Comme ça s'écrit…


Le temps des arbres

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 30 juillet, 2018

Nous avons planté dans le jardin un arbre qui n’a rien à faire là.
Il provient d’une région lointaine, presque tropicale. Après quelques années à végéter comme une baguette surmontée de branchettes en plumeau, il a soudain grandi, grossi, poussant des branches vigoureuses depuis un tronc devenu solide comme ma cuisse.
Il a trouvé sa terre, comme l’on dit ici, façon de reconnaître que l’endroit lui convient. Pas seulement la richesse de l’humus, mais aussi l’eau du ciel, l’ensoleillement, l’alternance des saisons et des températures, l’affection des vivants.

Chaque année il produit des milliers de fleurs roses que le vent emporte après quelques semaines. Je ne vois jamais d’insecte ou d’oiseau les butiner et je me demande à quoi sert cette floraison qui me semble excessive. Cherche-t-il à se reproduire à des milliers d’exemplaires ? Pas une seule pousse n’est sortie de terre en dix-sept ans (l’âge de mon fils pour la naissance duquel il a été planté).
Peut-être lui faudrait-il un autre arbre de la même espèce.
Peut-être toutes ces fleurs sont-elles un appel, un message, la bouteille à la mer d’un naufragé sur une île lointaine, hospitalière certes, mais déserte de tout compagnon.
D’autres arbres l’entourent, des arbres d’ici : sans doute ne parlent-ils pas la même langue.
Nous avons planté aussi, de l’autre côté de la maison, un arbre étranger qui provient à peu près de la même région du monde. Il faudra à ces deux-là un certain temps pour se rejoindre et communiquer par le réseau de leurs racines. L’année du contact, peut-être n’aurons-nous plus de fleurs roses, ou seulement moins.

Aujourd’hui le vent souffle fort. Loin là-bas je le vois agiter un bosquet de hêtres, d’érables, de frênes peut-être aussi. Des arbres locaux qui communiquent sans entraves.
J’entends des branches mortes qui tombent.
Le vent nettoie les arbres. Il secoue leurs vieilles cellules et leurs parasites.
Il les masse avec ce qui nous semble de la violence mais leur paraît peut-être douceur ou tendresse. Le temps des arbres étire tout, même la tempête.
C’est l’occasion pour eux de se toucher les uns les autres, de se saluer en s’effleurant, de croiser des effluves. Un bref langage corporel qui vient compléter leurs longs dialogues racinaires.
Quand le vent se renforce il pourrait les déraciner s’ils étaient isolés. Mais appuyés les uns sur les autres ils se soutiennent et ne font qu’en profiter pour se parler du bout des feuilles, se caresser, se connaître plus intimement. La tempête ne les effraie pas comme nous, au contraire. Au pire elle leur permet de mieux se connaître. Ils sont là pour durer, ils se la raconteront plus tard, lors de la prochaine.
Puissent les tempêtes à venir nous aider à mieux nous connaître et nous inciter à nous parler autrement.

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Pendant que les arbres chuchotent, je lis (bien sûr) L’Arbre du pays Toraja, de Philippe Claudel.

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Ici : un slogan

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 19 juillet, 2018

Cette nuit j’ai fait un rêve étrange où un jeune homme présentait un court-métrage militant censé emporter l’adhésion sur un sujet controversé mais important. Je ne me souviens plus ni du sujet ni du slogan qui résumait son idée, mais je me souviens que je critiquais son slogan comme étant une interdiction de penser.
Un slogan bien troussé confisque la réflexion. Il impose une réponse dotée d’un impact émotionnel suffisamment fort pour qu’on y adhère sans avoir à être convaincu rationnellement.
C’est d’ailleurs étymologiquement prouvé : le mot slogan vient du gaélique écossais sluagh-ghairm signifiant « cri de guerre ». Il n’y a pas mieux pour emporter l’adhésion sans réflexion jusqu’à la mort.


Des gestes peuvent avoir valeur de slogan. Comme celui de Atla, activiste environnementale qui démolit les lignes électriques en Islande pour contrer l’expansion de l’industrie de l’aluminium. Certes, ce n’est qu’un personnage d’un film (Woman at War), mais justement le film choisit de traduire l’ambiguïté du slogan en tant qu’acte de parole : ce que le personnage fait a confisqué sa réflexion et n’est perçu par le reste de la société que comme une agression.
En me réveillant après mon rêve, j’ai repensé au slogan que j’avais pondu en soutien aux grèves SNCF :

Cesser le travail, partager ce qu’on a, regarder les riches tomber.

