Comme ça s'écrit…


Quelle face, quelle trace ?

Posted in Promo,Une Face, une trace ! par Laurent Gidon sur 22 février, 2021

En entreprenant l’écriture de Une Face, une trace ! j’avais pour seule idée directrice de m’éloigner des fantasmagories – de qualité, souvent de qualité – que l’édition jeunesse proposait en masse à mes enfants.
Pas de sorcellerie donc, pas de mondes parallèles, ni même de fin du monde, pas d’enquête ou d’intrigue adultes confiées à des gamins, façon Bugsy Malone : rien que du réalisme, aussi bien dans l’aventure que dans la psychologie.
Je ne sais pas si j’ai tenu le concept, vu de l’extérieur, mais c’est encore l’idée que je m’en fais.

Pourquoi lancer l’aventure dans l’univers du ski, du freeride, de la haute montagne ? Parce que c’était ce que je connaissais, au moins un peu.
Je skie depuis que j’ai deux ou trois ans, mes parents m’ayant très tôt initié à ce qui s’appelait alors du toute neige, tout terrain, autrement dit : n’importe où sauf la piste.
En travaillant pour la communication de la marque Salomon j’avais pu participer au X-Wing Transalp, ce rallye qui conduisit une trentaine de pro-riders (et quelques amateurs) de Val-Thorens à Sölden en passant par Chamonix, Zermatt et Saint-Moritz.
J’y avais côtoyé des skieurs du World Tour comme Enak Gavaggio ou Kaj Zackrisson (qu’on retrouve à peine maquillés dans le roman), mais aussi toute une équipe de production qui nous suivait à la trace pour ramener le plus d’images possible.
J’avais retrouvé certains d’entre eux, ainsi que des guides de Chamonix, des moniteurs de la Clusaz, lors de plusieurs participations au Derby de la Meije.
J’ai toujours été impressionné par le professionnalisme et l’engagement physique de ces amoureux de la montagne. Ce qu’ils sont et ce que j’ai vécu avec eux irrigue tout le livre.

Kaj et Enak

Il y avait aussi en arrière-plan le domaine de La Grave – La Meije, à ma connaissance seul espace en France où le ski est totalement libre, sans rien d’autre qu’un téléphérique, un téléski de glacier et une infinité de traces possibles.
Je voulais rendre hommage à cet esprit de liberté et de responsabilité offert à ceux qui veulent autre chose qu’une montagne aseptisée transformée en parc d’attraction.
Par respect pour la réalité complexe du lieu, je l’ai renommé Montaigü dans le livre, ce qui m’a permis de prendre quelques libertés pour les besoins de l’histoire. Mais l’esprit demeure.
Un éditeur avait refusé le manuscrit en arguant qu’il y avait « trop de ski ». J’en ai enlevé un peu, pour fluidifier. Il reste donc beaucoup de ski.
C’est écrit « du bout des spatules » comme me l’a dit une lectrice déjà âgée, et peut-être est-ce ce réalisme technique qui a séduit Catherine Destivelle pour le publier enfin.

La Grave – La Meije

Un premier projet du livre, commencé en 2014, s’appelait Le Retour de la neige. Le titre définitif m’est ensuite apparu en référence à l’expression qui décrit l’ambition de tout pur freerider : poser une seule trace sur une face de neige vierge, et puis aller voir plus loin, plus haut, chercher un autre espace où apposer sa griffe.
C’est de cet esprit, aventureux et authentique, que le jeune héros est en quête. Il se cherche et se trouvera en osant aller plus loin et plus haut qu’il n’aurait osé le faire au début. Il n’y arrivera pas seul.
C’est là qu’intervient la dernière composante du roman. Je voulais qu’à travers les difficultés de la montagne et de la neige un fils retrouve son père.
J’avais même dessiné sur un croquis de montagne avec glacier, falaises, barres rocheuses et moraines, le trajet possible des deux personnages se cherchant sans le savoir et se découvrant au pic du danger. Il n’en reste presque rien dans la version finale, sauf l’idée du danger présidant aux retrouvailles.

