Comme ça s'écrit…


Un samedi sur deux

Posted in Ateliers par Laurent Gidon sur 26 septembre, 2020

Ce matin, faisant fi du méchant virus, nous avions rendez-vous à dix dans une médiathèque.
À distance raisonnable et masque sur le museau nous avons joué avec les mots.
Sur les dix prévus, neuf étaient venus. Je n’en connaissais aucun.
Aucune, devrais-je dire, puisque nous étions six femmes pour quatre bonshommes, moi compris.

Voilà, une nouvelle série d’ateliers commence.
Nouveaux visages, nouvelles plumes, et cette curiosité toujours renouvelée : allez-y, ouvrez-vous, surprenez-moi !

Cela n’a pas manqué, dès cet exercice tout simple : « pour moi, la littérature, c’est… »
(Vous avez trois lignes et trois minutes !)
Ouverture de la boîte à surprises.
Pour l’une qui voit la littérature comme un trésor, l’autre y trace un projet, une troisième la compose en bouquet alors qu’un autre encore y découvre autant de l’art que de l’instruction. Et ceci encore : la littérature, c’est ce qu’on en fait.

Le groupe est lancé. Il y a du respect et de la bienveillance, de la curiosité aussi. Un peu de gêne encore, peut-être, à lire ce qu’on écrit.
On écrit toujours avec de soi, disait Roland Barthes. Quelque chose de soi pourrait donc s’échapper…

Ici, on ne se connaît pas encore.
On va faire connaissance.
Surtout, on va faire.

Dans un billet (clic) déjà lointain j’avais émis l’idée que la culture n’est pas qu’un spectacle : c’est surtout ce que l’on fait ensemble, chanter, danser, peindre, écrire, cuisiner…
Faire ensemble… Pas si facile, quand on craint de ne pas savoir.
Il convient alors de se départir d’une carapace que l’on nommera timidité ou modestie. Une barrière à sauter.

Tous là, ensemble, un samedi sur deux : le bouquet littéraire aura belle allure.
Merci d’être venu, chacun, d’avoir osé, au risque de perdre deux heures.
Toujours cette idée du bonheur mesuré au nombre d’occasions de dire merci.
Un peu plus de bonheur donc, un samedi sur deux.

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Au passage, j’ai pris J’aurais pu devenir Millionnaire, j’ai choisi d’être vagabond, sur la foi de ce titre et de l’auteur : Alexis Jenni (merci Alex, merci Paulsen)

Berliner round 51 – radada

Posted in Textes,Berliner Round par Laurent Gidon sur 22 septembre, 2020

Heureusement, d’autres que nous – par nous, je veux dire la plupart des aspirants, jeunes officiers temporaires et militaires dilettantes – d’autres que nous donc avaient une vision plus élevée de leur fonction et du niveau de performance qu’elle exigeait. Les personnels de la base aérienne 165 par exemple, qui géraient l’aéroport de Tegel, avec en charge la sécurité des vols civils. Ou les membres de l’aviation légère de l’armée de terre, dite ALAT, qui pilotaient avions de transports et hélicoptères de combat ou de soutien. Outre leurs missions de défense, ces pilotes de haut niveau participent à la présence française par des patrouilles aériennes. C’est à l’une d’elle que j’ai été invité, ainsi que Bogoss et l’adjudant Skiman qui voulait faire des photos du Mur.

Nous nous installons dans l’Alouette III, cet hélicoptère que l’on a vu dans presque toutes les opérations de sauvetage, en mer ou en montagne, caractérisé par sa tuyère découverte et son immense verrière avant. Il s’agit aujourd’hui d’une version militaire de reconnaissance, non armée, qui sera pilotée par un officier jovial et barbichu. Bogoss et Skiman s’assoient à l’arrière pour disposer chacun d’un large champ de vision latéral avec leurs appareils photos. Comme il n’y a pas de copilote, je monte à gauche de notre pilote. Devant moi, je dispose d’un manche incurvé et d’un palonnier, copies des commandes du pilotes qui bougeront au rythme de ses propres gestes. Je n’y touche pas, bien sûr. J’ai un casque avec micro qui me permet de communiquer avec les autres.

Nous décollons de Tegel par temps nuageux, avec peu de vent. Le survol de l’aéroport est tranquille, nous reconnaissons la forme en poire du Quartier Napoléon, avant de piquer vers l’ouest, le lac de Tegel, la forêt bordant le terrain d’entraînement. J’observe les manœuvres du pilote et lui pose de nombreuses questions sur ce qu’il fait et à quoi sert tel ou tel truc, ce qu’affiche tel cadran… Il finit par me dire : « Bon, t’as envie d’essayer, non ? » J’admets que, pourquoi pas, c’est tentant… Bref, il m’explique rapidement à quoi sert chaque commande et lâche tout : à moi de me débrouiller.

Nous sommes à au moins deux-cents mètres d’altitude, en cas d’erreur de ma part je pense qu’il a le temps de récupérer l’appareil, mais tout de même… Bon, le manche sert à incliner le rotor dans toutes les directions. Le palonnier aux pieds permet de faire varier le rapport entre le rotor principal et le rotor de queue : c’est un peu comme un volant qui ferait tourner l’hélico vers la gauche ou la droite. Et j’ai à ma droite un levier horizontal, un peu comme un frein à main, mais à l’effet opposé : il règle la puissance de la turbine. Si je ne change rien, nous volons à plat, droit devant : facile !

« Il va quand même falloir tourner un peu, sinon il vont tirer… »

La voix calme de Barbichu me sort de ma rêverie satisfaite. Loin en-dessous et encore un peu devant nous, je vois le Mur et le no man’s land qui le borde côté Est. Tirer ? Eh bien oui, nous ne sommes pas censée pénétrer dans l’espace aérien de la DDR, en tout cas pas sans autorisation préalable. Un incident datant des années soixante avait vu deux chasseurs de la Luftwaffe ouest-allemande se perdre brièvement au-dessus de Berlin-Est. Ils étaient tout de suite revenus se poser à Tegel où les militaires français les avaient immédiatement et secrètement enterrés pour éviter toutes représailles : des avions ? Quels avions ? Les deux appareils avaient été retrouvés par hasard dans les années soixante-dix. Pour éviter pareil mésaventure, je dois en effet tourner au nord avant de franchir le Mur. Facile.

J’incline le manche vers la droite et… l’hélico prend une énorme gîte sur tribord avant de tomber comme une pierre. Barbichu redresse en rigolant. Incliner le rotor ne fait pas tourner l’appareil. Cela change juste le plan de sustentation. Pour exécuter un virage à plat, je dois incliner légèrement le rotor, engager un lacet avec le palonnier et augmenter la puissance de la turbine pour compenser la chute vers la droite. Ce que je fais, avec prudence, sous le regard goguenard du pilote. Il me fera suivre le Mur pendant plusieurs minutes, appréciant mes progrès et corrigeant mes erreurs « avant que les Vopos se mettent à nous canarder… »

Notre patrouille consiste donc à longer le Mur sur tout le quadrant nord correspondant au secteur français. Aujourd’hui Bogoss et Skiman photographient et filment, mais la plupart du temps personne n’est là pour observer quoi que ce soit : l’objectif de la mission est seulement de se montrer. Une fois cela accompli, il nous reste un peu de temps de vol. « Et si on allait faire un peu de radada sur Heilligensee ? »

Barbichu reprend les commandes et fonce sur le terrain de manœuvre. Un premier survol lui permet de vérifier qu’il n’y a aucune section à l’entraînement. Au deuxième passage il s’aligne face au terrain et descend en piquer avant de redresser à moins de deux mètres du sol (c’est en tout cas l’impression que j’ai). Nous fonçons à près de trois cents à l’heure (même impression personnelle) en rase motte le long des dunes, j’ai l’impression de pouvoir compter les grains de sable. L’hélicoptère est incliné à 45° ce qui me propulse en avant. Si je n’étais pas retenu par le harnais de copilote, je serais en ce moment écrasé dans la verrière après avoir basculé par-dessus les commandes. Mon petit-déjeuner fait le yo-yo dans mon ventre au gré des embardées de Barbichu qui colle aux irrégularités du terrain. Soudain une accélération ascensionnelle me colle de nouveau au siège : nous arrivons face à la lisière des pins et notre pilote rigolard vient de mettre les gaz à pleine tuyère pour sauter au-dessus. C’est dur pour l’estomac, mais je préfère ça à un crash dans le sous-bois. « On s’en remet un petit coup ? 

Non, ça ira… » C’est la voix faible de Skiman qui coupe les ailes de Barbichu. L’œil collé à l’œilleton de sa caméra il a subi un radada puissance dix. Il vaut mieux rentrer, et doucement, si on ne veut pas avoir de la serpillière à passer dans le fond de l’appareil.

Le retour est tranquille, avec juste une descente en vrille au-dessus du H cerclé qui délimite la place de parking à l’héliport. Nous sautons de l’appareil un peu secoués, mais surtout admiratifs du savoir-faire et du calme de notre pilote. Qu’il s’amuse à nous malmener ou qu’il me laisse les commandes au-dessus du Mur, il ne s’est jamais départi d’une sérénité impériale. S’ils sont tous de cette trempe, et rien n’indique qu’il ne le soient pas, je recommande aux Soviétique d’attaquer par le métro s’ils ne veulent pas voir leurs chars décimés par quelques hélicoptères ricanants, bondissant comme des puces par-dessus leur petit mur pour leur décocher des bordées de missiles aboyeurs.

En parlant de char, et dans un registre moins spectaculaire mais tout aussi impressionnant pour moi, j’ai pu voir une partie de l’entraînement du centre commando de Berlin. Il y avait bien sûr une piste de risque et une formation au combat rapproché, au couteau et à mains nues, mais surtout un exercice que je n’avais pas eu à subir à Coët, peut-être par manque de blindés en état de rouler.

