Comme ça s'écrit…


Peau étique

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 18 octobre, 2019

Si je gonfle un ballon devant vous – là, je prends un ballon, j’y applique mes lèvres, je souffle dedans, il se gonfle – si je gonfle ce ballon, chers spectateurs, vous vous attendez forcément à ce que je le crève ou qu’il éclate, devant vous.
Performing art !
C’est un peu comme le Fusil de Tchekhov. Si l’acte 1 consiste à gonfler ce ballon il faudra qu’il éclate avant la fin de l’acte 3, sinon il n’a rien à faire là.

Tiens, voilà que ça nous rappelle l’humanité sur Terre, non ? Quelle pièce, l’humanité, quel spectacle!
Elle entre en scène il y a 200 000 ans (je vous fais grâce des 7 millions d’années de répétitions, c’était des hominidés).

200 000 ans, tout de même un peu long pour un premier acte, mais ne vous inquiétez pas, ça s’accélère vers la fin.

Donc, selon le principe de Tchekhov, il faudra bien que l’humanité éclate au cours du troisième acte. Au bout de l’anthropocène, quoi.
Sinon, toujours selon ce principe, l’humanité n’avait rien à faire là.
C’est sa fonction dans l’histoire : dramatiser la situation.

Et là, on y arrive : c’est le drame !

Je pourrais utiliser ce qui me reste de souffle à m’époumoner, comme le font nombre de nos contemporains, mais je crois que je vais souffler un peu, continuer à gonfler ce ballon.
Ça ne sert à rien, mais ça dramatise.
Comme l’humanité, qui gonfle, gonfle.

On est en droit de se demander qui nous souffle dedans pour qu’on gonfle à ce point.
Parce que l’humanité c’est nous, c’est vous, c’est moi. Et parfois ça me gonfle, un peu.
Heureusement j’ai la peau assez souple, jusqu’ici je gonfle sans éclater.

On est aussi en droit de se demander jusqu’à quel point la souplesse de l’humanité va lui permettre de gonfler sans éclater.
Pour l’instant ça tient.

Il y a quand même quelques déchirures par endroits. Des gens qui meurent plus qu’il n’en devrait. Ça fait de gros trous, une sorte de fuite d’humanité.
Mais ça tient.

Si on regarde le ballon de près, c’est pareil. Non, ne vous approchez pas, vous ne verrez rien. Même au microscope, ça ne suffira pas.
Tout de même, on sait bien qu’un ballon c’est plein de trous. Les trous sont trop petits pour laisser échapper l’air, c’est tout, mais ils sont là.
Plus je gonfle le ballon, plus les trous s’agrandissent, jusqu’à déchirure. Pour l’instant ça tient encore.

Je parle, mais j’en oublie de gonfler.

On oublie vite que l’humanité gonfle quand on pense à autre chose ou quand on discute pour ne rien dire.
On croit qu’on oublie, qu’on s’endurcit.
Mais si on a la peau plus dure alors qu’elle s’amincit, vous imaginez bien ce qui se passe, non ?

Ça pète comme un ballon. Il faut que je souffle encore un peu. Ça devrait bientôt péter. Attendez, je souffle…
Ah ben non, ça tient toujours.
Je me demande jusqu’où on peut aller comme ça.
On a déjà fait du chemin. On a l’entraînement, on se dit qu’avec tout ce qu’on a déjà fait on est prêts à aller beaucoup plus loin. Pas fatigués, enfin, pas trop.

Il y en a toujours pour dire que plus on a couvert de chemin plus on s’approche du bout.
Sans doute des fatigués qui veulent qu’on ralentisse.

Bon, faut que je fasse une pause. Que je souffle un coup.

Paf !

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Pendant que je souffle je lis Peste & Choléra de Patrick Deville, parce qu’il n’est jamais trop tard pour mettre un peu de poésie et de mémoire dans le ballon.