Tout de suite on m’est tombé dessus en mode « qui va payer mon loyer, qui va nous donner à bouffer, qui va vider les poubelles, qui va soigner les malades… »
Confiscation de la pensée : mon slogan empêchait de réfléchir sur les termes « partager ce qu’on a ».
Partager ce qu’on a si on cesse de travailler, c’est avant tout partager du temps. Le consacrer à ce qui est utile ici et maintenant. Alors que l’argent nous donne accès à l’ailleurs et au plus tard.
Les deux ne sont pas incompatibles. Nos choix collectifs nous ont juste conduit à privilégier l’argent, l’ailleurs, le plus tard, mais aussi l’autre en tant que réservoir de travail toujours accessible.
Ce que je ne fais pas, je paye un autre pour le faire à ma place… jusqu’à ne plus rien faire du tout, en tout cas rien d’utile. Certes, des activités rémunérées ont toujours une grande utilité, du boulanger au médecin. Mais combien de bullshit jobs (voir ce qu’en dit Graeber), de traders ou de planificateurs média en proportion ?
Cesser le travail et partager ce qu’on a, c’est donc se recentrer sur l’utilité propre de chacun, sans pour autant abandonner ce que l’argent permet en termes d’extension du domaine d’action. Et c’est là qu’il y a matière à réflexion. Désolé d’en avoir tiré un slogan confiscatoire.

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J’ai lu beaucoup depuis le dernier post, notamment Millénium Blues de Faïza Guène.

Ce que

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 5 avril, 2018

J’aimerais vous caresser jusqu’aux larmes, les miennes peut-être.
J’aimerais vous faire déposer les armes, sans argument, juste parce que.
J’aimerais adoucir ce qui ronge, même les grandes ambitions, les miennes aussi.
J’aimerais cesser de me rendre malade, et vous aussi, tous aux abris.
J’aimerais ramener le sourire par la main et l’asseoir là, yeux grands ouverts.
J’aimerais qu’il nous voie et s’élargisse encore, parce que, oui, juste parce que.
J’aimerais que la vie soit la seule cause, la vôtre, la mienne, la leur.
Pas d’autre « parce que… », la vie, c’est tout.
Un gros battement irréaliste mais en plein cœur.
« Mais ça ne marchera pas, Monsieur, faut bien se battre pour se défendre. »
J’aimerais n’avoir aucun ennemi, et en moi-même non plus.
« Ça marchera pas, Monsieur, faut bien bosser pour que ça bouffe. »
J’aimerais que nos progrès nous donnent enfin mieux, plutôt que toujours plus.
J’aimerais qu’on aille vers meilleur temps, meilleure vie, meilleurs nous et ciao le boulot !
J’aimerais qu’on sache au moins pourquoi, même si on ne sait pas où on va.
J’aimerais tout ça, c’est pas grand-chose, ça tient dans la main, pas besoin de serrer.
Ce que j’aimerais n’est pas bien loin, faut juste arrêter de repousser à demain.

Tenez, j’aimerais aussi que le grand moufti d’une religion (n’importe laquelle) reconnaisse enfin publiquement :
« Excusez-nous, on s’est trompés ou on vous ment depuis le début, veuillez ne plus croire en nos fables ni tenir compte de nos enseignements, essayez juste d’être heureux, merci et encore désolés. »
Et vous, qu’aimeriez-vous ?

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J’ai bien aimé La Petite Femelle de Philippe Jaenada, mais pas le titre ni quelques insertions redondantes qui tentent de le justifier dans le texte.