Photo C. Margot

Dernier élément très personnel, la découverte d’un des personnages enseveli sous une avalanche. Je l’ai vécu à la virgule près la veille d’un Derby à la Meije, sauf que le skieur que j’ai dégagé était mort sur le coup.
Romain, tout ça c’est un peu pour toi aussi.

On trouve en extrait les 20 première pages sur le site de l’éditeur.
En voici quelques autres.
Sur les sensations :

D’accord, c’est top quand elle vous glisse sous les skis, mais la neige a aussi un côté obscur : à pied, il n’y a pas pire pour vous empêcher d’avancer.
Chaque pas me coupe le souffle et me casse un peu plus l’énergie. Je pose le pied sur la couche fraîche, et crac ! tout s’enfonce jusqu’au genou. Les chaussures pèsent une tonne, les fixations des skis me font mal à l’épaule, mes lunettes glissent sur mon nez gluant de sueur et d’écran total.
Même respirer devient crevant…
J’ai un peu de mal à l’admettre, surtout en public, mais physiquement je suis une larve. Ce matin, personne à impressionner, je n’ai pas besoin de faire semblant : c’est dur, je n’en peux plus, j’ai bien envie de m’arrêter.
Quelle idée d’avoir bravé l’interdiction maternelle !
Pourtant, il fait beau. Après la nuit étoilée, l’air est vif. Je remonte un joli chemin qui serpente à flanc de forêt. Un reste de givre recouvre tout ce qui dépasse de la poudre : piquets d’alpage, branches cassées, tiges de gentiane. Il y a des traces de bestioles, qui rampent ou qui sautillent. Parfois, un arbre secoue un peu de sa neige. Le paquet tombe avec un plof assourdi. Et parfois ça me tombe dessus. Au début, c’est drôle, et puis ça fond, ça me dégouline froid dans le cou. Moins drôle.

Et à la descente :

Je n’ai jamais vu la neige comme ça. Non, je ne l’ai jamais ressentie comme ça. Après un peu de réglage et quelques virages de chauffe, j’ai l’impression d’avoir passé toute ma vie sur ces skis. Ce ne sont pas des excroissances encombrantes qu’il faudrait faire obéir en force. Ils font partie de moi. Ils me prolongent, efficaces, sensibles, agiles…
Bon, la qualité de la neige y est pour beaucoup. C’est comme skier sur un nuage sans s’y enfoncer. Au début je cherche à relever mes spatules pour les faire sortir de cette crème fouettée, mais ce n’est même pas nécessaire. Dès que je prends un peu de vitesse, mes skis déjaugent et flottent, naturellement, comme en lévitation. L’épaisse couche de fraîche lisse les reliefs. Je sens que je peux aller partout, serein, sans chercher LA trajectoire qui va me permettre d’avoir l’air cool sans me vautrer. Bref, c’est le bonheur.
Un double bonheur, parce que j’entrelace mes courbes à celles de Claudie.

Face au danger et à la peur :