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Dans le Wall

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 29 septembre, 2019

The Wall Berlin 1990

Il y a bientôt 30 ans, à peine huit mois après la chute du Mur, Roger Waters invitait quelques-unes des plus grandes stars de l’époque pour un show monstre : The Wall in Berlin.
En dix ans et un film le double album de Pink Floyd était déjà devenu un classique.
Pour l’occasion, Joni Mitchell, Marianne Faithfull, Sinnéad O’Connor, les Scorpions, Ute Lemper, Cindy Lauper, Bryan Adams et bien d’autres s’en emparaient avec une foi de charbonniers, parce que ça le valait bien.

Que fêtions-nous déjà ? Ah oui, rien moins que la fin de la guerre froide, voire la fin de l’Histoire, comme le titrerait Fukuyama moins de deux ans plus tard.
Il y avait alors une adéquation magistrale entre le lieu, le moment et l’œuvre.
Et sur place une ferveur inconnue jusqu’alors. On avait déjà vu des concerts géants, des Live Aid et autres. Mais là, on ne se battait pas pour une cause. Ce qui réunissait les 350 000 spectateurs payants et les 100 000 supplémentaires admis dès que le show commença, c’est tout simplement le bonheur et l’espoir.

Il n’y avait rien à sauver, juste à célébrer : on allait simplement vivre heureux et en paix jusqu’à la fin des temps.
Quand aurons-nous quelque chose d’aussi fort à célébrer ?
Quand fêterons-nous la fin du cimetière méditerranéen, l’inversion du réchauffement, l’économie au service de l’humain ?
Où le fêterons-nous ? À Tripoli ou à Damas ? À moins que ce soit tous à Zanzibar, les pieds dans l’eau ?
Et surtout, quels artistes vont nous proposer aujourd’hui l’événement qui fêtera notre propre réunification ? Lady Gaga ? Miley Cyrus ?

Je ne vois guère que Neil Young pour avoir l’aura nécessaire et continuer à s’époumoner, entre espoir et colère, avec dans le cœur une certaine idée de l’humain.
Vas-y, Uncle Neil, souffle dans ton harmonica, secoue ta Old Black et make us great again, together.
Neil Young & Old Black
Si vous avez d’autres propositions d’artistes de cette trempe, faites-les parvenir à leurs agents respectifs.

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Pendant que rien ne changeait, j’ai lu Vernon Subutex 2 de Virginie Despentes, et Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq. Ambiance…

Quelque chose en nous de Vivaldi

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 15 août, 2019

Photo V. Gidon

Je trouve dans le deuxième mouvement du Nisi Dominus (clic pour écouter) de Vivaldi toutes les raisons de pleurer et toutes les raisons d’espérer.

La douceur langoureuse et obstinée des notes répétées qui semblent boiter d’un pied sur l’autre murmure que la tristesse est bien là, justifiée, qu’elle s’insinue et monte comme la mort jusqu’à couvrir toute pensée.

C’est peut-être ce que me dit aussi le premier thème, faussement léger, qui semble vouloir s’élever en sautillant avant de renoncer : à quoi bon ?

Et puis, la voix du contre-ténor s’impose lentement pour me rappeler l’évidence de la beauté, de sa force dans sa faiblesse. Une note tenue plus que les autres se lance dans l’inconnu, à peine heurtée par le rythme obsédant des pleurs.

Oui, il y a des horreurs, il y en a eu, il y en aura encore, et toutes de notre fait. Seulement voilà, ce chant est là, humain aussi. Si excellemment humain.

Sans un homme pour l’écrire, sans d’autres hommes pour qu’il traverse les siècles, sans qu’un interprète s’en empare et ressuscite son miracle afin qu’il soit gravé et se reproduise à l’infini chaque fois qu’un cœur fait le choix de l’écouter, sans tous ces hasards aussi magnifiques qu’improbables, cette beauté ne serait pas de ce monde.