Djeeb le Fanficteur

Posted in Djeeb par Laurent Gidon sur 1 avril, 2018
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Certaines choses vous arrivent de surprenante façon. Il faut toutefois les accepter pour les gnoquer dans leur pleinitude, comme dirait Valentin Michael Smith.
Alors que l’ami Djeeb me semblait mort et enterré par défaut d’éditeur (même la version numérique n’est plus en vente, Multivers étant passé par un trou de ver), voilà que je reçois par mail un lourd fichier qui m’est adressé par un L. Jack Handulbar m’écrivant d’Angleterre ou de plus loin.
Dans son message le personnage se présente rapidement comme « reader and writer of all sorts », ce que je traduirais par lectécriveur pour faire plus court.
Il affirme avoir eu sous les yeux un exemplaire des deux volumes parus des aventures de Djeeb Scoriolis et en être suffisamment fan pour avoir voulu leur donner une suite, qu’il m’envoie avec une demande personnelle.
Comme il lit le français mais ne le parle pas suffisamment, il a rédigé sa fanfiction en langue de Shakespeare.
Jusque là c’est curieux, mais assez normal pour un Anglais.
C’est la demande assortie au fichier qui m’a un peu étonné. L. Jack me supplie de traduire son roman en français afin, dit-il, de pouvoir le présenter à un éditeur chez nous.
Pourquoi en France ? Il ne le précise pas.
Que Djeeb ait des fans, passe encore, qu’ils prennent sur eux de lui assurer une descendance est touchant, mais qu’ils réitèrent en anglais ce que j’ai fait subir à la langue de Molière me semble ahurissant. Dois-je céder et trahir, forcément trahir, plus que traduire ? Je n’ai pas encore accepté.
Toutefois, l’idée de me retrouver en position d’interpréter à ma sauce, non pas mes propres pulsions écriveuses, mais tout un roman inspiré par un personnage et – d’après ce que j’ai pu en lire – par un style que j’ai développé, m’a paru assez bizarre et foutraque pour être tentante.
Avant de répondre définitivement oui à M. Handulbar j’ai fait l’exercice sur les premiers paragraphes. Si quelqu’un souhaite me donner son avis, aussi bien sur la prose de L. Jack Handulbar que sur ma traduction, je suis preneur.
Voici donc le texte original :

Djeeb the Oldtimer
A twilit of blood drowned the city under its stretched shadows as a figure slipped out of an alley to the forecourt of a new building whose facade swore against the misery of the decor. Around, this downgraded area was nothing but ruins, rubble and waste from better times, exhausted by the years. In contrast, and perhaps also for lack of light, the building could look impressive. A few steps of light wood, passed in a silent jump by the discreet passer-by, led to a high double door, surmounted by a panel as wide as a wedding bed sheet. It could be read in letters to the engraving of the scorching sun: COLLECTION SCORIOLIS. A more talkative subtitle announced: Museum of Wonders and Prodigies collected along the Coastal Arc, or Beyond.
The figure turned an indecipherable face toward the street before opening the door to sneak in. The interior, vast and dark, was lit only by a candle placed on a pedestal table beside an armchair of dimensions so pretentious that one would have said a theater accessory, a throne of farce. Djeeb Scoriolis was slouching there, a morose expression lengthening his chiselled face. In his hair as always capped in raven wings glittered silver threads more and more numerous.
Although silent and almost invisible, the appearance of the intruder made him raise his head. Djeeb’s gaze glowed with a dim light as he detailed the outfit – jacket and tight pants, long wrap-around cape – and the impenetrable white mask only pierced with two pupil-sized holes.

Et la traduction rapide que j’en propose.

Djeeb l’Ancientempeur
Un crépuscule de sang noyait la ville sous ses ombres étirées lorsqu’une silhouette se glissa hors d’une ruelle jusqu’au parvis d’un bâtiment neuf dont la façade jurait contre la misère du décor. Alentour, ce quartier déclassé n’était que ruines, gravats et déchets issus de temps meilleurs, épuisés par les ans. Par contraste, et peut-être aussi par manque de lumière, la bâtisse pouvait paraître imposante. Quelques marches de bois clair, que le discret passant franchit d’un bond silencieux, menaient à une haute porte à double vantail surmontée d’un panneau aussi large qu’un drap de lit nuptial. On pouvait y lire en lettres à la gravure accusée par le soleil rasant : COLLECTION SCORIOLIS. Un sous-titre plus disert annonçait : Musée des Merveilles et Prodiges collectés de par l’Arc Côtier, voire Au-Delà.
La silhouette tourna un visage indéchiffrable vers la rue avant d’entrouvrir la porte pour entrer furtivement. L’intérieur, vaste et sombre, n’était éclairé que par une chandelle posée sur un guéridon aux côtés d’un fauteuil de dimensions si prétentieuses qu’on aurait dit un accessoire de théâtre, un trône de farce. Djeeb Scoriolis y était avachi, une expression morose allongeant son visage buriné. Dans sa chevelure comme toujours coiffée en ailes de corbeau brillaient des fils argentés de plus en plus nombreux.
Bien que silencieuse et quasi invisible, l’apparition de l’intrus lui fit lever la tête. Le regard de Djeeb s’alluma d’une lueur mauvaise alors qu’il en détaillait la tenue – veste et culotte serrées, longue cape enveloppante – et le masque blanc impénétrable seulement percé de deux trous de la taille des pupilles.