Le groupe de commandos est allongé à plat ventre sur la voie, comme une procession de limaces. Un AMX 30 avance vers le premier homme qui doit se redresser légèrement, toucher la chenille droite de la main avant de rouler sur le côté pour passer sous le ventre du char… qui continue et donc lui passe dessus. Cela n’a l’air de rien ainsi raconté, mais la maîtrise et la confiance en l’autre que cela demande est tout simplement ce que je pense avoir vu de plus fort. Tout le groupe, chacun à son tour, touche la chenille (un instructeur vérifie le contact en marchant à côté) et roule sous le char, espérant que le conducteur n’aura pas un coup de folie, ou seulement quelque chose qui le démange et le poussera au mauvais geste conduisant à un petit écart amenant à un écrabouillage malencontreux. Personne ne s’est fait écrabouiller, la légende des cinq pour cent de perte autorisés reste une légende. Mais tout de même…

De mon côté, j’ai pu terminer mon service sans casse, sautant régulièrement de l’admiration à l’exaspération face aux contrastes de la vie militaire. L’exaspération naissait souvent des traditions corsetées et de leurs concrétisations débiles. Je conçois qu’il faille déshumaniser l’homme pour l’envoyer trucider son prochain sans arrière-pensées, mais un truc comme la prise d’armes m’est toujours resté en travers de la gorge pour son inutilité débilitante. Je ne sais pas quel esprit malade a pu envisager cela comme une forme de récompense.

Une prise d’armes est au militaire ce que le vernissage est au peintre ou la séance de dédicace à l’écrivain : on se rassemble et on fait semblant de partager des trucs, de trouver ça chouette. Le protocole solennel de la prise d’armes veut que les hommes arrivent à l’endroit désigné en ordre serré, avec leurs armes bien sûr, puis s’alignent proprement et se figent au garde-à-vous en attendant qu’une autorité leur fasse l’honneur de… les contempler. Et on peut attendre l’autorité longtemps. J’ai vu des pioupious s’effondrer en syncope par grande chaleur ou grelotter par grand froid jusqu’à ne plus pouvoir faire un geste. Quand l’autorité, au moins un capitaine, au mieux un général, se présente, elle se contente de marcher le long des rangs d’un pas raide en dévisageant chaque homme, avant de se reculer, prononcer quelques mots définitifs, et foutre le camp. Voilà, c’est tout, c’est très con et ils font ça à la moindre occasion. Je n’ai jamais compris qui ça faisait kiffer. Il doit y avoir quelque chose de symbolique là-dedans, mais cela m’a échappé pendant toute cette année sous les drapeaux.

Lors de ma dernière prise d’armes, fin mars 1989, il faisait grand beau sur Berlin. Nous avons attendu l’autorité plus de deux heures. Quelques gars sont tombés, il a fallu les tirer à l’ombre. Je ne me rappelle plus quelle était l’occasion de cette farce, mais je me souviens qu’à l’issue nous avons été rapatriés au Quartier en bus. J’ai sorti une cassette de ma poche et l’ai glissé dans le lecteur du tableau de bord. J’ai alors appris à mes hommes que je quittais l’armée, qu’il ne me reverraient plus, qu’ils poursuivraient leur instruction (encore un mois) avec l’aspirant Willgood, que je leur souhaitais un bon Berlin et que je les remerciais pour leur chaleureuse obéissance. Puis, la voix de Jim Morrisson s’est élevé dans le bus et nous avons entonné en chœur This Is The End. J’ai ensuite twisté dans l’allée centrale sur Light My Fire. Quelques-uns ont rejoint mes déhanchements. J’ai bien aimé. Voilà, c’était fini.

A suivre…

Rurbanité

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 20 septembre, 2020

Ce dimanche matin, dès potron-minet, l’envie me prend d’aller trotter dans la montagne au-dessus de la maison.
Ce qui me coupe le souffle, ce n’est pas la première côte, mais un panneau « Chasse en cours ».

Je ne sais pas s’il s’agit d’un vieux signal abandonné dans un arbre ou d’un avertissement bien valable.
J’allonge tout de même la foulée, en pensant à ce que Sylvain Tesson fait dire à l’un de ses personnages dans La Panthère des neiges : « l’amour de la nature est l’argument des chasseurs ». Et puis, plus loin :

Faut-il laisser les chasseurs entrer au musée ? Par amour de l’art ils lacéreraient un Velasquez. Mais par amour d’eux-mêmes, étrangement, ils sont peu nombreux à se tirer une balle dans la bouche.

Ce qui me fait accélérer ce matin, c’est cette idée que, par amour de l’humanité, les chasseurs du coin en viendraient à plomber leurs contemporains, surtout s’ils trottent dans la nature, la leur.
Je les vois, ils sont là, trois survestes orange en lisière, regards et flingues pointés sur un glacis.
Ils me tournent le dos. De l’autre côté du pré, leurs chiens jappent dans les taillis, clochettes au cou.

Je passe discrètement, pied léger. En même temps, mieux vaut être bien vu… Mon t-shirt jaune fluo me rassure à peine.
Il y a deux ans, un VTTiste s’était fait descendre d’une seule balle, cible émouvante en plein dévalage de pente. Remarquable précision dans l’erreur.

Cinq cents pas plus loin, j’entends un coup de feu. Un seul.
Les chiens aboient plus fort, tout à l’excitation du sang.
Je pense alors au Robert de Niro de Deer Hunter, une balle, une seule… ou pas du tout.

Pas de panique, je suis dans un chemin creux. Il faudrait que les chasseurs me prennent en enfilade ou arrosent ma tranchée depuis le haut. Nous n’en sommes plus à cette guerre-là.
Je quitte la forêt pour longer une falaise et son miroir de faille avant d’aborder une zone pavillonnaire récente.
Sylvain Tesson, toujours :

Dans ses tours, l’homme du XXIème siècle habite le monde en copropriétaire. Il a remporté la partie, songe à son avenir, lorgne sur la prochaine planète pour absorber le trop-plein. Bientôt, les « espaces infinis » deviendront sa vidange.

Avant cela, il y a l’espace fini de la campagne. Le trop-plein s’y déverse.
Chaque maison proprette a son carré de pelouse, sa piscine hors-sol et son trampoline en cage. Des chiens furieux ont tracé de profondes ornières le long des grillages à force de courir sus au promeneur.

Entre les tours des centre-villes et l’étalement de cette nouvelle ruralité, la vague humaine forme une sorte de wedge.
Les anglo-saxons appellent ainsi ces houles croisées qui forment un pic disproportionné en se rencontrant, sucent toute la mer et laissent le reste de la plage sous une couche d’eau étale.

Nos wedges citadins se dressent et absorbent vers le haut, chassant un reflux rurbain hargneux de son chez soi.
Ceci à quelques mètres d’hommes en armes, le doigt sur la gâchette.
Et moi qui trotte en ce milieu, comme une couture au petit point fluorescent.

————-
Quand je ne cours, ni grimpe, ni surfe, je lis donc La Panthère des neiges, de Sylvain Tesson.

Berliner round 50 : physique

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 13 septembre, 2020

La pointe : en ligne !

Il ne s’agissait pas seulement de frimer devant mes hommes lorsque je me permettais quelque excentricité physique. Malgré des excès quasi permanents, je me sentais alors particulièrement bien dans mon corps. J’avais beau lui asséner des coups répétés, il me suivait fidèlement, plaisamment. Bien sûr, je n’avais toujours aucune endurance. Mais le reste allait bien. Bref, j’avais vingt ans…

J’apprends un jour qu’il y a une salle d’armes, et surtout un Maître d’Armes, dans les étages du 46. Je me renseigne et vais y faire un tour. Je tombe sur un gars sympathique, qui me semble déjà d’un certain âge. Son image dans ma mémoire lui donnerait entre quarante et cinquante ans. Soit plus jeune que moi maintenant. Mais à l’époque, il me paraît vieux. On l’appellera Maître Chenu. Il a la dégaine du sous-officier revenu de tout et qui a décidé de finir sa carrière sans trop s’enquiquiner, et donc en limitant les contacts avec la hiérarchie. Il passe ses journées seul dans la salle d’armes, son royaume.

Il s’agit d’une pièce assez longue, bordée de fenêtres et de placards d’un côté, un peu comme une salle de danse. Il y a juste la place pour y dérouler une piste d’escrime. Quand je me présente à Chenu, je n’ai pas mon matériel. Je lui dis que j’ai un peu pratiqué et que s’il peut me trouver une tenue c’est avec plaisir que je solliciterai de sa part une leçon. « Fleuret, épée, ou sabre, jeune homme ? » Bah, comme il voudra, ce dont il dispose, surtout. Il ne m’appellera jamais Mon Lieutenant ni Monsieur l’Aspirant. Nos rapports seront uniquement sportifs, de Maître à élève.

Chenu me dégote une tenue neuve, encore sous plastique, et à ma taille. Il y a de vieux masques, et un de mes gants de travail américains jaune canari fera l’affaire. Ce sera une leçon d’épée parce que les autres armes l’emmerdent : rien que de la chicaneries conventionnelles. (On entend par arme conventionnelle une pratique dont les règles d’attribution des points reposent sur une convention, du type priorité à l’attaque ou bien seul le torse est valable.) L’épée, c’est plus simple : on vise n’importe où, le premier qui touche marque le point. OK pour l’épée.

Je prends une leçon – c’est-à-dire une sorte d’assaut dirigé pendant lequel le Maître me présente une cible (poignet, coude, cuisse…) et me demande une action précise – à l’issue de laquelle Chenu estime que j’ai encore de bonnes cannes (un jeu de jambes correct) mais que ma pointe se balade un peu partout. J’admets volontiers que ma pointe n’est pas très en ligne. Cela fait cinq ans que je n’ai pas touché à l’escrime. En 1983, l »inscription au club d’Angers où j’ai fait mes études était trop chère pour moi et il n’y avait pas moyen de la négocier à la baisse avec mon diplôme d’initiateur. J’ai alors rangé mes armes pour – je croyais – ne plus les ressortir. Or, je prends un plaisir inattendu à tirer avec Chenu. Je monterai donc souvent à sa salle d’armes pour une leçon et quelques assauts qui vont vite me remettre en ligne. L’épée n’est pas ma spécialité, j’avais surtout gagné des compétitions de fleuret, mais dans ce cadre différent, un peu de simplicité et de performance directe me vont bien. En revanche je ne verrai jamais personne d’autre que nous deux sur la piste.