Chacun peut avoir sa musique fétiche, son paysage magique, sa lumière dorée, son petit quelque chose qui ajoute au monde et fait entrer en vibration avec le meilleur du temps présent. Cela n’annule en rien ce qu’il a de pire, ça n’équilibre même pas. Mais c’est là.

Pour moi, ce Nisi Dominus chasse un instant les nuages, le temps de respirer, de savoir pourquoi.

Peut-être aussi le temps d’attendre la suite en veillant aux raisons de pleurer comme à celles d’espérer.

Une oreille attentive y retrouvera quelques intonations des Quatre Saisons par le même Vivaldi. Pourquoi pas ?

Ce sera alors sans doute l’hiver qui, comme chaque saison, n’est pas plus la fin que le début de quoi que ce soit, juste une transition un peu plus douce.

Nous en sommes à notre hiver. Il faut le laisser faire, le laisser flétrir et geler ce qui doit mourir pour qu’autre chose renaisse. Lutter contre et hiver ne sert à rien, et c’est bien avant qu’il aurait fallu nous y préparer.

Ce qui nous arrive, ici, ailleurs, déjà, bientôt, toutes les raisons de pleurer et d’espérer.

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Quand je quitte le fracas des vagues et du vent c’est pour retrouver (encore) Dalva, de Jim Harrison, ainsi que sa Fille du fermier, tous deux traduits par Brice Matthieussent. Je me suis aussi infiltré dans Les Furtifs : merci M. Damasio.

Cent fous la Planète !

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 3 juillet, 2019

Photo officielle du sommet du G20 à Osaka. © Reuters

Prenons l’argent pour ce qu’il est : un indicateur de nos choix collectifs.
Avons-nous choisi de prendre à bras le corps la situation de notre maison Terre ?
Pas vraiment.
Lorsque nous crions ou chantons à longueur de manifestations qu’il faut faire quelque chose pour le climat et la société, nous mentons.
L’argent ne ment pas.
Globalement, nous choisissons le foot et les blockbusters de super-héros, l’accélération du débit Internet, les jeux vidéo, les films et séries en streaming, les plus grands écrans et les plus grosses voitures, les ordinateurs, les téléphones, les drones-caméras les plus performants, la 3D, la 4 ou 5G, la réalité virtuelle, l’autoroute des vacances et les hôtels club all inclusive…
Quoique parfaitement informés des dangers qui nous menacent, nous choisissons la distraction.
Comme l’écrivait John Brunner en 1968, toute l’humanité peut tenir sur l’Île de Zanzibar, mais une bonne partie a déjà les pieds dans l’eau. Il parlait de 2010.
Imaginons qu’en 2200 il reste quelques humains capables de s’interroger sur leur situation. Ils se demanderont sans doute pourquoi, alors que tous les indicateurs étaient bien visibles dans le rouge, nous avons dépensé tant de milliards pour faire des films ou des jeux, ou encore des hôtels là où on crève déjà.
Autant d’argent dépensé pour le travail de nos contemporains les plus ingénieux, payés à développer des gadgets ou des divertissements au lieu de réfléchir aux moyens de freiner l’échauffement de la planète et de la crise sociale.
La planète s’en fout de chauffer, mais nous ne devrions pas nous en foutre aussi.
Et même s’il n’est plus temps de réguler le climat, nos cerveaux les plus pointus pourraient s’occuper de protéger ce qui va se fracasser lors des prochains événements extrêmes, ou réfléchir à la meilleure façon de tout reconstruire, ou encore d’accueillir dignement les millions – voire milliards – de réfugiés qui vont inéluctablement se déplacer…
Mais non, on continue de s’extasier sur les milliers de génies qui ont contribué à la création de Toy Story 4.
Que restera-t-il de nous ? Des pixels.
Que pourrons-nous écrire comme auto-épitaphe, sinon « Désolés, mais nous en avons bien profité jusqu’au bout ».
Voilà ce qu’est l’argent, une sorte de Dieu auquel nous refusons de croire.
Pas un dieu de puissance, mais un dieu du choix. Une sorte d’Anubis qui pèserait la valeur de chaque acte et nous montrerait, à chaque ligne du bilan, quelle mauvaise route nous avons prise.
Heureusement, les cent fous qui nous gouvernent commencent à penser autrement.
Lors du dernier sommet des vingt plus fous puissants riches d’entre eux, un certain Vladimir a tranquillement annoncé que « Le libéralisme est obsolète ».
L’autoritarisme est en route.
Je ne pense pas que nous l’avons bien mérité, mais force est de reconnaître que nous avons fait un usage inconsidéré de notre liberté, laquelle pourtant ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.