N’étant pas traducteur de profession, le travail sur ce lourd texte devrait me prendre une bonne année.
Rendez-vous donc l’an prochain à la même date pour savoir ce qu’il en est.

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En attendant, je lis toujours La petite Femelle, de Philippe Jaenada (700 pages d’enquête serrée).

Des nouvelles du mardi

Posted in Jeudi,Vittérature par Laurent Gidon sur 21 mars, 2018
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L’an dernier à la même époque je passais tous mes jeudi à Faverges pour y animer des ateliers d’écriture dans le cadre de Fabric’Arts, le projet de développement par la culture du Pays de Faverges aux Sources du lac d’Annecy.
Cette année j’y retourne, mais le mardi, et seulement deux fois, pour un projet qui tient au cœur d’un professeur de mathématiques du collège Lachenal.
L’idée est d’accompagner les futurs collégiens en invitant les 6èmes à leur raconter « C’est comment l’collège ? »
Au cours de quatre séances d’une heure, j’ai donc eu le plaisir de guider une vingtaine d’élèves dans l’expression de leur expérience personnelle du collège.
Ils ont mis à jour les définitions de quelques mots qui n’existent pas encore pour des CM2 mais qu’ils vont rencontrer l’an prochain (Casier : distributeur à bonbons caché derrière une petite porte fermée au cadenas), ils ont rafraîchi leur mémoire des premiers moments au collège par des « Je me souviens… » à la Pérec, ils ont décrit une visite polysensorielle des lieux (les escaliers, ça pue)…
L’ensemble sera mis en page sur plusieurs grandes affiches diffusées dans quelques écoles, puis présentées dans une exposition publique.
Avant la dernière séance il nous a fallu un marathon sprint de correction (nous, la coordinatrice de Fabric’Arts et moi) entre midi et deux pour que les élèves puissent recopier au propre leur prose qui sera affichée manuscrite. Ouf, c’est fait, sur jolis papiers de couleur fluo.
Et moi, j’ai repris la route du bord du lac, aller-retour dans la journée, en profitant de quelques belles lumières.
Un matin à l’aller j’ai retrouvé l’auto-stoppeur véhiculé l’an dernier et qui fabriquait ses propres planches à roulettes. Nous avons parlé des ateliers, notamment à la prison de Bonneville, et de la façon dont notre société commençait par concentrer les déshérités dans les quartiers avant de sélectionner les plus aguerris pour un stage de perfectionnement en prison dont ils sortiraient diplômés en MTS (Menace To Society). Bonheur triste d’être d’accord et de n’y rien pouvoir.
Et au retour hier soir j’ai pris un jeune homme qui attendait depuis 25 minutes dans le froid pour que je le dépose moins de trois kilomètres plus loin. Bon. Même pas de détour à faire pour le rapprocher. Une bise à décrocher les volets secouait les vagues et trouait les nuages, juste de quoi flasher la falaise d’en face, comme un appel à la grimpe.
Je conduisais, je n’ai pas pu photographier, mais voici ce que ça peut donner, sauf qu’il faut imaginer plus de nuages et une dramatisation de la surface lacustre :

Et entre deux ateliers, je lisais La Petite Femelle, de Philippe Jaenada, puisque j’ai fini La Serpe.

