. En longeant la lisère je scrute la route qui me paraît bien loin vers le bas, de l’autre côté du pré. Nos tirs ont une portée efficace de trois cents mètres et cela me semble plus long. Il y a un risque de rater l’embuscade, de ne rien détruire et de seulement signaler la présence de ma section à un ennemi dont le nombre m’est inconnu. Je marche jusqu’au côté opposé du trapèze, là où la lisière s’incline pour rejoindre de nouveau la route. Et je m’aperçois que la forêt n’est plus ici qu’une grosse haie d’arbres entre deux champs. Je pourrais y poster mes éléments d’arrêt et de destruction qui prendraient de trois-quart arrière la colonne arrivant par le sud, derrière nous. C’est risqué, mais plus sûr au niveau de la distance de tir qui varierait entre cinquante et cent mètres : destruction assurée, même avec des aveugles au tir. D’autant qu’un chemin creux bordant le second champ me permet de placer un élément de couverture plus au sud. OK, ce dispositif me plaît, je remonte au point de rendez-vous avec l’impression d’avoir éventé le piège du pré trop large pour une distance de tir efficace.

Quand la section arrive les copains sautent les ridelles et se répartissent en trois groupe, chaque chef de groupe venant prendre ses ordres auprès du chef de section : moi, tout fier. Poirier écoute et prend des notes. Je détaille mon ordre précis en respectant bien la syntaxe et la terminologie militaires, personne ne fait de commentaire, les groupes foncent se mettre en place, il n’y a plus qu’à attendre l’ennemi. Lorsqu’il se présente, je suis aux côtés de l’élément d’arrêt, prêt à commander le tir. Concentré sur cette mission, je ne me rends pas compte que nous sommes complètement à découvert. Certes, la section est camouflée dans la haie, mais il n’y a rien qu’un glacis herbeux entre l’ennemi et nous. Heureusement il semble ne pas nous repérer et nous pouvons lui balancer dessus nos grenades à plâtre tout en lui vidant nos chargeurs de balles à blanc dans le dos. Victoire !

Je ne perds pas de temps et ordonne le repli en faisant rappeler tous les groupes pour un déplacement tactique à travers la forêt, mais Poirier stoppe l’exercice. À voir sa tête, ça sent le roussi. Pourtant il n’a pas l’expression goguenarde du gars bien content de voir le poulain de son concurrent se prendre les paturons dans l’obstacle. Au contraire, il a presque l’air triste. Il fait repartir la section en camion et me garde avec lui pour me donner ma note, ce qu’aucun autre examinateur n’a fait jusqu’ici. Selon lui, j’ai parfaitement intégré les règles pour donner un ordre efficace et cohérent. Le maximum donc pour cette partie de la note. Pour le côté tactique en revanche, j’ai zéro. J’ai posté ma section à découvert, visible par l’ennemi qui aurait pu nous anéantir : c’est criminel. J’explique mes doutes concernant la distance de tir. Il m’écoute sans m’interrompre, ce qui me surprend. Il semble réfléchir un instant, puis me délivre son message :

« Voyez-vous, ce qui compte, ce qui comptera toujours, ce qui doit toujours compter, c’est vos hommes. Vous devez les ramener vivants. Ils comptent sur vous pour ça, sur vous en tant qu’officier. La mission est importante, mais vos hommes passent d’abord. Si vous avez un doute sur la distance, c’est la protection de vos hommes qui doit primer. Le commandement pourra vous reprocher un manque d’efficacité, ce n’est pas grave. C’est moins grave que devoir expliquer à un père et une mère pourquoi leur fils est mort sous vos ordres. Je vous mets zéro en tactique, et je le regrette pour votre classement, mais je suis content de pouvoir le faire ici, sans autre risque. Prenez ça comme une leçon, précieuse et finalement pas chère payée : il n’y a pas eu de morts. Et surtout, rappelez-vous, quand vous serez en poste : les hommes d’abord, toujours. »

Je ne m’attendais pas à entendre quelque chose d’à la fois sensé et compatissant sortir de la bouche de cet olibrius. L’armée est source de surprises toujours renouvelées, il faut que je m’y fasse. J’ai 10 sur 20 en combat. Plus rien ne peux me rattraper pour devenir major promo. Un boulevard s’ouvre à Bones qui va très bien réussir son examen de combat. Moi, je peux maintenant profiter du raid commando en étant beaucoup plus détendu.