J’ai de nouveau la trouille. Ça me bloque. Je regarde ce tremplin de pierre et je ne vois qu’un grand blanc avec un sifflement entre les oreilles. Pas moyen. C’est trop dur…
– Dis donc, t’en as pas marre de vivre comme une larve ? Je te dis même pas ça à cause des gars qui attendent là-dessous, non : c’est pour toi. Pour une fois, tu pourrais peut-être prendre un risque malgré la pétoche, et te faire un peu confiance, non ?
La pétoche ? La certitude, oui ! Je vais me faire mal. Je suis sûr que je vais rater un truc et me faire mal. Ça va cogner, riper, valdinguer, je ne sais pas, mais je sens déjà le truc foirer. De toute façon, je foire tout. Tout le temps… Et voilà le visage de Clo, en surimpression sur le grand vide blanc.
Ras le bol, j’ai envie d’en finir. Là, devant moi, elle m’a souri comme dans un rêve qui dirait oui, et mes spatules ont basculé dans la pente malgré une vilaine envie mal placée, une envie de vomir.
Pas moyen de freiner, je suis déjà sur les rochers. Il a dit quoi ? Légère détente… Je m’envole sur un bourrelet de glace qui me renvoie les genoux dans le menton. L’arrière d’un ski touche une pierre. C’est mort, alors ? Pas tout à fait : le petit choc me bascule juste en avant, un peu de biais. Je mouline des bâtons pour garder un semblant d’équilibre.
Je tombe à Mach 12 et pourtant ça me paraît long, long. Impression que mon cœur remonte dans la gorge. De toute façon, il s’est arrêté de battre… Et puis prouf ! Je m’écrase de travers dans quelque chose de mou, comme si on m’avait jeté contre un matelas. Mon bras droit se plante dans la neige. Il fait une ancre et je tourne autour à m’en disloquer l’épaule. Je pars en vrillant à plat, façon étoile de mer. Et mes skis me retiennent tête en bas, ciel à l’envers.
Je l’ai fait !
Bon, pas aussi vite et bien que j’aurais dû, mais au moins je l’ai fait. J’ai mal partout, ça sonne les cloches dans ma tête. Mais je l’ai fait. J’ai l’impression que mon cœur a giclé de ma gorge et cogne à l’air libre, quelque part sur ma poitrine, tant pis, je l’ai fait.
– Ça va, en bas ?

Jeux de chats

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 16 février, 2021

Le chat du voisin qui a choisi notre maison vit avec nous depuis maintenant plus de dix ans. Nous ne savons pas quel âge elle a, mais plus de dix ans, c’est sûr.
Combien cela fait-il en années de chats ? Je ne sais pas non plus.
Ce que je sais, c’est qu’à son grand âge le chat continue de jouer avec tout ce qui lui passe sous les griffes.


Là, c’est avec une feuille du petit olivier qui passe l’hiver dans un pot, à l’abri derrière la fenêtre.
On ne soupçonne pas le potentiel d’une feuille d’olivier avant d’avoir vu le chat lui faire subir les derniers outrages.
En la regardant jouer, je me dis qu’on se mérite bien, le chat et moi, tout les deux restés de grands ados toujours prêts à exploiter le potentiel rigolatoire de n’importe quelle situation.
Mes fils redoutent parfois mes jeux de mots laids, surtout quand je les lâche en public. Ils sont grands déjà. Pourtant ils acceptent de rire avec moi, sinon de moi. On se mérite aussi, en famille.


Voilà, c’est tout, pas d’autre message qu’envisager la vie, non comme une vaste blague, mais comme une mine de sourires dans laquelle creuser avec gourmandise, un vaste terrain de jeu dont je ne suis toujours qu’à mi-chemin.
Laisser la sérieusitude à ceux qui en ont besoin pour se sentir adultes, et se marrer sans se moquer.
On n’est pas sérieux quand on a cinquante-cinq ans…
——————-
En attendant l’année versaire, je lis Les Mirages de la certitude, de Siri HUSTVEDT et ce me semble être de saison.

Horizons

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 14 février, 2021
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Photo Zach Dischner

Je préparais un billet sur les croyances invisibles induites par nos actes (faire 1km en voiture pour acheter le pain c’est croire que le pétrole brûlé n’a que peu d’importance) finalement plus performatives que nos croyances conscientes et affichées pour lesquelles on ne change rien, quand tout d’un coup voilà ce qui est venu (et n’a pas grand-chose à voir, je le reconnais bien humblement) :

Horizons

Ce qui fait de moi ce que je suis
tient dans une boîte à souvenirs
de la taille de ma tête

Entrez, entrez, veillez à ne pas vous cogner
Tour d’horizon !