Lorsque je reviens à Berlin en voiture j’apporte mon sac d’armes. Mon ancienne tenue a moisi, Chenu me fait cadeau de celle qu’il me prêtait jusqu’ici. Et il en vient par me parler des championnats FFA. Cette compétition réunit tous les escrimeurs des Forces Française en Allemagne. À l’époque la France dispose d’une cinquantaine de bases dans toute l’Allemagne de l’Ouest, pas seulement à Berlin. Il y a du monde. Les Championnats se tiendront à Baden Baden. Il me faut donc une autorisation du colonel Bonasse ainsi qu’un ordre de mission pour un aller-retour à l’Ouest. Ça ne m’enthousiasme pas, mais bon, pourquoi pas. D’autant que Chenu pourrait m’accompagner. Là, d’accord !

Je n’ai que peu de souvenirs des installations de Baden. Pour faire court, nous sommes arrivés avec Chenu, j’ai tout gagné, et nous sommes repartis en rigolant. Je me suis présenté aux trois armes, j’ai donc raflé le titre au fleuret, au sabre et à l’épée. Je ne sais toujours pas comment cela a pu être possible. Seule l’escrime féminine (alors uniquement au fleuret) m’a échappé. Le dernier soir nous avons été invités au mess pour célébrer ces victoires, alors que pendant la compétition j’étais logé avec les sous-officiers. Je me souviens juste d’une salle sans éclat, d’une pompe à bière bien approvisionnée et d’une jeune lieutenant qui insistait pour danser avec moi alors que j’étais trop ivre pour tenir debout : il valait mieux ne pas me demander de tourner…

Cette compétition façon Blitzkrieg a eu deux conséquences : le colonel Bonasse s’est cru obligé de me décerner une lettre de félicitations (premier niveau de décoration), et j’ai été sélectionné pour les championnats de France militaires.

Cela s’est passé à Lille, donc beaucoup plus à l’Ouest, et pourtant ce fut une Bérézina. Je m’y attendais un peu et j’ai tout de même bien rigolé. Chenu un peu moins. Nous sommes logés dans la Citadelle, caserne Vauban datant du XVIIème siècle, et pas rénovée depuis à ce qui m’a semblé. C’est humide, froid, mal isolé, pas du tout agréable en plein hiver pluvieux. Je sens d’entrée que ça part mal. Et sur la piste, pas mieux. Dans les trois armes, chaque fois que je réussis à me débarrasser d’adversaires prenables je tombe ensuite sur un type du bataillon de Joinville. C’est dans cette unité qu’étais affectés les sportifs de haut niveau issus de l’INSEP. Je me retrouve donc face aux jeunes de l’équipe de France, super affûtés, qui passent leur service militaire à s’entraîner encore plus fort qu’avant. J’avais eu certains d’entre eux face à moi sur la piste lors de mes dernières compétitions… en catégorie cadet. Je les connaissais bien, ils ont poursuivi leur progression avec régularité et je sais que je n’ai maintenant aucune chance.

Chenu s’arrache les cheveux sur le bord de la piste : « mais attaque donc, va le chercher, presse-le ! » Hors de question. Je me contente d’un jeu de contre. Et puis, je m’en fous un peu, aucun orgueil. Si les graines de champion veulent marquer des points, à eux de faire le boulot et de venir me chercher.

J’ai réussi à limiter la casse, mais j’ai perdu tous mes matches avant même les demi-finales. Aucun podium, donc. Chenu est rentré la queue basse. Je ne sais pas ce qu’il avait pu raconter autour de lui, voire jusqu’au commandement. Bonasse m’a fait la gueule. S’il avait pu déchirer sa lettre de félicitations, il l’aurait sans doute fait. Comme d’habitude, Lafeuille n’a produit aucun commentaire. De toute façon, l’escrime n’était sans doute pas un sport selon son goût : pas assez d’endurance là-dedans.

En dehors de ces exploits en demi-teinte, j’ai peu utilisé les installations sportives du Quartier Napoléon. Une seule fois je suis allé à la piscine, ce qui m’a rappelé pourquoi je n’aime pas ces lieux : humidité et odeur de chlore partout. Je dois pourtant reconnaître qu’elle avait de la gueule, avec ses grandes baies vitrées et ses statues à la grecque. Göring avait du goût, et quitte à me faire ostraciser comme Lars von Trier au Festival de Cannes, je trouve aussi que l’esthétique nazie est fascinante. C’était d’ailleurs sa fonction première : fasciner aussi bien l’individu que les foules pour faire croire à l’Allemand moyen qu’il était l’espoir et l’avenir, sinon le maître, de la race humaine. Ce n’est pas en distribuant des cachous qu’on y arrive, il faut y mettre un peu de moyens. L’Histoire a prouvé que ça marche, hélas.

Une seule fois je suis allé courir sur le stade. Je devais faire passer un test chronométré à ma section. Un adjudant était posté sur la ligne de départ et comptait les tours que chacun parvenait à faire en douze minutes. Lafeuille m’a ordonné de courir avec mes hommes et a insisté pour que je fasse un bon résultat. J’ai donc trottiné pendant douze minutes, me fichant du nombre de tours, seulement occupé à regonfler le moral des pioupious qui perdaient pied. À la fin, Lafeuille m’a demandé avec une anticipation de joie mauvaise :

« Alors Gidon, combien vous avez fait au test ?

Douze minutes, Mon Capitaine ! »

Et je suis rentré à Wagram prendre une douche. Ensuite, il n’a plus été question entre nous de mes performances sportives.

Avec les autres aspirants nous organisions parfois des matches de frisbee sur les pelouses devant notre résidence. Ça ne durait jamais bien longtemps, nous étions vite attirés par l’abreuvoir. Après l’invitation américaine nous avions aussi tous acheté batte, gant et balle de base-ball. Nous avons donc un peu joué à nous lancer des balles et à taper dessus à grands coups inefficaces, mais notre manque de réussite et la proximité de fenêtres nous a vite découragés. Il y a eu aussi ce match de rugby avec les British, épisode où ma nullité ballon en main a pu se distinguer.

Et quoi d’autre ? Ma foi, rien. À part lever le coude, ce fut une période assez peu sportive au sens où l’entendent les Anglais, même si elle fut très physique. Le corps du fantassin est un véhicule autant qu’une cible. Il doit porter les armes et surtout se porter lui-même jusqu’à l’endroit où l’ennemi lui tirera dessus. S’il a de la chance il pourra riposter, sinon l’armée mettra en œuvre de plus gros moyens. Pour une telle mission, autant être sous alcool.

A suivre ici

Good Night, and Good Luck

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 9 septembre, 2020
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C’est devenu un cliché de l’époque moderne : plus aucun être humain n’est capable d’embrasser l’ensemble du savoir scientifique et technologique.
Le rêve d’une connaissance encyclopédique à la Diderot se noie dans les discussions Wikipedia.

Un article (clic) intéressant de Sylvestre Huet précise la différence entre savoir scientifique (issu de la recherche) et expertises : au premier la quête de données fiables, aux secondes leur usage pour la prise de décision.
Des expertises et de leur perception dépendent autant l’action politique que les comportements individuels.
Et là, bonne chance !

Pourtant, cela semble tourner bien rond. S’il faut y trouver un problème, ce sera peut-être celui-ci : à l’ère des réseaux sociaux, nous devenons tous des experts express de n’importe quel sujet.
Nous piochons ici ou là des opinions que nous prenons pour des savoirs et en déduisons nos comportements.
Pendant ce temps, de réels experts – des experts qui ne savent pas tout, mais ont rassemblé les données générées par la science pour en dégager un savoir applicable – produisent rapports et recommandations. Seulement, nous les acceptons pour tels ou les rejetons en fonction de ce que nous croyons déjà savoir.
D’autre part, nous jugeons ces expertises selon l’opinion que nous inspirent aussi bien les experts eux-mêmes que les hommes politiques.
Ce sont les politiques en effet qui ont mis en place les agences d’expertise, puis qui relaient leurs avis et les concrétisent sous forme d’arrêtés contraignants ou de lois liberticides (forcément liberticides).
Il nous arrive donc souvent de recracher l’expertise ayant pour nous l’arrière-goût d’un politicien honni.

Et puis, il y a les médias. Savent-ils résumer correctement les rapports d’experts ?
Il est certes permis d’en douter, mais de toute façon les médias traversent une crise de confiance qui conduit tout un chacun à douter du message puisqu’il doute du messager.
L’expertise la plus intéressante, voire la plus cruciale, perdra alors tout son poids.
On ne l’entendra pas dans le brouillard médiatique, ou on n’y croira tout simplement pas.
L’œil vissé sur les enquêtes d’opinion, le politique n’en tiendra pas compte ou l’édulcorera : occasion perdue.

Un bon exemple est donné par le rapport du Haut Conseil pour le Climat (HCC).
On y lit dès l’introduction :

La catastrophe sanitaire du Covid-19 est une crise systémique globale, source de chocs secondaires multiples : crise sociale, économique et ­financière. La baisse radicale des émissions françaises constatée en raison du con­finement reste marginale et transitoire. Il est impératif que la réponse du gouvernement soutienne des transformations structurelles qui accélèrent la transition bas-carbone juste, car celle-ci renforcera notre résilience aux risques sanitaires et climatiques.

Il ne s’agit donc pas de savoir si le port obligatoire du masque est utile ou non, mais d’orienter les mesures budgétaires et fiscales, les investissements industriels et même la diplomatie, en fonction des enseignements tirés de la crise sanitaire actuelle. Rien de moins. Crucial !
Ce rapport est paru en avril 2020. Il décrit ce que pourraient être les prochaines années pour chacun de nous si ses recommandations étaient appliquées.
Il est porteur de solutions, d’espoirs et de mises en garde.