Miroir du temps

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 3 mars, 2018

Une jeune femme se prépare dans sa salle de bains, face à son miroir.
Elle fait tomber un bracelet, le ramasse, et lorsqu’elle se relève ce n’est plus son image dans le miroir, mais celle de l’enfant qu’elle était, 10 ou 15 ans plus tôt.
La jeune femme s’agace de retrouver cette enfant (« T’es encore là, toi ! ») qui lui demande pourquoi elle fait la gueule, pourquoi elle est souvent triste en ce moment.
La jeune femme réfute et reproche à l’enfant de manger des bonbons : « Tu m’étonnes que j’ai un gros cul maintenant ! »
Dénégations de la fillette : non, son soi à venir n’a pas un gros cul, non l’enfant n’est pas déçue de l’adulte qu’elle est devenue, elle en est même plutôt fière.
L’adulte, perturbée, lui demande de se taire.
L’enfant traverse le miroir et se blottit contre le ventre de son soi adulte : « Ça va aller, je t’aime toujours. »
L’adulte, soudain soulagée, lui caresse les cheveux : « Merci… »
Depuis l’extérieur une voix masculine demande si elle est prête.
La jeune femme répond oui, puis répète comme pour elle-même en se regardant dans le miroir : « Je suis prête. »

Prête à quoi ? On ne le saura pas, mais est-ce important ?
Il me semble qu’en moins d’une minute cette petite vidéo de Emma Chaïbedra, présentée au Mobile Film Festival, concentre quelques clés de l’estime de soi.
Il est facile de se demander si l’adulte que l’on est devenu a trahi les promesses de l’enfance.
Facile aussi d’accuser les erreurs passées pour les échecs ou les doutes présents. Le regard adulte sur l’enfant qu’on était fonctionne avec de la mémoire et des regrets.
Plus difficile est d’imaginer le regard que l’enfant d’hier porterait sur l’adulte d’aujourd’hui.
Et plus difficile encore de se convaincre que oui, l’enfant peut regarder avec étonnement, admiration, amour, l’adulte qu’il sera. Sans regrets.
Ce regard-là, nous l’avons sans doute tous en nous, et même triplement selon l’analyse transactionnelle.
L’accepter, le cultiver même, aide sans doute à se préparer… À quoi ?

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Pendant que je me prépare, je lis La Serpe, de Philippe Jaenada, entre agacement et éblouissement.

Encore, encore aujourd’hui

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 17 février, 2018

Aujourd’hui, j’ai cinquante-deux ans.
Si j’étais mon père, dans deux ans et huit mois je serais mort.
Mais je ne suis pas mon père, bien que les années nous rapprochent.
Moi, je ne suis encore qu’à mi-chemin.
Aujourd’hui comme souvent je pense à lui et à ce que nous n’avons pas eu le temps de nous dire avant qu’il meure.
J’en ai tiré un roman, Persistance*, dont aucun éditeur n’a voulu pour l’instant.
Avec L’Abri des regards, j’ai l’impression que ce livre a changé ma manière d’écrire, et peut-être ma manière de vivre.
Je suis redevenu une sorte de chasseur-cueilleur. Je glane ici ou là ce qu’il me faut d’argent, de chaleur et de sourires pour vivre au jour le jour. Sans plan, comme en sursit. Avec plaisirs, surprises et émerveillements.
Pour cela je m’appuie chaque jour sur ma tribu, immense, qui compte l’humanité entière.
Tous comptent. Hier j’achevais la restitution d’une série d’ateliers d’écriture poétique dans une prison. En mars, je débuterai une série d’ateliers avec les adolescents en souffrance d’un hôpital psychiatrique de jour. Et ce matin je pars grimper avec des amis chers en pensant à mon père parce que c’est ce qu’il aimait le plus.
Encore, encore aujourd’hui, merci à tous.

Georges Gidon 1940-1994

*Si quelqu’un est intéressé par la lecture de Persistance, il suffit de m’en demander le fichier.

Le bois et le temps (qu’il fait et qui passe)

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 15 février, 2018
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10h22 / 3,2° dehors / 16,6° dedans