Au levant l’éclair passion plaisir
qui a lancé l’enregistrement
Au couchant la seconde qui vient
et qui peut bien être dernière
mais je ne crois pas

Ce que je crois me fait moi
Je crois que la boîte est solide
mais poreuse à tout vent
Je crois au soleil à la mer et au sable
Je crois qu’il est grand temps et tout petit instant
qu’entre les deux navigue l’inconstant

Il y a long de la montagne au sable
un peu moins de la graine à l’arbre
presque rien du fruit à son pourrissement
Je crois que l’oiseau vole
en appui sur l’air du temps
que les racines sont bonnes aux arbres
un peu moins aux humains
(se croire de quelque part
trop puiser dans le sol au lieu de respirer)
que le souffle s’envole et que le cœur s’enraye

Je crois aux temps géologiques
au battement du silex
La vie s’allume et puis s’éteint
sans plus qu’une étincelle dans la toundra

Et pourtant tout est là
tout tient dans la boîte même ce qui n’y est pas
Entrez, entrez, vous êtes là tous
Quand la boîte sera pleine
le vent s’engouffrera je crois
et je connaîtrai l’au-delà

Touchons du bois

Posted in Promo,Une Face, une trace !,Vittérature par Laurent Gidon sur 5 février, 2021
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Le bouleau derrière sa forêt de noisetiers

Désolé, c’est la saison qui veut ça : quand je pose le clavier, c’est pour prendre la tronçonneuse.
Comme chaque année j’ai envie de partager cette joie primale que je trouve à faire mon bois pour l’an prochain. Il y a dans cette activité réchauffante un fantasme d’autonomie, un peu comme si je sortais notre pétrole ou notre électricité du jardin. En plus propre… encore que.
De la joie et de la sueur. Quand je rentre, je ne pue pas que l’huile de chaîne.
Cette année il a fallu abattre tout un bosquet de noisetiers qui avait poussé au pied d’un grand bouleau que j’avais déjà écrêté voici un bon lustre.
Rien que les noisetiers, c’est déjà quatre jours de travail et presque assez de bois pour l’hiver à venir.
J’y retourne quand même demain avec mon fils, régler son compte au bouleau qui menace le jardin du voisin. Deux bûcherons ne seront pas de trop.

Deux jours de boulot plus tard, on est à mi-chemin

Pourquoi vous parler de bois avec cette constance annuelle métronomique ?
Peut-être parce qu’il se cache sous ces pratiques d’un autre âge celles d’âges à venir.
Il va falloir nous y faire : vivre en société ce n’est pas se reposer toujours sur la société. Surtout si pour cause de virus, de climat ou d’éffondrite aiguë la société se réduit à peau de village.
Reprendre les choses en main, les mettre dans le cambouis (les mains, pas les choses), retrouver au passage quelques savoir-faire.
Et s’apercevoir que ce n’est pas survivre, mais bien vivre, en y mettant du sens, un peu comme le travail chez Alpar (clic).
Enfin, c’est ce que je me dis pour m’encourager lorsque la tronçonneuse pèse au bout des bras…

Hop, 3 stères de noisetier recoupé en 33 et bien rangées

Alors voilà, je suis très content et même rose de fierté (rendez-vous compte, j’ai reçu par courriel les félicitations de Jean-Paul Dubois !) pour la sortie de Une Face, une trace ! (clic), mais ça y est, le bouquin vit sa vit en librairie, je lâche l’affaire et je m’occupe du bois.
Sauf si bien sûr un collège ou un lycée me demande une intervention, un atelier d’écriture, ou simplement une rencontre lecture. D’ailleurs, si vous connaissez des profs ou des responsables de CDI, n’hésitez pas à transmettre la bonne parole.

Allez, je ne résiste pas au plaisir de vous le remontrer :

En rayon à la librairie Rue de Verneuil, Annecy

Signe Indien vaincu !

Posted in Promo,Textes,Une Face, une trace ! par Laurent Gidon sur 27 janvier, 2021
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Vaincre le signe indien… Certes, l’expression date un peu, mais cette ancienneté-même vaut sens : avec la parution aujourd’hui de Une Face, une trace !, c’est 10 ans de poisse éditoriale qui s’effacent, ouf !