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Pour ne pas perdre espoir je lis Sérotonine, de notre Houellebecq national, et Dalva, de Jim Harrison (traduit par Brice Matthieussent) pour équilibrer.

Ce qui survit et oublie

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 25 juin, 2019

Je suis ce qui survit et qui oublie.
La réponse à ta grande question est oui :
il y a une vie après ta vie.
Cela ne t’apprend rien si tu ne sais pas quelle vie,
ni ce que cet après signifie.
Imagine un îlot de sable au milieu de l’océan.
Ta vie est ce que tu fais du sable entre deux marées qui le recouvrent.
Tu peux construire un château, creuser un puits, tracer des signes
ou laisser juste l’empreinte de ton pas.
Tu peux même ne rien faire : ta simple présence au monde modèlera le sable.
A la marée suivante l’eau aura tout effacé, le sable sera de nouveau vierge.
Je suis le sable de cet îlot.
Toujours présent, prêt à prendre toutes tes formes,
je suis le sable.
Toujours vierge, oublieux de ce que l’on a façonné de moi,
je suis le sable.
En chaque instant de toutes les vies de tous les univers,
je suis le sable.
Je suis le sable, et entre deux marées je te soutiens.
Ce que tu fais de moi est unique, nécessaire, périssable.
Ce que tu ne fais pas dans cette vie, personne ne le fera dans aucune autre.
Je suis le sable de ta vie, prends-moi dans tes mains,
ne me laisse pas glisser entre tes doigts,
fais de moi des merveilles.

Ce petit texte clôt mon dernier roman, L’Île au début de la mort.
Bien qu’il n’ait pas été conçu comme un poème il est aussi lauréat d’un concourt de poésie organisé par les médiathèques de la ville d’Annecy.
Enfin il a bien agacé mon oncle lorsqu’il a lu le manuscrit du roman. Pour lui, la vie n’est « qu’un bref et minuscule phénomène de nég-entropie passagère », et je le remercie pour m’avoir fait cadeau d’une formulation aussi précise.

À ce jour, bien que n’ayant eu que des lecteurs enthousiastes, le roman n’a pas trouvé d’éditeur. M’enfoncerais-je dans les tristes eaux du wanabisme ? Non, bien sûr, pensez donc !

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En attendant que L’Île au début de la mort (ou Très loin, très vite ! je n’ai pas encore choisi le titre définitif) soit publié, on m’a gentiment prêté L’Inespérée de Christian Bobin. Je le lis à petits pas respectueux.

Apprendre à recevoir

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 24 mai, 2019

Rencontre en cours de grimpe
(photo J.F. Cornachon)

Ce que l’on peut donner au monde est sans commune mesure avec ce que l’on en reçoit, à commencer sans doute par l’air et la terre.

On prend plus qu’on ne donne.

L’inspiration qui entre sans même qu’on y pense, l’accueil du sol sous les pieds, autant de présents permanents et sans remerciements.