ça suit…

Berliner round 24 – transsubstantiation

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 10 juin, 2020

Une des tâche de Bouncer en tant que Fine Promo sera de nous faire dessiner une pucelle. Cet emblème de promotion, porté à l’uniforme comme un insigne de régiment, doit respecter les codes de l’héraldique militaire. Je ne connais rien aux termes techniques, aussi décrirai-je la Calloc’h (du nom de notre parrain) comme comportant, de gauche à droite, cinq bandes verticales émaillées rouges et vertes où est écrit « SLT Calloc’h » (avec SLT pour sous-lieutenant), une large bande bleue centrale avec de haut en bas une médaille de la Légion d’Honneur et trois hermines ; puis, une large bande rouge bordée à droite d’une épée pointe en haut dont la garde dépasse du blason ; la base de ces bandes verticales étant relevée d’une grenade en relief portant le nombre 219. Je ne sais plus trop ce que tout cela signifie, mais la Calloc’h avait un sens très précis et racontait une belle histoire. Elle fera très jolie sur nos uniformes de parade qui viennent de nous être livrés. Nous nous surprenons à trouver que nous avons de la gueule. L’esprit militaire, fierté et honneur dans les détails pour mieux supporter l’horreur de notre présence sous les drapeaux (savoir tuer, être tué peut-être), semble nous avoir gagné en contrebande. Il faudra sans doute prévoir une cure de désintox.

Aux grands uniformes se joint un nouvel accessoire : le sabre. Chacun a le sien, accompagné de son ceinturon et fourreau, remisé à l’armurerie avec les vraies armes. Il ne s’agit que d’un sabre de parade, probablement forgé dans un acier sans grande résistance. Il est lourd, pointu, mais son tranchant n’est pas affûté. Il y a tout de même de quoi arracher un œil ou briser un membre. Pour la plupart des élèves de la promo ce gros jouet offre une occasion de rigolade : ils organisent des duels pour rire dans les couloirs, mimant les films de corsaires.

À cette époque j’ai quinze ans d’escrime de compétition derrière moi. Le premier qui me provoque reçoit une estafilade sur le dos de la main avant d’avoir compris comment j’ai pu rompre la distance et la reprendre aussi vite. La garde du sabre de parade, ouverte en trois volutes dorées, ne protège pas des coups de pointe comme les armes d’escrirme dont j’ai l’habitude. Je présente mes excuses à ma victime et me promets de ne plus accepter de défi, même pour rire. Les autres me regardent comme un fou dangereux, mais acceptent mes conseils sur la prise en main, la position de garde et la façon de se protéger par la bonne distance.

Avec les sabres et leur ceinture spéciale à double boucle dorée se profile un événement d’importance : la cérémonie de remise des épaulettes en fin de formation. Dans quelques petites semaines nous serons officiers. En contact avec le commandement le plus élevé des Écoles, notre Fine Promo prépare les détails de la fête. Chacun de nous peut participer selon ses compétences. Un des élèves notamment, œnologue accompli dans le civil (il participe au concours du meilleur sommelier de France), doit nous sélectionner un champagne de petit producteur qui portera le nom de cuvée Calloc’h. Je me porte volontaire pour réaliser la plaquette promo, ce livret édité spécialement et tiré à quelques centaines d’exemplaire pour présenter les trois sections de la promo, permettre à quelques élus ou notables de s’exprimer pour leur chapelle, et fournir aux entreprises locales un petit espace publicitaire. Dans l’emploi que j’occupais avant de partir à l’armée j’ai en effet pu me familiariser avec un outil informatique tout nouveau pour l’époque : l’environnement Windows et son logiciel Framework de mise-en-page. En réalisant toute la maquette du document directement chez l’imprimeur je peux faire économiser une belle somme à la promo, ce qui nous permettra d’acheter plus de champagne. On m’octroie une autorisation de sortie spéciale qui me permet de me rendre régulièrement à l’imprimerie afin de travailler sur les documents (il n’y a bien sûr pas d’ordinateur à la compagnie d’instruction). Pour ce faire je demande à chaque major de section de me fournir un petit texte de présentation et une ou deux lignes de légende accompagnant la photo de chaque élève dans le trombinoscope. De mon côté je réalise un dessin inspiré d’une figure hurlante de Philippe Druillet pour symboliser la section Boulaz. Notre cri de guerre étant « Odin ! », ce personnage est censé représenter un dieu blond et coléreux. Le travail avance bien et je me sens de plus en plus souvent AD Perso, prenant ma voiture pour un oui ou un non, filant chez l’imprimeur ou au bar de Guer, parfois accompagné d’un ou plusieurs autres élèves que je déclare indispensables au projet de plaquette. Trop de liberté, sans doute, mais c’est une habitude que je garderai ensuite, une fois chef de section.