Le voici dans le rayon sport/montagne du magasin Cultura d’Annecy.
On devrait le trouver aussi dans toutes les bonnes librairies de France, diffuseur (Glénat) et distributeur (Hachette) ayant sans doute très bien fait leur travail.
Le mien est d’en causer un peu ici…

Donc, Une Face, une trace !
Bienvenue dans un roman jeunesse qui parle de montagne, de ski en liberté (surprenant, non?), mais aussi de quête de soi, d’éveil à la vie, voire de quête du père (encore plus surprenant, n’est-il pas?).
Le titre évoque une exclamation (d’où le point ad hoc) souvent entendue devant une pente vierge : un pur freerider signe la face d’une seule trace et va donc chercher toujours plus loin, au prix de toujours plus d’efforts, le terrain préservé de ses exploits secrets.
Si je me souviens ce que j’avais en tête en l’écrivant, il s’agissait pour moi d’éviter tout ce qui est devenu cliché dans la littérature pour adolescents : l’échappatoire par les mondes imaginaires et la surdramatisation des scénarios.
L’action se veut donc très réaliste, proche de ce que chacun a pu vivre en débutant dans un sport à risque ou en cherchant sa place dans un nouveau cadre.
Ce qui fait progresser l’histoire (je n’aime pas le mot intrigue en l’occurrence), c’est le besoin d’évolution du personnage principal face aux obstacles – à sa mesure – que lui propose la vie au quotidien.
Et puis il y a la montagne, la neige et la glace, les sensations de glisse, la pique du danger… En période de confinements et couvre-feu, ça dépayse et donne à rêver.

Land art – Andy Goldsworthy

Il a fallu du temps pour que ce livre trouve son écrin éditorial idéal.
Les éditions du Mont-Blanc me semblent lui aller comme un gant (de ski).
J’ai eu la chance de travailler avec l’équipe de Catherine Destivelle, et notamment avec Laure Roussel pour la traque des fautes et impropriétés. Grâce à sa précision intraitable le produit fini est probablement celui dont je suis le plus fier (à égalité avec les Blaguaparts qui étaient assez proches de la perfection éditoriale).

Maintenant, je le laisse aller.
Il est assez grand pour marcher sur ses propres jambes… ou glisser dré dans l’pentu !
Aux lecteurs de me dire à l’occasion si ça valait tous ces efforts.

Une Face, une trace !
Laurent Gidon
Éditions du Mont-Blanc – janvier 2021
Roman jeunesse dès 12 ans
360 pages
12,50 € – En librairie ou sur le site de l’éditeur (clic)

On partage ?

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 22 janvier, 2021
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Il y a, pas loin de chez moi, un supermarché participatif.
Quésaco ? Rien d’extraordinaire : Alpar (clic) est une supérette où l’on trouve de presque tout, sauf des employés.
Tous le boulot, même le plus sale, est fait par les clients, qu’on appelle aussi coopérateurs.
Pour y faire ses courses il suffit d’adhérer à l’association et donner trois heures de son temps chaque mois, plus si on veut.
Il y a des arguments pour.
Forcément, sans charges salariales les produits sont un peu moins chers.
L’équipe bénévole qui s’occupe des fournisseurs tâche de privilégier le local en circuit court.
Il y a du bio et du pas bio, parce que ce n’est pas une entreprise d’uniformisation des goûts et des consciences.
Et surtout – voilà pourquoi j’y adhère – personne ne passe sa vie à faire le sale boulot (tel que le décrivait David Graeber) huit heures par jours pour un salaire plancher.
Ce sale boulot il faut bien le faire, mais au lieu de le déléguer à quelqu’un suffisamment dans le besoin pour ne pas avoir le choix, on se le partage, chacun son tour, un petit peu.
Et ça marche.

Il m’est apparu depuis un moment que la plupart de nos problèmes, à titre collectif comme individuel, proviennent d’une organisation globale où ceux qui peuvent se réservent les jobs intéressants et rémunérateurs pendant qu’une armée de nécessiteux moins bien dotés se voient obligés de se taper tout le reste.
C’est une description à l’emporte-pièce, je suis sûr qu’il y a des caissières ou des éboueurs qui ont choisi de l’être.
Le problème n’est pas là.
Le problème n’est même pas qui fait le sale boulot… mais combien de temps on y passe et avec quelles perspectives.
Souvent, ces sales boulots n’offrent aucune perspective d’évolution et ruinent assez vite la santé.
On trouvera toujours l’exemple du prolétaire ayant débuté au bas de l’échelle pour se hisser au mérite jusqu’aux postes supérieurs.
Cet exemple n’existe que parce qu’un réservoir de prolétaires reste bien à sa place au bas de l’échelle, là où il y a besoin du plus de monde : la célèbre armée de réserve de travailleurs conceptualisée par Marx.
Nous fonctionnons toujours sur ce principe devenu tellement ancré qu’on le prend pour une évidence.
À moins qu’on se partage le sale boulot. Ranger les rayons, tenir la caisse, nettoyer les frigos et les toilettes.