Qui en a entendu parler dans la bouche de nos décideurs politiques ?
Quelle presse, quel réseau social s’en est fait l’écho, à égalité avec les Raoulteries, les verbalisations d’attestations fantômes et les courbes de diffusion du virus ?
Vous-mêmes, l’avez-vous lu (clic) ?
Et si oui, qu’en avez-vous tiré comme enseignement pour modifier vos comportements immédiats comme vos ambitions futures ?

Pas facile de se positionner dans une vaste compétition d’expertises, donnant chacune les clés performatives exclusives de la relance à venir : par l’offre, par la demande, par la couleur (verte, bien sûr !).
Dans un tel concert d’autorités, qui a décidé de se mettre à la simplicité volontaire (clic) ?
Cette tendance multiforme à la sobriété est ravivée par un réseau québecois depuis les années 1980, mais on en trouve les premières expressions chez Thoreau dès le 19ème siècle.
Ce n’est qu’un signal faible, à bas bruit, par nature comme par ambition : on ne claironne pas qu’on va se contenter de moins, et même y trouver du mieux.
Toutes les expertises convergent pourtant vers cette évolution nécessaire.

Comme le dit Jean-Marc Jancovici, l’après-pétrole, on y va d’autant plus vite qu’on ne fait rien pour s’y préparer.
Encore un expert, beaucoup entendu et peu écouté.
Mais chacun se croit expert de sa petite vie, convaincu de ne pas s’en laisser conter par les vils comploteurs de toute sorte, inféodés qu’ils sont aux multinationales (c’est possible) ou aux illuminati (hum…).
Chacun construit son avenir à l’aune de ses mesquines certitudes.
Chacun étend sa nuit.

Alors, comme le disait le journaliste américain Ed Murrow en conclusion de ses allocutions télévisées aussi expertes qu’incendiaires au plus fort de sa lutte contre les inepties du Maccarthysme : Good Night, and Good Luck.

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En lisant Une Partie de badminton, d’Olivier Adam, je me demande où l’éditeur a perdu ses ciseaux (on ne devrait jamais quitter l’Olivier).

Berliner round 49 – permanence

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 8 septembre, 2020

Talkin’ ’bout a Revolution

En effet, nous ne sommes pas grand-chose. Ce pas grand-chose a pourtant des obligations. Régulièrement je suis désigné comme officier de permanence au 46. Je dois passer le week-end au régiment, dans un bureau doté d’un téléphone et d’un cahier de main-courante. Mon job est de vérifier que tout se passe bien – repas des hommes consignés en cellules, fermeture des foyers, rondes de garde, retour des personnels partis en quartier libre… – et parer à ce qui se passe mal. En cas d’alerte par exemple, je dois lancer le DMI (détachement mixte d’intervention). Cette unité d’urgence de premier échelon, combinant infanterie, ALAT, blindés et génie, est mobilisable en moins de cinq minutes. Parfois, je passe les voir dans leur casernement spécial qu’ils ne quittent pas. Quelques chambres, des sanitaires et une cellule monacale pour le commandement. Se terrent là une douzaine d’hommes toujours en tenue de combat, armes et munitions à portée de main, radios crépitantes, véhicules pointés vers la sortie, prêts à démarrer. Ils ne font rien d’autre que lire ou taper le carton, en attente d’une alerte. Réjouissant. J’y croise parfois Poilade qui kiffe ce genre d’ambiance guerrière, façon Désert des Tartares, et propose souvent un groupe de sa section comme volontaire DMI, avec lui-même pour officier. « C’est là que ça se passe, mec, pour de vrai ! » Heureusement la plupart du temps (tout le temps, même) il ne se passe rien, ni là ni ailleurs.

Pour les nuits de permanence, je dispose d’une chambre avec téléphone et télévision dans les combles du bâtiment. C’est coquet, meublé comme une bonbonnière de vieille dame, mais je me demanderai toujours pourquoi faire monter et descendre plusieurs fois par jour les trois étages à l’officier en charge au lieu de lui mettre un lit de camp dans le bureau. C’est dans cet appartement que je prends mes repas si des incidents ou des retards m’ont fait manquer les horaires du mess (où je peux, exceptionnellement, me présenter en treillis rangers si je laisse mon arme de service au serveur du bar). Il m’arrive d’allumer la télé, plus pour avoir de la compagnie que pour regarder quelque chose en particulier. Nous sommes trop loin pour capter les chaînes françaises ou même ouest-allemandes, et je n’ai le choix qu’entre TV5 Europe (et ses rediffusions de documentaires sur la chasse) ou la télévision d’état de l’Est. Or, c’est sur ce canal morose dont je ne comprends pas la langue que j’ai la surprise de suivre un soir la rediffusion d’un concert monstre.

Il y a là, sur une scène immense et face à plus de trois-cent mille personnes (je ne les ai pas comptées sur l’écran, j’ai appris leur nombre plus tard), un petit personnage noir vêtu de noir qui joue d’une guitare noire en chantant. En chantant quoi ? Rien d’autre que Talkin’ ’bout a Revolution, l’hymne qui a fait le succès de cette chanteuse que je ne connais pas encore, Tracy Chapman. Sans le savoir, j’assiste à l’événement culturel qui sera qualifié plus tard par Erik Kirschbaum de concert le plus important du vingtième siècle : ce journaliste affirme que c’est à partir de cette prestation, à laquelle participa donc Tracy Chapman, que le Mur commença de se fissurer. C’est possible. Sur le coup je suis simplement scotché par la voix et la conviction de cette petite bonne femme qui tient debout seule face au totalitarisme. Cela me remonte un peu le moral.

Dans ce même appartement, une nuit, le téléphone sonne. C’est l’aspirant Boulemar, celui qui avait joué le caporal lors de ma nuit de surveillance du Mur. Il m’appelle de Strasbourg. Pas moi personnellement, mais l’officier de permanence. Je suis mal réveillé, je lui dis que c’est moi, c’est bon, laisse tomber les formalités ! On discute un peu, il me raconte ses déboires de voyage et me dit qu’il a raté le TMFB et donc qu’il ne sera pas là demain matin. « OK, Boulemar, pas de souci, tu prends le prochain train, on t’attend. » Je raccroche et me rendors. Le lendemain matin je transmets les consignes et le cahier au sergent de semaine qui me remplace, et je réintègre la onzième compagnie pour m’occuper de ma section. En passant devant le bureau de Lafeuille je l’entends parler au téléphone et citer le nom de Boulemar. Il me voit et me fait signe d’entrer avant de raccrocher.

« Dites voir, Gidon, vous ne sauriez pas où est l’aspirant Boulemar ?

Oui, Mon Capitaine : il est coincé à Strasbourg, il a raté le TMFB de cette nuit.

Bien, c’est ce que je pensais. C’est donc ce que vous avez inscrit sur la main-courante de permanence, et c’est pour ça que personne ne s’inquiète de son absence, n’est-ce pas ?

Heu… désolé, Mon Capitaine, il est possible que j’aie oublié de mentionner cela sur le cahier. C’est sûr, même. Boulemar m’a appelé cette nuit, et…

Et vous vous êtes rendormi comme une grosse larve. Merci Gidon, je gère la crise. »

Il me fait signe de rester devant la porte tout en composant le numéro du colonel.

« Mon colonel ? Ici Lafeuille. J’ai entendu dire que vous cherchiez un de nos aspirants ? Il n’est pas perdu, il est à Strasbourg, un petit retard, TMFB raté… Bien sûr que j’ai été prévenu, et tout de suite : l’aspirant Gidon était de permanence, vous pensez bien qu’il n’a pas manqué de mentionner ce retard… Oui, Mon Colonel, dès ce matin… Voilà, Mon Colonel, il suffit de l’ajouter à la main-courante. Bonne journée, Mon Colonel. »

Lafeuille me jette ensuite un long regard, puis me fait signe de dégager. Je salue et dégage. Il vient de me montrer ce qu’est un vrai chef qui couvre ses hommes. Merci. Je serai tout de même convoqué chez le colonel Bonasse qui me passera un savon froid. Il n’est pas dupe des histoires racontées par Lafeuille et exprime sa déception par rapport à l’ensemble de ma prestation en tant qu’officier. Selon lui, je ne suis qu’un dilettante – je ne peux pas le contredire – et je mets toute l’institution en danger. Je garde pour moi que l’institution militaire est par nature dangereuse. Je me souviens d’un gag de Franquin. Gaston, qui n’a pas fait son travail à cause d’un chat endormi sur ses genoux, finit par lancer à Prunelle : est-ce qu’on ne se sentirait pas mieux si tous les généraux du monde avaient un chat endormi sur les genoux ? Les militaires, surtout les haut gradés, ne peuvent entendre cet humour. Leur existence et leur utilité leur est pourtant garantie – au moins à cette époque d’opposition des grands blocs – par la présence d’autres militaires en face d’eux. Auto-justification et prédictions auto-réalisatrices sont les deux mamelles de l’armée en campagne. Je m’y suis fait et je n’ai aucune raison de vouloir en convaincre un colonel qui me congédie avec lassitude.

Ici, opposés comme nous le sommes aux divisions massives de l’Armée Rouge, l’engagement purement militaire auquel nous nous préparons n’est qu’une farce. Nous ne sommes que du matériau à incident, prêts à être sacrifiés pour que le jeu continue à un autre niveau, sur un plateau plus élevé. Pourtant, nous le jouons, ce jeu, en espérant qu’un chat dort sur les genoux du général d’en face. L’entraînement se poursuit, les pioupious apprennent à se comporter en bons éléments et je fais ma part. D’ailleurs, l’hiver venu, les sorties sur le terrain sont des plus formatrices.