En préparation de la cérémonie nous abordons un niveau plus élevé d’ordre serré, avec présentation d’arme ou de sabre. Lors d’une séance nous avons perçu à l’armurerie les baïonnettes adaptées à nos FAMAS. Ces couteaux un peu ridicules, placés sur le canon de l’arme, sont censés apporter une touche d’apparat supplémentaire. Dans la réalité d’un combat tel que nous l’apprenons je me vois mal planter un quelconque ennemi avec cette excroissance bizarre, mais, admettons. Une fois la séance terminée, nous restituons fusils et baïonnettes à l’armurerie et je me prépare à partir pour Guer. L’imprimeur m’attend pour signer le bon-à-tirer de la plaquette. Il dispose d’un créneau qui permettrait de lancer l’impression à titre presque gracieux, mais il ne faut pas traîner, la fenêtre de tir est étroite. J’ai à peine le temps de me changer que l’ordre de rassemblement général tombe. Les trois sections sont réunies au garde-à-vous dans la cour. Nous patientons ainsi un bon quart d’heure avant que Poirier se présente, rouge de colère.

« Il manque une baïonnette de FAMAS. C’est un vol. Un vol d’arme de guerre. Inimaginable aux Écoles. Que le voleur se dénonce tout de suite ! Vous ne bougerez pas tant que la baïonnette ne sera pas restituée. »

Personne ne se dénonce, nous restons au garde-à-vous un bon moment, puis nous sommes renvoyés dans nos chambrées, consignés jusqu’à nouvel ordre. Bravant l’interdiction je descends au bureau de Boulaz pour expliquer mon problème d’imprimerie. Il me renvoie sur Poirier avec un geste entre indifférence et impuissance. Au passage je descends à l’armurerie et demande au planton pourquoi la distribution de baïonnettes n’a pas été nominative, comme pour chaque perception d’armes, ce qui aurait permis de savoir qui avait gardé la sienne. On me répond que les baïonnettes ne sont pas numérotées et que le registre ne fait état que du nombre d’exemplaires sortis puis rentrés. Et il en manque une, c’est très net. Je regarde le registre qu’on me passe par le guichet… En effet il manque une baïonnette de FAMAS, mais il y a une baïonnette de FSA en trop. Le FSA est un ancien fusil semi-automatique nous servant sur le terrain à simuler l’arme d’un tireur d’élite. Le planton a juste coché une case dans la mauvaise colonne. Il le reconnaît, corrige le registre, mais ne va pas plus loin. Hors de question qu’il appelle Poirier pour signaler son erreur. Je monte au bureau du capitaine de la deuxième section.

Poirier commence par me hurler dessus parce que j’ai quitté ma chambre. Lorsqu’il reprend son souffle j’explique le rendez-vous à l’imprimerie, le créneau serré pour l’utilisation des machines à coût réduit, et le fait qu’on m’attend pour signer le bon-à-tirer. Poirier s’en fout complètement. Il se remet à hurler pour fustiger mon absence totale de sens des priorités : on a volé une arme de guerre et je lui parle de papier à imprimer… Quel officier sensé ne verrait pas, selon lui, le décalage total entre ce que je demande et le drame qui se joue dans la compagnie d’instruction ! Me voilà ravalé au rang de sous-merde. Il a viré rouge brique, la bave aux lèvres, comme s’il allait me sauter dessus pour m’arracher la jugulaire à coups de dents. J’avoue avoir un peu la trouille, mais j’ai déjà eu affaire à des chefs dépassés par leur autorité. Patience et humilité contrite peuvent fluidifier le conflit. J’accepte donc sa colère légitime, tout en glissant qu’il n’y a pas eu vol, seulement une erreur d’inscription sur le registre de l’armurerie.

« Vous foutez d’ma gueule ? Vous croyez qu’on peut transformer une baïonnette de FAMAS en modèle F1 sans que j’m’en aperçoive ? M’prenez pour qui ? Foutez-moi l’camp ou j’vous colle aux arrêts pour insubordination ! »

Bon, ça ne passera pas par là. « À vos ordres mon Capitaine ! », je salue et tourne les talons. Retour au bureau de Boulaz. Je lui explique la transsubstantiation des baïonnettes sur le registre, puis lui fais le calcul de ce que coûtera le retard d’impression de la plaquette. J’avoue encore, j’ai bluffé sur les prix : je n’en avais aucune idée précise. Mais le fait de traduire ce montant fantasmé en bouteilles de champagne a emporté le morceau. Il me tend son téléphone pour que j’appelle l’imprimeur et me donne l’autorisation d’y aller discrètement. Je ne sais pas comment il a arrangé le coup avec Poirier puisque j’ai passé la soirée et une partie de la nuit au calage des rotatives et des façonneuses, mais nous n’avons plus jamais entendu parler de cette histoire de baïonnette. L’affaire a quand même laissé des traces. Chaque fois que je croise Poirier il me fusille du regard au gros calibre. J’espère ne pas avoir à le payer plus tard. D’autant que Boulaz semble s’appuyer sur ma petite personne dans sa compétition feutrée avec les autres chefs de section : mes notes me classent temporairement en tête de la promotion, fierté pour le lieutenant, jalousie pour tous les autres, élèves compris. À cette place, je suis très exposé aux tirs d’artillerie.

à suivre ici (clic)

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