Ah oui, mais (dira l’économiste orthodoxe plein de bon sens) si tout le monde prend le boulot de ceux qui ne peuvent faire que ça, que restera-t-il aux nécessiteux ?
Du temps. Pour faire autre chose, comme apprendre.
C’est à mon avis essentialiser le nécessiteux que de l’enfermer dans une case dont il ne pourrait pas sortir en essayant autre chose, ou même en réessayant d’apprendre ce dont l’école l’a dégoûté.
On serait surpris.
Je serais prêt à prendre les paris sur le nombre d’artistes, d’ingénieurs ou de chercheurs qu’on découvrirait dans les rangs de nos larbins ad vitam.
On serait surpris aussi de voir la complexité et l’intérêt relatif (faut pas que ça dure trop) de certains boulots ingrats, quand on s’y penche un peu. Se réveiller aux aurores pour ramasser les poubelles, charger les rayons ou mettre le pain au four, c’est intéressant et formateur si on sait qu’on n’y passera pas sa vie.

Voilà, c’est il me semble la colline qu’il nous reste à gravir pour partager un peu mieux, non ce que nous avons, mais tout ce que nous pourrions créer en ne laissant pas les uns croupir pendant que d’autres, moins nombreux, se la dorent au sommet.
(si La Colline qu’il nous reste à Gravir vous rappelle The Hill We Climb d’Amanda Gorman, félicitations : c’est voulu)

Amanda Gorman – Photo AP

Teasing (2) : Merci Catherine !

Posted in Admiration,Promo par Laurent Gidon sur 13 janvier, 2021
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Nous sommes en novembre 2019, au 1er Salon de l’Escalade.
C’est la journée réservée aux pros. J’y ai été invité en tant que dirigeant de club.
L’ambiance est joviale, des gens qui se connaissent et s’apprécient échangent sur des questions de matériel ou d’organisation. Le virus n’a pas encore fait irruption dans nos vies.
Je fais le tour pour rencontrer des fournisseurs de prises et de cordes quand je remarque une dame dont le visage me dit quelque chose. Son nom inscrit derrière, en fond de stand, lève le suspense : c’est Catherine Destivelle !

Celle qui fut la première championne d’escalade et la plus grande alpiniste de sa génération est aujourd’hui éditrice. Sa maison, les Éditions du Mont-Blanc (clic), est installée aux Houches, à moins de cent kilomètres de chez moi.
Je n’ai pas encore eu l’occasion de feuilleter ses parutions, alors j’en profite.
C’est de la belle ouvrage, vraiment. On sent des choix éditoriaux dictés par la passion de la montagne, l’engagement personnel et l’importance de la technique derrière l’exploit.
Il y a même une collection jeunesse… et il se trouve que j’ai dans mes cartons le manuscrit d’un roman pour ados dont le thème est le ski freeride, et le cadre la haute montagne.