Cet hiver le poêle ne chauffe pas bien.
Il ne fait pas très froid dehors, mais nous avons du mal à dépasser les 17° dans la maison. Chaque matin au réveil il fait un petit 15 dans la cuisine, ce qui me pousse à rallumer d’urgence.
Nous ne savons pas si c’est à cause du bois, de moins bonne qualité, un problème d’isolation détériorée depuis l’an passé, ou simplement une mauvaise gestion du feu de notre part.
Nous sommes tentés de brûler plus. Pourtant, même quand nous cédons à cette tentation, la température intérieure ne monte pas.
En revanche le tas de bûche baisse.
Nous avons brûlé mi-février ce que j’avais prévu pour mars.
Il ne restera bientôt plus rien.
Cette constatation, non pour faire pleurer sur notre sort, mais parce qu’elle me permet de ressentir physiquement ce qu’éprouvent ceux qui ont peu, ceux qui n’ont pas assez, ceux qui voient leurs réserves s’épuiser sans espoir d’aide face aux temps encore plus difficiles.
Ils ont déjà froid ou faim, alors qu’autour d’eux règnent l’opulence et le gâchis.
Ils savent que ça ne va pas s’arranger, qu’ils vont avoir encore plus froid ou plus faim, parce que d’autres accaparent ce qui leur permettrait – ce qui nous permettrait à tous – de se chauffer ou de se nourrir convenablement.
Ceux qui accaparent ne sont pas des sales types.
Seulement ils restent inconsciemment (pour la plupart d’entre eux j’espère) ancrés dans leur mode de prédation parce qu’ils croient en deux notions irréfutables.
D’abord qu’il n’y a pas assez pour tous.
Ensuite qu’ils ont mérité leur part et donc que celui qui manque mérite de manquer.
Selon les obédiences, ces deux croyances se justifient de bien des façons, mais elles sont là, bien ancrées.
Ironiquement, cette croyance d’un partage impossible est la mieux partagée.
Même ceux qui manquent y croient. Sinon, la révolution partageuse aurait déjà été accomplie.
Cela me rappelle un passage du Sapiens, de Yuval Noah Harari, page 140 :

Comment amener les gens à croire à un ordre imaginaire comme le christianisme, la démocratie ou le capitalisme ? Premièrement vous ne voulez pas admettre que l’ordre est imaginaire. Vous protestez toujours que l’ordre qui soutient la société est une réalité objective créée par les grands dieux ou les lois de la nature. […] Le marché est le meilleur système économique : ce n’est pas Adam Smith qui l’a dit, ce sont les lois immuables de la nature.

Les lois immuables de la nature font qu’en hiver il fait froid, mais elle n’impliquent pas que je dois avoir froid.
Je peux couper plus de bois l’année précédente, en racheter cette année, ou descendre dans le Sud. Et sans doute d’autres solutions que je ne parviens pas à imaginer, ancré que je suis dans mes propres croyances.

Agir – ou ne pas agir – selon nos croyances, c’est ce que nous faisons tous, et assez facilement.
Mais changer de croyance, voilà le défi.

On ne tiendra pas jusqu’à mai…

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Évidemment, en grelottant je lis toujours Sapiens Une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat.

L’espace moins dangereux que les gens

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 9 février, 2018
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Heavy !

Elon Musk vient de lancer Falcon Heavy, sa grosse fusée badaboum dans l’espace. Bravo Elon !
Le milliardaire stratosphérique aurait dans l’idée d’envoyer des gens sur Mars, des héros, des vrais, qui partiraient pour au moins 6 mois de voyage à travers le grand rien avec personne autour. Un risque de voyage sans retour.
C’est vrai que ce sera dur.
Mais ce qui est dur aussi, c’est sans doute de tenter des traversées à peine plus courtes, et bien plus actuelles.
Avec du désert ou de la mer autour.
Avec surtout des gens, plein de gens, qui sont là, sur le chemin, pour vous racketter, vous bloquer, vous esclavagiser, vous rançonner, vous torturer au besoin, et tout ça sans même la promesse d’un voyage sans retour : à l’arrivée vous avez plus de chances de vous faire renvoyer au départ que de trouver un endroit où vivre mieux.
Alors si monsieur Elon Badaboum Heavy cherche vraiment des héros prêts à tout, il peut venir les chercher sur les pistes qui traversent le Sahara, dans les boîtes à torture du Sinaï, les marchés aux esclaves de Libye, les barbelés des enclaves ou les jungles déforêstées de chez nous. Il y trouvera du lourd !
Ça lui coûtera le millième de sa fusée, mais ça donnera de l’avenir à plus de monde.
Et s’il lui reste des migrants volontaires pour le grand saut vers Mars sans retour, on saura ce qu’ils fuient : nous, les autres, les gens.

Heavier !

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Pendant que les fusées montent et que les migrants plongent, je lis (comme tout le monde) Sapiens, de Yuval Noah Harari, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat.