On m’a affecté un nouveau sergent, Younger, dont Mastard achève la formation avant de rentrer dans le civil. Il y avait plus de travail que de temps : Younger me posera toujours des problèmes. Lors d’une des premières sorties hivernales à Heilligensee ce gugusse sympathique mais un peu à côté de la plaque me soutient que la meilleure façon de résister au froid est de se coucher nu dans une couverture de survie hermétiquement refermée. Je doute de la validité de son intuition, mais il ne veut rien entendre. Mastard et moi lui recommandons toutefois de garder au moins son caleçon. Et ça ne loupe pas : après une heure enveloppé dans son film doré il en jaillit tout fumant, rouge comme un homard. Trempé de sueur il enfile ses vêtements en piétinant la neige durcie par une température de moins quinze degrés. Cinq minutes plus tard il claque des dents devant le feu et cherche bêtement la chaleur dans une topette de rhume. L’alcool accélérant les échanges de température avec l’air extérieur il est bientôt ivre et surtout incapable de se réchauffer. Il faudra appeler une Iltis pour l’évacuer vers l’infirmerie du Quartier. J’apprends la patience à son contact.

Lors d’un exercice nocturne je souhaite matérialiser l’alerte par une mine éclairante que le sergent-chef Trait-d’Union m’a exceptionnellement donnée en dotation. Problème, personne d’autre que moi n’est censé être habilité à la mettre en œuvre, mais je voudrais diriger la contre-attaque et donc être parmi les défenseurs. Younger m’affirme qu’il peut tout à fait s’en occuper, que la mine éclairante il connaît ça, qu’il en a fait sauter plein pendant son PESO (Peloton d’Élèves Sous-Officiers). Mastard n’est plus là pour confirmer, je décide de faire confiance à mon nouveau sergent : après tout, c’est son problème. À l’heure dite, au lieu de voir une fontaine de lumière s’élever vers le ciel j’entends des cris de douleur. La mine tourne au sol comme une guêpe furieuse et asperge les alentours de flammes au phosphore. Qu’a-t-il bien pu se passer ?

Au lieu de déclencher la mine à distance à l’aide d’un fil après l’avoir correctement enterrée, Younger, à tiré directement sur l’anneau du couvercle et s’est fait péter l’engin dans les doigts. Il comptait attaquer la section en tenant la gerbe de feu à bout de bras, un peu comme la statue de la liberté. Nouvelle évacuation sanitaire et séjour à l’infirmerie pour brûlures graves. L’exemple de Lafeuille m’est alors précieux : plutôt qu’accabler Younger je confirme – ou au moins ne contredis pas – sa version de l’incident, impliquant une gamelle d’eau bouillante en équilibre instable sur le feu de camp. Bref, je le couvre. Vraiment, j’apprends à son contact.

Le lendemain matin, je m’offre un petit délire à la Rambo. Après une nuit difficile dans ma tente – l’officier dormant seul a du mal à en réchauffer l’intérieur – je fais ma toilette torse nu devant mes hommes. Il fait beau, le ciel est dégagé, la température est descendue à moins vingt. Le sable congelé craque comme de la neige sous les pieds. J’ai planté un petit miroir dans la fourche d’un arbre et je me rase lentement, soigneusement, avec l’eau qu’un de mes gars me tient à bonne hauteur, cassant la couche de glace qui se reforme régulièrement. Tous les autres sont massés autour du feu, les doigts serrés sur leur quart de café, et me prennent pour un fou dangereux. « S’ils n’ont pas peur de l’ennemi, qu’ils aient au moins peur de vous ! »

A suivre ici

Berliner round 48 – pesanteurs

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 6 septembre, 2020

Dessin d’après Philippe Druillet

Avec ma petite Panda enfin immatriculée FZ je découvre un nouveau Berlin, plus indépendant et solitaire. La neige n’a pas tenu très longtemps. Elle reviendra, repartira, et nous aurons finalement un hiver froid mais sec.

Il m’arrive souvent de fuir le Quartier pour rouler au hasard. On m’a parlé d’une section d’autoroute – l’AVUS – où la vitesse n’est pas limitée. Je tâche de la repérer sur une carte – facile – puis de m’y rendre sans me perdre – plus difficile ! Je sais que j’ai trouvé le bon endroit lorsque, au début d’une longue ligne droite, des tribunes façon champ de courses ou circuit automobile bordent la bande d’arrêt d’urgence. Je me lance de toute la puissance de mes quatre cylindres pour atteindre ma vitesse maximale de 140 kilomètres heure. Quelques Porsche, Mercedes ou BMW me doublent sans difficulté, et même une belle Corvette aux plaques américaines et au moteur ronflant. C’est pas mal, je m’attendais tout de même à plus de spectacle. Je me prépare à sortir par une bretelle lorsque soudain trois Lamborghini Countach me laissent sur place dans les hurlements de leurs V12. Je regarde mon compteur : non, je suis bien toujours à 140, pas question d’ouvrir la portière et descendre pour pisser. Bluffant !

Je tenterai plusieurs fois de retrouver ce frisson par procuration, sans réussir à le réactiver. En fait, je vais bientôt entrer dans une période un peu mélancolique. Bien sûr, il y aura toujours la fête, les sorties échevelées, les boîtes de nuit improbables, les gags morbides au Quartier (notamment ce pharmacien bizuté en évoquant une erreur d’affectation et qui sera envoyé contrôler à la main la gestation d’une jument) ou sur le terrain. Mais il y aura aussi beaucoup de fatigue et une perte progressive d’intérêt pour cette vie sans recul.

Les nécessités du service exigeant qu’une partie des officiers soient toujours présents, je suis consigné à Berlin pour Noël. Au lieu de réveillonner au mess je vais au foyer des hommes du rang, ayant presque l’impression de leur faire un honneur. L’ambiance y est bon enfant, mais pas enthousiasmante. Ou alors c’est ma présence qui fige les regards et les conversations. Je décide alors d’assister à la messe de minuit à l’église française. C’est bondé de familles d’officiers aux tenues strictes et aux enfants proprets. Je me dégote une petite place à la tribune et tente de retrouver l’atmosphère que ma mère réussissait à créer en animant le chœur dans notre église de village. Ici, ni joie ni ferveur, tout juste de la représentation. Je rentre au Quartier. C’est sans doute la première fois, en vingt-deux éditions personnelles, que Noël me laisse de glace.

Mon humeur assombrie est peut-être aussi due au poids que fait peser l’Est sur ma vision de Berlin. J’ai beau avoir depuis longtemps une idée de ce qui se passe derrière le Rideau de Fer, j’ai l’impression de m’y cogner ici de manière quasi quotidienne. Parmi ces coups répétés, certains me laissent un souvenir tenace.

Lors d’une visite du Reichstag avec une de mes sections, nous traversons les pelouses devant le monument qui n’est pas encore rendu à ses fonctions administratives quand nous sommes arrêtés par des cris et des bruits venus de derrière. Nous courons vers le coude de la Sprée qui jouxte le bâtiment. Sur l’autre rive, derrière une version réduite du Mur (la frontière est plus efficacement matérialisée par les eaux de la rivière) c’est l’Est. De là nous voyons un grosse vedette grise démarrer en trombe dans une gerbe d’eau verdâtre et s’approcher d’un objet flottant indéfinissable. Il y a des coups de feu, peut-être seulement tirés en l’air, mais des coups de feu tout de même. Mes gars se tournent vers moi : qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qu’on fait ? On ne fait rien, bien sûr, nous sommes en balade culturelle, sans le moindre équipement et surtout sans mandat pour intervenir. On regarde, c’est tout.

L’objet flottant se révèle être plusieurs nageurs accrochés à des bouées reliées par des planches et sur lesquelles sont posées des sacs et des valises. La vedette les rejoint et vire dans une nouvelle giclée d’eau sale. Les nageurs sont harponnés à la gaffe et hissés sans ménagement à bord de l’embarcation qui se replie vers l’autre rive en ne laissant qu’un sillage mousseux.

L’incident n’a pas duré plus de quelques secondes. Brutal, sidérant.

Sur le coup, je suis certain d’avoir assisté à une tentative de défection qui a mal tourné. Mais peut-être n’était-ce qu’un exercice pour le Vopos. Ou même une démonstration destinée aussi bien aux vils capitalistes occidentaux – le lieu choisi serait alors symbolique – qu’aux citoyens de la DDR tentés par la fuite. Je demanderai des informations au B2 lors d’un prochain briefing avant patrouille, mais je n’aurai aucune réponse. On me fera même comprendre que j’ai rêvé, qu’il n’y a jamais eu d’incident de ce type. Nous étions alors une trentaine de rêveurs au bord de la Sprée, à nous questionner sur les réalités du monde.

Plus tard, vers la fin de mon service, nous apprendrons un matin qu’un Allemand de l’Est a tenté de passer à l’Ouest accroché à un trapèze sous un ballon de gaz. Il avait prévu de partir avec son épouse qui a renoncé au dernier moment. Seul, il était plus léger que prévu et la valve du ballon a mal fonctionné lorsqu’il a pris trop d’altitude. Il n’a pas pu se poser et a dérivé au-dessus de Berlin pendant des heures avant de lâcher prise. Son corps a été retrouvé dans un parc de Zehlendorf.

Cette tentative, une des dernières, n’était bien sûr pas mentionnée au Musée du Mur, tout près de Checkpoint Charlie. Sur plusieurs étages d’un immeuble banal, des petites pièces sombres détaillent toutes les astuces et inventions qui ont été utilisées pour franchir l’obstacle, ainsi que les noms de ceux qui ont échoué. Il y a eu des tunnels bien sûr, des balles de tennis introduites dans les amortisseurs d’une Volkswagen pour masquer le poids supplémentaire d’un corps sous le siège, des tyroliennes, des courses éperdues à travers le no man’s land… Je visiterai ce musée plusieurs fois, seul ou avec ma section. Chaque fois une forme de tristesse particulière m’étreindra, soit à cause de ce qui est montré, soit devant l’indifférence rigolarde de mes gars.