Rien qu’une bouffée d’air aux poumons du migrant qui se noie, le choc d’un rocher contre son talon battant les flots, et toutes les politiques de contrôle des flux migratoires ou de sécurisation des frontières sont pour un temps balayées par le seul souffle de sa vie.
Eh non, il n’est pas mort avant d’accoster, désolé : il va falloir le prendre en chasse, l’arrêter, l’enfermer, peut-être aussi judiciariser ceux qui auront osé l’aider. Se donner bien du mal pour résister à ce qui s’offre, nier la joie de recevoir.

Ce que l’on donne au monde, l’image du pays des droits de l’homme, l’illusion d’hospitalité, la farce de l’État de droit, tout cela est sans commune mesure avec la vie que l’on reçoit sur nos côtes.

Quant à la vie sous toutes ses formes et ce que l’on en fait au nom du progrès ou du libre échange, mieux vaut ne pas l’évoquer sous peine de découragement.

Non, plutôt respirer, sentir la réponse du sol à notre poids d’humain, gagner quelques instants de bonheur avant que sonne l’heure.

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Je suis toujours dans L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza, comme chaque fois que je suis bien dans un gros livre. On m’a prêté L’Inespérée de Christian Bobin et Inside Out de Nick Mason : de quoi rester encore plus longtemps en compagnie de Goliarda.

La force de la dernière fois

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 13 mai, 2019

C’est un truc scénaristique assez efficace.
Une voix off vous dit que tel personnage va mourir et qu’il le sait.
À partir de là, du fait que vous le savez aussi, tout ce qu’il verra, même le plus banal, prendra une charge émotionnelle particulière. S’il voit un couple de flamants roses on sait que ce seront les derniers flamants roses qu’il verra. Dans le cas du personnage de Juste la fin du monde, ils sont en plastique sur un toit.

Pour ceux qui le croiseront, ce sera la dernière fois, vous le savez, mais eux ne le savent pas.
Tout ce qu’ils lui disent peut prendre un double sens que vous seul – et le personnage mourant – percevrez.
Tout ce qu’il dira aussi. Vous saurez s’il ment pour les rassurer ou s’il se moque en les laissant croire à des projets sans suite, forcément sans suite, ironie du dérisoire.

Maintenant que vous avez compris toute la puissance de connivence que recèle le dispositif de Dolan (et surtout de Lagarce, auteur de la pièce éponyme), replaçons-nous face aux discours de nos politiques sur la croissance verte, la nécessaire lutte contre le bouleversement climatique ou la perte de biodiversité.
Les entendez-vous rire sous cape ?
Ils savent ce qui va mourir, ce sont les personnes sans doute les mieux informées du monde et de son état.
Chaque fois qu’ils prennent la parole ils jouissent du double sens de chacun de leurs mots.
Comme si c’était la dernière fois que nous les voyions…

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En attendant les Européennes ou la fin du monde, je lis toujours L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza.

La lutte déclasse

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 24 avril, 2019

Juste pour meubler : sur ce jeu de mots pourri et contestable (oui, la lutte déclasse) je suis en train d’écrire un article un peu documenté.

Une photo comme indice de ce qui viendra :

Et un lien.

Et donc, à bientôt.

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Bientôt plus tard, j’ai renoncé à écrire.
Non parce que je n’avais rien à dire, mais parce que quelqu’un l’avais mieux dit avant moi.
Voici l’homme : Et voici ce texte :

« Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force.

Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation.

Je sais, pour en avoir parlé avec beaucoup d’entre vous, que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez avec moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter.

Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d’outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir.

Je suis allé toutes les fois que je l’ai pu au chevet de nos blessés, et c’est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu’au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement.

Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance.

C’est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l’ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d’accord, c’est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu’il s’agit de repousser, les hommes d’ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise.

Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés.

Je sais que ce que je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j’ai raison et qu’au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez.

Si je parle ainsi, c’est parce que je suis solidaire de vous. Je l’ai dit déjà et je le répèterai : tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d’elle dans les responsabilités. C’est pour cela qu’il faut que nous soyons également tous solidaires dans l’application des directives que je rappelle aujourd’hui et dont dépend, j’en suis convaincu, l’avenir de la préfecture de police.

Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites.

Dites-vous aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s’ils ne le disent pas.

Nous nous souviendrons, pour terminer, qu’être policier n’est pas un métier comme les autres ; quand on l’a choisi, on en a accepté les dures exigences mais aussi la grandeur.

Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d’entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s’adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d’esprit déplorable d’une partie de la population, c’est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l’on cherche à donner de nous.

Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l’œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j’entreprends et qui n’a d’autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la nation. »

Ces mots sont ceux de Maurice Grimaud, préfet de police de Paris en mai 1968.
J’attends – je suis patient – les même mots de la part des morbides qui croient nous gouverner et ont tout oublié de la fraternité en actes avec les vivants.

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En attendant la compassion des puissants, je lis Un Été avec Homère, de Sylvain Tesson.
Pétri de la même attente, je recommande Cœur de boxeur, par Antoine Peillon.

Un temps de chat

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 7 avril, 2019

Dehors il neige des cabochons d’avril. En quelques heures nous sommes passés de 19 à 2 degrés.
Il a fallu refaire du feu. Le bois débroussaillé hier – en short et T-shirt – dans le champ de l’ami Jean-Christophe crépite dans le poêle.
Le canapé accueille profondément ma lecture de Christian Bobin.
Le chat miaule à mes pieds. Il cherche à monter me rejoindre.
Il a l’habitude de se coucher en plein sur mon livre et de me pétrir les cuisses de ses griffes. D’un doigt façon Dark Vador je lui intime de rester en bas. Le tapis devra lui suffire.
Une frimousse de chat n’arbore aucune expression. C’est moi qui y cherche et y trouve cet air désolé qui me fait culpabiliser. Bobin attendra. Je fais signe au chat de monter en me tapotant le ventre. Il hésite. Encore de l’anthropocentrisme de ma part. J’insiste « Allez, c’est bon, je te dis que tu peux ! » Il finit par prendre son élan.
J’ai remis ma chemise molletonnée polaire d’hiver. Le chat la teste du museau fureteur. Sa douceur lui convient. Mieux que cela : il y trouve quelque chose de plus, qui remonte à ses premiers émois de chaton. Il presse le tissu alternativement de ses deux pattes avant, les yeux perdus dans le vague, un ronronnement réflexe au fond de la gorge.
Je ne l’ai pas connu chaton, il a choisi notre maison lorsqu’il avait déjà au moins deux ans. Mais j’ai connu plein de chatons et je les ai tous vus faire ce geste de pétrir autour de la mamelle de leur mère en tétant. Tous.
Sur ma chemise polaire le chat s’offre un trip sans filtre vers le temps de son enfance heureuse. Je ne suis pas dans sa tête mais j’ai envie de croire qu’il vit un moment de bonheur parfait. Je le caresse doucement.
Voilà sans doute l’origine de ma culpabilité lorsque je l’avais empêché de monter. Sans raison valable – oui, même Bobin n’est pas une raison valable quand un chat veut un câlin – je l’aurais privé de ce moment. Je nous en aurais privés. Lui n’en aurait pas eu conscience, et peut-être moi non plus, sur le moment.
Mais maintenant je le sais et je suis content de ne pas avoir suivi la pente de mon premier agacement.
Combien de moments ai-je ainsi perdus pour cause d’autre chose à faire, ou simplement parce que je n’envisageais pas la possibilité de cette perfection imprévue ?
Je ne les regrette pas, je tente de me couler dans le temps du chat : ce qui est est, et rien d’autre.

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Quand le chat a eu fini de pétrir j’ai repris La plus que Vive de Christian Bobin, avec une certaine gêne.