En parler, ou pas…

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 29 janvier, 2018
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Télescopage entre les impressions à la sortie de Pentagon Papers (la nécessité absolue de dire, doublement exprimée par le scénario du film et par le miroir qu’il tend à notre époque) et une brève discussion sur un statut facebook revendiquant le droit de tout dire sans politiquement correct dans un monde rêvé « où on n’est pas homophobe quand on traite un gros con d’enculé, où on n’est pas grossophobe quand on traite un enculé de gros con.* »
Pour faire court, Pentagon Papers me semble traiter de la responsabilité, et du courage qu’il faut pour l’assumer.
Assumer sa responsabilité d’organe de presse lorsqu’on est le Washington Post, c’est à la fois publier les documents que la présidence voudrait cacher, mais aussi s’assurer que cette publication pourra se poursuivre, donc en vérifiant que les formes légales y sont afin de ne pas s’exposer à une procédure bâillon.
Le courage, c’est le risque de tout perdre, emploi ou fortune, et liberté. Courage encore rehaussé par la condition de femme dans les années 70, lorsqu’on a passé les cinquante années conscientes de sa vie à profondément intégrer une position secondaire cantonnée à l’entretien de la maison, des enfants et de sa personne pour la bonne réputation du mari.
Une époque révolue ?
Pour qu’elle le soit il faudrait que l’on cesse d’assigner aux caractéristiques ou aux choix d’une personne la valeur de clichés.
Cesser de pleurer sur le mode Ouin, on peut plus rien dire, le politiquement correct tue ma diversité chérie… Ouin ! comme le fait le statut de ma relation facebook avec, ainsi que le dit Chevillard, la courageuse fierté de l’escargot lorsqu’il combat de ses antennes molles.
Revendiquer les expressions « je chiale comme une gonzesse*» et « je suis ému comme une tafiole*» tout en affirmant n’être ni misogyne ni homophobe, n’est pas signe de courage face au règne hypothétique du politiquement correct.
C’est juste faire preuve de paresse lexicale. On peut trouver d’autres images, d’autres comparaisons, qui ne heurtent pas les sensibilités et enrichissent le langage. On n’est pas obligés, mais on peut. Sinon…
C’est se donner la possibilité de ricaner entre vrais mâles qui sont comme lui « un vrai mec, un burné, un roc, un cap, une péninsule*» et qui s’accordent à dire que « le politiquement correct me fait chier la bite.*»
Il n’y a aucun courage à se revendiquer de cette fausse liberté de parole : ils sont légion ceux qui exigent de pouvoir traiter un Noir de nègre et croquer sa tête, un homosexuel de pédale, de tante ou de tarlouze pour bien signifier qu’ils n’en sont pas, et une femme de chialeuse pour… pourquoi, au fait ?
Ce n’est pas lutter vaillamment contre une pensée unique fantasmée, redoutée comme travaillant à gommer toutes les différences dans un langage à la tiédeur vomitive. Ne pas insulter les gens n’a rien de politiquement correct, ni rien de tiède : il s’agit seulement de décence. Gonzesse, tafiole, enculé… aucun de ces mots n’est interdit, on peut juste en chercher d’autres, imaginer d’autres façons d’imager, tout aussi truculente et colorées, se réinventer un peu. Le mec de facebook n’ira pas en prison pour les avoir employés, aucun courage là-dedans, juste l’effet de meute, et ça marche, son statut fait le plein de like.
Et surtout, c’est participer à maintenir le cliché qui veut qu’une gonzesse soit chialeuse, une tafiole émotive, et donc qu’un vrai mec ne pleurera pas dans sa plénitude, ni ne s’émouvra dans son hétérosexualité normative. Des clichés qui nous privent tous de pleurs ou d’émotions légitimes en les limitant aux gonzesses ou aux tafioles. Des clichés qui réduisent autant ceux qu’ils ciblent que ceux qui en ricanent.
Des clichés qui font que, pour éviter l’humiliation, un gouvernement a envoyé pendant trente ans toujours plus de jeunes Américains se faire tuer et blesser au Viêt-nam tout en sachant que cette guerre était déjà perdue.
Des clichés donc qui blessent et qui tuent.

*Toutes les citations entre guillemets sont copiées et collées sans modification depuis le statut facebook susmentionné.

 

 

 

 

 

 

 

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J’ai lu plein de trucs depuis la dernière fois, notamment On regrettera plus tard, d’Agnès Ledig.

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