Un jour, Poilade me demande un service. Il voudrait profiter de ma voiture et de ma présence pour un passage à l’Est où il a rendez-vous avec quelqu’un. Il ne peut pas y aller seul, ce serait imprudent. Nous partons à trois vers midi, avec Willgood, nouvel aspirant du 46, qui fait son premier passage du Mur. Le quelqu’un est une quelqu’une, jeune fille qui nous attend avec une de ses amies dans la rue à un endroit convenu. Je gare la voiture et nous sortons pour marcher sur le trottoir afin de nous rapprocher d’elles discrètement. Poilade gère la situation avec des précautions d’espion chevronné. Nous les rattrapons au moment d’entrer dans un restaurant où elles pénètrent aussi. Dehors, nous étions deux groupes séparés, dedans nous ne sommes plus qu’une bande de cinq qui demande sa table réservée à l’avance. Si nous ou les filles étions suivis, le contact est resté invisible depuis l’extérieur. Personne n’entre à notre suite ; nous pouvons nous installer.

À table, nous commandons bien sûr du caviar et tout ce qu’il y a de plus cher. Une seule des deux jeunes femmes parle français. C’est elle que Poilade a rencontrée par hasard, lors de l’une de ses maraudes à l’Est. Elle est infirmière, célibataire, et partage une chambre avec l’amie qui l’accompagne. Une amie de confiance, il n’y a pas à s’inquiéter. S’inquiéter ? Ce rendez-vous, qui peut paraître indiscret et imprudent mais demeure en fait caché en pleine lumière selon le principe de La Lettre Volée, doit permettre à Poilade de mettre au point d’autres retrouvailles avec l’infirmière. Ils discutent en allemand de la procédure la plus sûre. Willgood et moi parlons d’autres choses. Soudain l’amie allemande murmure entre ses dents : « Ruhe ! » L’infirmière nous traduit de nous taire. Elle jette un coup d’œil autour et baisse la tête. Le repas se poursuit en silence et nous quittons prestement le restaurant. Pourquoi ? L’amie avait repéré, dans les cheveux d’un homme qui venait de s’installer à une autre table, la trace laissée par une casquette. Probablement un policier ou un fonctionnaire de la Stasi. Hors de question que les deux Allemande soient vues avec des étrangers. Il ne fallait pas prendre de risque.

Toujours cette peur de la surveillance, cette crainte de la dénonciation. Lorsque je croise des nostalgiques de ce communisme totalitaire, les souvenirs de ces vies gouvernées par la peur remontent. Bien sûr il y a de l’autre côté – notre côté, devenu depuis le seul côté – des mécanismes et des excès dont il n’y a pas à être fier. Mais ce que j’ai senti à l’Est et ce que les habitants avec lesquels j’ai pu être en contact m’ont transmis, cette pression permanente et auto-infligée, ne mérite pour moi aucune nostalgie.

J’ai essayé de retranscrire l’influence pesante des réalités à l’œuvre derrière le Mur dans une nouvelle, Dernier retour, qui a fait partie des lauréates du concours Arte / Étonnants Voyageurs en 2006. On peut y lire notamment :

Je n’ai rien vécu à Berlin-Est. Jamais je n’ai vraiment réussi à quitter notre monde de lumières et de bulles. Il m’a fallu cette dernière panique pour comprendre que je n’étais rien d’autre qu’un petit d’homme lâché dans un monde trop grand et trop dur pour lui. On m’avait fait croire à ma force et j’y ai cru, désespérément.

Poilade aura, lui, ses après-midis d’amour en passe-muraille. Quelques aspirants parmi les plus proches l’aideront en posant des passages qu’il utilisera comme taxi aller-retour. Chaque fois il se fait déposer quelque part à l’Est et reprendre une heure plus tard, avec l’expression discrète du gentleman satisfait. Lorsqu’il quittera Berlin à son tour, il craquera, un peu, un soir, en privé.

Nous sommes tous les deux à l’Eierschale de Dahlem, ce restaurant où l’on peut déguster cocktails et camemberts frits dans une ambiance moderne, musicale et détendue. Nous avons un peu bu, certes, mais pas assez pour justifier ses larmes. C’est un dur, Poilade, mais il encaisse un coup de trop. Il part en laissant cette infirmière derrière le Mur.

Il pleure en m’expliquant que ce n’est pas un coup de plus, mais une personne, et que l’Histoire a creusé un fossé entre cette personne et lui, un fossé qu’il a tenté de combler, mais c’est impossible, impossible… J’essaie de le réconforter. Bêtement, je lui dis que nous pouvons peut-être faire quelque chose, continuer de nous occuper d’elle en son absence. Il ricane tristement. Ce serait pire que tout, ça la mettrait en danger. Non, il vaut mieux l’oublier. Après tout, qu’est-ce qui la distingue des millions d’autres, coincés derrière le Rideau de Fer ? Nous la connaissons à peine, il couche avec elle, et alors ? Il pleure là-dessus, sur son impuissance et sur cette promesse de malheur, faite à tous ces gens de l’Est et tenue depuis déjà si longtemps. Presque deux générations sont nées sous la botte soviétique. Des pères et mères de famille, âgés de plus de quarante ans, n’ont rien connu d’autre. Et nous, là-dedans ? Nous… rien !

A suivre ici

Le plein de vide

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 3 septembre, 2020

 

Les prévisions de houles semblaient incohérentes.
On annonçait 20 à 30 centimètres – autant dire rien – à Sainte-Barbe et de 60 à 80 cm (déjà quelque chose) cinquante kilomètres plus au nord-ouest (Guidel, pour ceux qui cherchent un peu de précision dans ce monde de flou).
C’est rare, une telle différence. J’ai voulu aller voir, avec l’ambition de surfer un peu.

Une heure et cinquante kilomètres plus tard, l’océan n’était qu’un lac.
Des vaguelettes hautes comme le plat de ma main roulottaient avec un petit splitch.
Peut-être une question de marée, me suis-je dit.

J’ai attendu.
N’ayant prévu que cette session de surf, je n’avais rien à faire.
Juste un maillot de bain, une bouteille d’eau et quelques biscuits.
J’ai donc attendu en regardant l’océan.
J’ai marché doucement sur la plage vide, pour passer le temps.
J’ai franchi des langues de rochers avec précautions, traversé d’autres plages, escaladé d’autres rochers.

Le soleil breton dardait fort. Il m’a fallu trouver une grotte pour m’en abriter.
Là, j’ai encore attendu, ramenant progressivement mes pieds à mesure que l’ombre se rétrécissait.
J’ai pensé à des tas de choses. Je n’ai rien fait, pas même un château de sable.

Le temps passant (lentement) je me suis astreint à ne rien faire, à ne pas chercher d’occupation pour meubler ce vide.
Le soir, je n’avais plus d’eau, plus de biscuits et toujours pas de vagues, alors j’ai repris la route dans l’autre sens.

Une journée pour rien. Tant pis.

De retour chez moi, ce matin, la route derrière la maison vrombissait en permanence.
Des tas de gens avaient quelque chose à faire, roulaient vers une occupation, et vite en plus !
Des obligations, à n’en pas douter.
Il faut bien travailler, conduire les enfants à l’école, aller faire les courses, voir le médecin, le dentiste, le coiffeur…
Toujours quelque chose à faire. Tant d’activité et si peu de temps.

Je me suis alors souvenu de cette sensation de nudité totale, incongrue, dans ma grotte de granit.
J’étais sur une plage, avec rien à faire, aucun autre endroit où aller, même pas de quoi mesurer le temps qui passait.
Je ne servais à rien, n’étant même pas utile à moi-même.
Je m’encombrais plutôt, jusqu’au moment où j’ai accepté d’être au lieu de faire.
Ce n’était pas facile.
Cette journée s’ouvrait comme un gouffre devant moi. Je me rappelle en avoir même eu peur.
Je n’avais rien pour remplir le temps dont la vacuité devenait une menace.
Il n’y avait qu’à traverser ce gouffre en espérant que ce ne soit pas trop désagréable.
J’ai pensé aux SDF, à ceux dont chaque journée est un gouffre de temps, à ceux qui ne sont rien, comme dit notre bon président.
Si son chef de cabinet me le demande, je lui donnerai l’adresse de ma grotte.

Berliner round 47 – Kouloir

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 29 août, 2020

À l’issue du premier contingent j’ai droit à quelques jours de permission. Le retour en train est un peu long pour ce que j’ai en tête, alors Tringlot me trouve une place dans un Transall de l’ALAT, l’aviation légère de l’armée de terre. Le voyage n’est pas reposant : cabine mal pressurisée et non chauffée, vacarme des moteurs, vibrations infernales, bancs à lattes de bois disposés le long de la carlingue nue qui sert de dossier… mais ça va plus vite que le rail. En quelques heures on se pose à la base militaire de Villacoublay. De là je saute à Paris et chope un train de nuit pour Annecy. J’espère avoir le temps d’y faire un peu de ski – nous sommes fin novembre et il y a déjà de la neige en station – avant de repartir pour Berlin par la route avec ma Panda.

En me remontant de la gare à la maison, ma mère m’apprend que mon père va mal. Elle ne dit pas le mot dépression, mais quand je le vois prostré dans un fauteuil, incapable de se lever pour m’accueillir, je comprends tout de suite. Son médecin lui a prescrit une cure de sommeil à domicile. En fait de sommeil il passe ses journées dans une hébétude médicamenteuse qui exige que quelqu’un soit toujours là pour s’occuper de lui. Tant pis pour le ski, je ferai donc garde-malade.

Lorsque je repars au volant de ma petite voiture, la neige tombe dru sur l’autoroute. Je traverse avec prudence une partie de la France et toute l’Allemagne jusqu’à Helmstedt. Là, je me dirige vers Checkpoint Alpha et la gendarmerie française pour faire valider mon dossier de passage par le couloir qui conduit à travers l’Allemagne de l’Est jusqu’à Berlin, le même trajet que celui emprunté par le train. Un gendarme un peu stressé m’explique de quoi il retourne.