En passant

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 3 avril, 2019
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Je suis en train de lire le livre de Philippe Lançon retraçant son expérience intime de l’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Peut-être est-ce à cause de cette lecture, je ne sais pas, un rapprochement se fait entre deux images, à quatre ans d’écart.

Cela s’est passé à Besançon samedi dernier (30 mars, donc).
La vidéo est diffusée sur Twitter, reprise par la plupart des organes de presse. On y voit un homme armé, tout de noir vêtu, courir dans une rue et frapper un autre homme à la tête, en passant, presque sans s’arrêter.
C’est un policier ou un CRS, il court vers je ne sais où, la vidéo nous le montre débouchant d’une rue latérale, doubler un de ses collègues, tourner l’angle de l’immeuble – il ne peut donc pas savoir ce qui se passe derrière, ce qui mettra à mal toutes les explications contextuelles – se retrouver face à un homme immobile vêtu d’un gilet jaune, ralentir, armer son bras et assener un grand coup de matraque en pleine tête avant de reprendre sa course.
Des vidéos de violence, on en voit pas mal et des deux côtés depuis dix-neuf ou vingt actes de Gilets Jaunes. Pourtant celle-ci résonne en moi avec un malaise supplémentaire. Pourquoi ?

C’est la lecture de Philippe Lançon qui fait la connexion, bien que n’évoquant pas l’image à laquelle je viens de repenser. Il écrit que les tueurs sont ressortis dans la rue et tirent sur des policiers à vélo.
En lisant cela l’image du 7 janvier 2015 remonte.
L’image d’un homme armé, tout en noir, courant dans une rue et tirant au passage, sans même s’arrêter, une balle dans la tête d’un autre homme déjà à terre.

Je sais que ce rapprochement est dégueulasse, qu’il n’y a rien de comparable et que le seul fait de l’évoquer peut me valoir des ennuis. Pourtant il m’habite jusqu’à l’écœurement.
Ces deux images se télescopent dans ma mémoire – je ne suis pas retourné voir celles de Charlie – et y ouvrent une béance.
Je me vois là, au fond, et je ne m’aime pas.

Il y a sans doute en chacun de nous quelque chose qui, sous adrénaline, nous permet de courir et de décharger un peu de violence supplémentaire, sans presque nous arrêter, sans nous retarder, sans souci des conséquences, et filer vers ce qu’on a à faire de plus important.
Quelque chose qui se connecte réflexe et fait agir en mode « ça, je peux le faire » sans prendre le temps de se demander si c’est nécessaire, utile, justifié.
On est là, dans le mouvement, et frapper semble être la chose à faire. Sans raison, juste parce qu’on peut.
On frappe et on file, on oublie (en fait le policier semble avoir fait état du coup dans son rapport).
L’humain est ainsi. Vous comme moi.
Il y a une banalité effrayante là-dedans. Frapper ou tuer devient un geste banal, en passant.
Il faudrait relire Arendt sur le sujet, se rappeler ce qui dort en chacun et ne demande qu’un contexte pour s’éveiller.

Selon la presse, la préfecture justifie l’acte du policer par le contexte, justement. Contexte qui ne serait pas décrit dans la vidéo, mais qui explique tout.
La préfecture a raison, tout est dans le contexte. Chacun est donc dans son rôle, le rideau se lève encore et encore sur la même scène rendue possible. Je ne sais toujours pas quoi en penser. Mais, comme je l’écris en disclaimer de mon avant-dernier roman (Comme des riches) :

Toute personne qui s’y reconnaîtrait ferait bien de s’interroger sur sa façon d’envisager la vie plutôt que de m’intenter un procès.

Mise à jour du 4 avril : d’après notre Ministre de l’Intérieur, « Il n’y a pas d’images de violence policière. » Toutes mes interrogations précédentes sont donc nulles et non avenues. Ouf.
Nos visiteurs de Hongkong et des États-Unis savent donc qu’ils peuvent venir passer le prochain weekend ou leur prochaines vacances chez nous en toute sécurité.

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