Je dois prendre la file réservée aux alliés et me présenter à un point de contrôle soviétique. Là, j’entre et attends qu’un guichet aveugle s’ouvre. Je donne mon dossier que l’on me rend tamponné, avec une heure d’entrée notée dessus. J’ai 90 minutes ensuite pour traverser le couloir, arriver à Checkpoint Bravo et y faire de nouveau viser mon dossier au contrôle soviétique. Si je dépasse ce temps maximum, je serai bloqué et cela déclenchera tout une procédure diplomatique conduisant à mon extradition possible, mais pas certaine. Il vaut mieux éviter. OK, merci, je ferai gaffe.

Tout se déroule d’abord comme prévu. Le contrôle soviétique est une petite cabane de bois gardée par un militaire en parka, chapka et kalachnikov. Je lui montre mon dossier qu’il ne lit même pas. Il ne bouge pas non plus. Je ne sais pas quoi faire, je suis sorti de la voiture sans vêtement chaud, la neige commence à tomber. J’attends. Soudain la porte de la cabane s’ouvre et un civil en sort pour s’engouffrer dans une grosse berline. On me laisse enfin entrer. L’intérieur est sombre, mais il fait chaud. Je repère le guichet, obturé par un volet roulant descendu. Je ne sais pas si je dois frapper ou attendre qu’il se relève de lui-même. Je finis par frapper. Rien ne se passe pendant encore plusieurs minutes, puis ça s’ouvre, sans explication. Je glisse le paquet de feuilles qu’une main preste fait disparaître et le guichet se referme. L’attente reprend. Soudain, une porte latérale s’ouvre et un officier entre dans la petite pièce. J’ai à peine le temps de voir, derrière lui, un bureau baigné d’une lumière jaunâtre. Il me regarde du haut en bas, comme s’il contestait ma tenue, trop légère pour un hiver neigeux. Enfin il sort et je l’entend discuter avec le planton. Le volet roulant se relève, mon dossier réapparaît, dûment tamponné. Je quitte le poste sans demander mon reste et m’engouffre dans ma Panda, maintenant glaciale. Je n’ai plus qu’à me diriger vers le couloir des Alliés sous les regards, que j’imagine méprisants, du garde et de l’officier tout deux bien vêtus pour ce temps. Au Checkpoint lui-même je montre la première page de mon dossier par la fenêtre et la barrière se lève, me permettant de rejoindre l’autoroute où convergent les files de contrôle des véhicules civils. Je peux m’enfuir, ouf !

La neige commence à tenir sur le goudron. Il y en a d’abord cinq centimètres, puis dix. Au début, les voitures circulent sur les deux voies, mais bientôt toutes se rassemblent sur la voie de droite, passant précautionneusement dans les traces creusées par les précédentes. La vitesse de ce long train diminue peu à peu. Je fais des calculs dans ma tête : il me reste cent-vingt kilomètres à parcourir, je dispose encore d’une heure et dix minutes, ça peut passer, mais il ne faut pas que la vitesse moyenne descende en-dessous de cent à l’heure. Et voilà qu’on passe à quatre-vingt-dix, puis quatre-vingts : je vais finir par dépasser l’heure limite. Le gendarme a été plus que formel, voire menaçant. Donc, il faut accélérer.

La voie de gauche est vierge. Un vrai spot de poudreuse qu’aucune voiture n’emprunte. Il faut que je m’y décale avant que l’épaisseur de neige soit trop forte. Juste devant moi, un conducteur peut-être inattentif fait mordre sa roue droite hors des traces. L’andain de neige repoussé sur le côté par toutes les autres voiture bloque la roue et la voiture part en toupie autour de cette ancre poisseuse, jusqu’à finir dans le fossé. OK, merci pour l’avertissement.

Je commence par diminuer ma vitesse jusqu’à un petit soixante à l’heure avant de quitter progressivement les traces de plus en plus profondes. J’ai l’habitude de la conduite sur neige, mais tout de même, je ne suis pas fier. C’est le chrono qui dirige alors ma vie, pas la prudence. Les roues restent en ligne, mes pneus encore neufs accrochent dans la neige fraîche : ça tient. Une fois dans la voie de gauche, j’accélère de nouveau, pour me caler à un petit cent-dix. Au début, je suis seul dans ma piste personnelle, jouissant d’un statut de VIP. Bientôt je vois quelques voitures dans mon rétroviseur. Elle suivent mes traces, mais à une distance prudente.

La neige soulevée par mes roues cogne en gros paquets sonores sous les ailes. Le bruit est assourdissant, mais aussi un peu hypnotique. Je traverse ainsi l’Allemagne de l’Est dans une sorte de rêverie concassée, entre ciel et neige, doublant des centaines de véhicules dont les conducteurs me jettent des regards effarés.

À un moment, j’ai l’impression de voir une double trace quitter la voies de droite et escalader le talus neigeux. Vingt mètres plus loin, une grosse Mercedes tourne lentement, posée sur le toit, entre les troncs noirs de la forêt. C’est fugitif, je ne suis pas sûr d’avoir bien vu. Une fois sorti du couloir – juste dans les temps – et mon dossier visé par les autorités soviétiques, je signale l’accident aux gendarmes français. Ils s’en foutent, c’est un civil allemand, pas de leur ressort. OK, bien pris. Rappelez-moi : nous protégeons qui, au juste ?

Me voici avec ma petite voiture dans le sud-ouest de Berlin, à un endroit où je ne suis jamais venu. Il me faut trouver mon chemin pour remonter au nord jusqu’au Quartier. Je n’ai pas de carte, les panneaux signalent des directions sous forme de noms de secteurs – Zehlendorf, Steglitz… – que je situe mal, les bretelles d’accès aux autoroutes me font tourner dans tous les sens, je perds tout repère et finis complètement paumé, comme en exercice topo. Je vais donc mettre presque aussi longtemps à couvrir les trente derniers kilomètres jusqu’à la caserne que pour traverser toute l’Allemagne. Gloire !

Quand je vois enfin se profiler la guérite du planton à l’entrée de Napoléon, la nuit est tombée. Je suis fatigué, je n’ai rien mangé depuis des heures, mais j’ai quand même envie de m’amuser un peu. Au lieu de me présenter à l’entrée, je prends l’avenue qui fait le tour en suivant le rempart. C’est large, éclairé par de nombreux lampadaires, complètement vide et couvert d’une épaisse couche de neige : tentant. J’accélère avant de braquer et serrer le frein à main pour partir en tête à queue. À mon tour de faire la toupie ! J’enchaîne plusieurs virages en drift, m’entraînant à contrôler la reprise d’adhérence avec de plus en plus de précision. OK, c’était fun, maintenant je peux rentrer chez moi. Un dernier demi-tour et je remonte l’avenue dans l’autre sens. Immédiatement un gyrophare apparaît dans mon rétro. Une voiture de gendarmerie française, toute sirène hurlante, me rattrape et me force, comme dans les films américains, à me garer sur le côté.

Deux gendarmes en jaillissent, l’arme au poing. Ils m’ordonnent de couper le contact et baisser la vitre en tenant mes mains bien en vue sur le volant. Je vais mettre plus d’une demi-heure à les convaincre que, non, je n’ai pas fait demi-tour dès que je les ai vus pour échapper à leur contrôle. Non, je ne dissimule pas de substances ou de produits illicites dans ma Panda. Non, cette voiture qui n’est pas enregistrée à Berlin n’est pas un modèle que je destine à la contrebande à Berlin-Est. Oui, je suis bien un aspirant du 46ème RI, et oui, je rentre de permission avec ma voiture perso, ainsi qu’on m’y a autorisé. Ils me font vider toute la voiture dans la neige et me fouille avec acharnement.

Au début ils ont sans doute effectivement cru à un malfrat qui s’enfuyait après les avoir repérés, embusqués qu’ils étaient, tous feux éteints sur le côté de l’avenue (en même temps qui espéraient-ils choper en flagrant délit un dimanche soir en pleine chute de neige?). Ensuite quand ils ont eu compris à qui ils avaient affaire, je les soupçonne d’avoir voulu s’amuser un peu à pourrir la nuit d’un jeune appelé, faux officier, et vrai détenteur d’une voiture qu’il allait me falloir rapidement immatriculer en plaques FZ, pour Französische Zone. OK, c’est de bonne guerre, mais franchement, pour aujourd’hui, la gendarmerie et ses facéties… ça ira !

A suivre par ici…

Berliner round 46 – Kultur

Posted in Berliner Round,Textes par Laurent Gidon sur 24 août, 2020

Il est toutefois heureux – pour mes organes comme pour mes contemporains d’alors – que toute notre vie sociale ne se limite pas à ces excès.

En cherchant la grande bibliothèque qui sert de décor à quelques scènes du film de Wim Wenders (Der Himmel über Berlin) je tombe sur un bâtiment qui m’intrigue par ses façades d’architecture presque déconstructiviste (ce n’est pas encore l’époque, vérification faite il s’agit plutôt de style organique) couvertes d’un bardage de tôle criblée jaune dorée du plus bel effet : la Philharmonie ! J’irai y écouter plusieurs concerts, notamment un avec ma mère – professeur de musique – lors d’une visite qu’elle me fit pendant l’hiver. Pour la première fois que je découvre une salle moderne dont la scène – et donc l’orchestre – est au centre de la pièce, visible de tous les côtés. L’acoustique merveilleuse me vaudra quelques instants de gêne lorsque, une fois le public sorti et les employés occupés à nettoyer, ma mère restera faire des essais, arpentant les travées, poussant de petits cris un peu partout, afin de vérifier la qualité et la régularité de la réverbération. Ce temple d’une culture musicale élevée à son plus haut niveau jouxtait directement le death strip, ce no man’s land particulièrement meurtrier du Mur de Berlin.

Lors d’une autre visite, celle d’un général français cette fois-ci, je dus accompagner la délégation d’état major à l’Est pour une soirée au StaatsOper. Je revêts donc mon grand uniforme et me prépare pour un long tunnel d’ennui. Je viens en effet de passer deux jours sur le terrain avec ma section, y passant des nuits courtes et arrosées. Ce qui était sans doute une récompense de la part du commandement sonne pour moi comme une punition. Je dois être impeccable et charmant, irréprochable avec les officiers supérieurs, brillant et divertissant avec leurs épouses ou leurs filles. Une gageure que je relèverai jusqu’au second acte de Tristan et Iseult, mais pas au delà. Malgré un peu de culture musicale et une connaissance approximative de Wagner, cet opéra m’échappe alors complètement. S’y trouve pourtant le très émouvant passage de la mort d’Iseult (désolé pour le divulgâchage, mais c’est un fait : elle meurt) que l’on retrouve plusieurs fois dans Melancholia de Lars von Trier.

Ce soir-là, après un dîner de gala épuisant au mess et un passage express à travers Checkpoint Charlie, nous arrivons à plusieurs voitures officielles au StaatsOper sur Unter den Linden, les Champs Élysée berlinois, confinés côté Est. Le bâtiment est de facture très classique avec son fronton et ses colonnes à la grecque. L’intérieur l’est tout autant, grands escaliers, tentures rouges et or, marqueteries de marbre et boiseries sombres. Une ode à la culture bourgeoise louis-philipparde, incompréhensible en tant que vitrine du prolétariat triomphant. Est-ce alors une forme de revanche sociale si les sièges basculant du foyer, aux premiers rangs duquel la délégation s’installe, sont épouvantables, inconfortables et trop bas, exigeant de se casser le cou pour voir la scène ? Je me résigne et prends cela comme une punition pour toutes ces richesses étalées. Il fait chaud, ça sent la poussière et un mélange calamiteux de parfums pour dames. L’orchestre met longtemps à s’accorder et quand la musique commence enfin je n’ai plus qu’une envie : dormir. Je ne conserve, de ce qui aurait pu être pour moi un événement culturel majeur, que le souvenir de la sensation de l’eau froide que je me passe sur la nuque, aux toilettes, à l’entracte : ces sanitaires exigus me font alors penser, avec leur petit lavabo de faïence craquelée, leur robinetterie laiton et leur miroir enchâssé dans des panneaux de bois ciré, à un compartiment de sleeping dans l’Orient-Express. Choc des civilisations, mais aussi des époques… Pendant la fin de l’œuvre et malgré les tonitruances wagnériennes je dors, la nuque posée sur le dur montant de mon dossier. Il faut que mon voisin me réveille régulièrement pour que je ne gêne pas les autres avec mes ronflements. Peut-être avons-nous frôlé l’incident diplomatique par ma faute.

Avec Truman (aspirant pharmacien, littérairement surnommé ainsi par Bogoss en rapport avec son activité essentielle : distribuer des capotes) et Fumette nous descendons parfois au sous-sol d’un restaurant boîte de nuit pour y écouter du jazz live dans une salle meublée seulement de quelques barrières où accrocher son ivresse. Le lieu respire l’authenticité et des artistes de renom international s’y produisent dans tous les registres, du be-bop au free le plus désarmant. J’ai eu du mal à me rappeler le nom de la salle, après recherches je pense qu’il s’agissait du Quasimodo.

De passage à Paris lors d’une permission j’ai vu le film Bird, de Clint Eastwood, sur la vie, la carrière et la mort de Charlie Parker. J’ai été tellement impressionné par le saxophoniste (Forrest Whitaker joue à peu près les notes en play-back sur des enregistrements originaux de Parker remixés avec les performances de musiciens actuels) que j’en ai immédiatement acheté la bande originale et cherche à ranimer cette fièvre lors de mes nuits au Quasimodo. Le public est très varié, des vieux barbus à Birkenstock aux jeunes énervés en jean à trous et vieux Perfecto datant de leur grand-père. On peut y boire des cocktails assez élaborés, ce qui attire aussi des couples romantiques de tous âges. L’ambiance change selon le type de musique, mais le niveau sonore reste toujours agréable, permettant d’échanger impressions et idées tout en écoutant. Bref, une bulle de culture cool pour des parenthèses bienvenues dans mes excès quasi quotidiens.

De même il m’arrive de louer des films à la médiathèque de la cité Guynemer, cassettes VHS que je me passe à l’heure de la sieste au foyer de la compagnie. Il y a du porno, bien sûr, mais aussi pas mal de classiques qui me permettent de boucher quelques trous inacceptables dans ma cinéphilie. Le cinéma L’Aiglon, situé dans le Quartier à moins de cent mètres de la 11, programme des films grand public en version française, sur quelques séances hebdomadaires, et pas mal de Disney pour les enfants du personnel d’active. Je me souviens y avoir vu au moins deux fois Die Hard (qui s’appelait alors Piège de Cristal) et avoir été étonné de retrouver Sydney Poitier et Tom Béranger dans Randonnée pour un tueur. Mais d’une manière générale cette salle ne m’a pas apporté autant d’évasion que celles d’Angers l’année où j’avais parié (et tenu) que j’irais voir tous (TOUS !) les films qui sortiraient. Je n’ai pas testé les autres salles berlinoises, la barrière de la langue me semblant beaucoup plus difficile à franchir que le Mur.

Deux fois au moins je suis allé contempler le buste de Nefertiti (fake ? pas fake ?) au musée égyptien de Dahlem. La pièce y était présentée en majesté, mais beaucoup plus accessible que la Joconde au Louvre : posée sur un piédestal blanc et protégée par une simple vitrine cubique. On pouvait s’approcher, en faire le tour, apprécier les détails et les éraflures du temps, se laisser impressionner par le charme trouble de son regard monoculaire.

Mes contacts avec une certaine expression culturelle ne se cantonnent pas à l’extérieur du Quartier. Je reçois un jour une invitation à dîner chez le colonel Bonasse, commandant du 46ème RI, invitation rédigée et signée comme il se doit par son épouse. Avec Bogoss et Oracle nous compulsons le manuel du parfait officier pour vérifier nos obligations face à cette invitation presque menaçante. Il y est question de la tenue appropriée (précisée sur le carton), des conversations à privilégier et du baise-main. Celui-ci doit être exécuté sur le seuil de la propriété, à l’abri d’éventuelles précipitations mais avant de pénétrer à l’intérieur, en s’inclinant respectueusement sur la main tendue (et non en la montant à son visage) pour y apposer, non un baiser des lèvres, mais un souffle élégant.

Ainsi fut fait, avec un peu de complicité ironique mais sans second degré aucun. Madame la Colonel est une élégante personne d’une cinquantaine d’années, impressionnante de maintien, mais aussi emprunte de simplicité et chaleureuse dans son accueil. On sent qu’elle a l’habitude de recevoir de jeunes officiers appelés, et donc mal dégrossis, qu’elle sait les mettre à l’aise tout en fixant les limites de ce qui est acceptable dans sa demeure. La soirée sera tout à l’avenant, à la fois détendue, érudite et surveillée. Nous retrouvons à table, outre bien sûr le colonel, son second et son épouse, plusieurs lieutenants du 46. J’ai la surprise de découvrir en Gengis – celui qui, sous faux grade de sergent, m’avait fait passer mes tests physiques de bizutage – un historien raffiné et diplômé, toujours prêt à mettre en perspective tel fait communément admis comme grandiose ou détestable. Non seulement il maîtrise les points de vue de différentes écoles historiques, mais il tire des synthèses précises et inattendues, mettant à mal quelques mythes militaires. De la culture, oui, et de la belle.

Peut-on parler de culture pour le bal du Général ? Il aurait bien fallu. Le commandant Secos, adjoint du colonel, me convoque dans son bureau pour me confier la tâche d’en organiser le décor. « Le thème sera napoléonien, Gidon, alors trouvez-moi des trucs, des idées, quelque chose qui ait de la gueule ! »

Pourquoi moi ? Parce que je suis diplômé en marketing et communication, pardi ! Quand je tente de lui expliquer que ça n’a rien à voir et que je n’y connais rien en décoration de salon, il se renfrogne. Déjà déçu que je ne sois pas plus investi dans la vie militaire, n’ayant même pas demandé à être muté en compagnie de combat, voilà que je le déçois encore en cherchant à me défiler. « Bordel, débrouillez-vous ! »

OK, je me débrouille. Je me rappelle un gars passé dans ma section au contingent précédent : il avait fait les Beaux-Arts et pourrait prendre en charge le chantier. Secos ne veut rien savoir, à moi de voir ça avec le chef d’unité du peintre. Ce que je fais.

Le soldat VanGogh est détaché pendant un mois comme chef de chantier. Il conçoit quelques panneaux qui vont transformer l’entrée du mess et la salle principale en décor plus ou moins Empire. Il gère une équipe improvisées de menuisiers et de barbouilleurs. Ça l’amuse, même si le Général fait modifier ses œuvres au dernier moment, voulant absolument y mettre sa patte. De toute façon, ça ne ressemble à rien et il faudra quelques soldats déguisés en gardes nationaux pour faire croire à ce Napoléon Revival.

De mon côté je n’ai qu’à en prendre la responsabilité de l’opération sans vraiment m’en occuper. Je comprends ce que Secos voulait de moi en fait : qu’un officier assume le truc et fasse la courroie de transmission avec les hommes du rang, pour que lui-même puisse éviter d’approcher ces artistes, et donc ne pas entrer dans des rapports professionnels de compétences incompatibles avec la hiérarchie militaire. C’est un peu ce que j’avais vécu à Coët avec le Capitaine Poirier lorsque les exigences commerciales de l’imprimerie avaient dû primer sur la discipline par contention. À Berlin, il semblerait qu’on ne puise pas se permettre ce genre d’arrangement.

Le bal lui-même sera une sorte de pensum interminable durant lequel, en tant qu’aspirant, je devrai être le cavalier commis d’office d’une jeune américaine aimable comme une bûche mais fille d’un officier US de haut rang. Le protocole voudra que nous ouvrions collectivement le bal, tous les aspirants ainsi collés à une progéniture étrangère, en une valse qui mettra à mal mes orteils, l’Américaine élevée au burger et au milk-shake pesant son poids de maladresse. Je finirai ivre comme il se doit, et elle rentrera seule, déçue mais pas déshonorée, accompagnée de son père galonné satisfait d’avoir été exposé au raffinement français et à ses souvenirs d’Empire.

A suivre ici

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