Catherine Destivelle n’est pas venue sur le salon – dont elle est la marraine – pour se faire aborder par des auteurs en mal de publication. Elle se trouve d’ailleurs en plein enregistrement d’une interview vidéo.
Je repasse un peu plus tard et entame la discussion.
Sans en rajouter je réussis à lui exprimer l’admiration qu’elle a suscitée chez moi et l’émotion que j’éprouve à la rencontrer en vrai. C’est tout juste si je parviens à lui parler de mon manuscrit.
« Le mieux c’est de me l’envoyer, je le lirai. »
Évidemment je n’ai pas le texte imprimé dans ma poche. Je reviens donc au salon le lendemain pour lui en remettre un tirage spécial.
Cette fois-ci il y a énormément de monde. Son stand est plein. Des adultes venus la saluer et témoigner de leur admiration, des jeunes qui feuillettent ses livres…
J’attends un moment calme pour lui glisser mon texte qu’elle pose sur une pile de livres.
Le lira-t-elle ? Je l’espère. Elle l’a dit, et j’ai de Mme Destivelle l’image d’une personne qui fait ce qu’elle dit.
Le temps passe, je n’oublie pas l’affaire.
En janvier, je lui adresse mes vœux et en profite pour demander si le roman l’intéresse. Son assistante me répond qu’il est en lecture. Chouette !
Début mars, un nouveau message arrive :

Bonne nouvelle ! Nous avons le plaisir de vous annoncer que nous souhaitons publier votre manuscrit aux Éditions du Mont-Blanc ! Nous pensons l’intégrer dans notre collection pour adolescents « Vertigo ».

Voilà, c’est reparti : merci Catherine !

C’est là que ça se passe

Des mots, des gens, du temps

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 11 janvier, 2021
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Pour faire suite au billet précédent, peut-être inutilement provocateur, en revenant sur le fond.

La grande question de la démocratie est-elle de décider qui domine,
ou plutôt de nous demander comment nous voulons vivre ?
Tirage au sort, suffrage universel ou censitaire, représentativité, mode de scrutin, découpages électoraux, mandats, législature… tous ces sujets semblent monopoliser la réflexion, la discussion et l’action démocratique alors qu’ils ne concernent que l’attribution du pouvoir. La démocratie est ailleurs.
Qu’un président accepte ou n’accepte pas de lâcher le pouvoir ne devrait même pas être un problème.
En revanche, qu’une frange de la population, même très minoritaire, se sente suffisamment délaissée, méprisée ou trompée pour prendre les armes et vouloir renverser la démocratie, là je vois un problème.
Pas un problème d’attribution du pouvoir, mais de perte de pouvoir.
Une accumulation de frustrations, de déceptions, de sentiments de mépris ou de mise à l’écart
Là où les perdants perdent jusqu’au pouvoir sur eux-mêmes, nous appelons encore cela démocratie.
Alors que la démocratie pourrait justement être ce qui permet à ces frustrations, ces déceptions, ces sentiments d’exclusion, de s’exprimer avant qu’ils ne s’accumulent et explosent à la moindre étincelle.

Photo Bertrand Gay/AFP

Comment pouvons-nous espérer vivre pacifiquement côte-à-côte si certains, même peu nombreux, même minoritaire, n’ont plus que la violence pour s’exprimer ou simplement se montrer, exister ?
Quand les gouvernements successifs professent tous le même catéchisme à base de compétition, de méritocratie et de solution unique – la leur – à tous les problèmes, comment espérer que ceux qui ne gagnent à aucune compétition, ne se voient attribuer aucun mérite et ne prennent que des coups pour toute solution, jouent encore le jeu ?
Cette démocratie-là, faussement parée de liberté, d’égalité et de fraternité, n’est pour eux qu’une punition quotidienne.
Où allons-nous laisser s’exprimer les minorités, celles qui ne vivent notre démocratie que comme une contrainte ? Comment allons-nous les entendre au lieu de seulement les compter pour leur dénier le pouvoir de la majorité ?
Quel temps allons-nous consacrer à nous demander comment nous voulons vivre ?

Ce sera forcément du temps soustrait à la course pour la compétitivité et le profit.
Ce sera forcément du temps de questionnement sur ce que nous voulons faire de l’économie, du travail, de l’argent, au lieu de subir ce qu’ils font de nous.
Ce sera déjà du temps partagé, juste pour voir ce que nous pouvons partager d’autre.
C’est du temps démocratique, réparateur, nécessaire.
Nous y sommes, c’est maintenant, alors que la santé vacille, que l’économie du toujours plus s’essouffle, que les peurs s’exacerbent et que les colères mal entendues grondent fort.
Nous y sommes. Ce n’est pas en répétant que la réponse du gouvernement est la seule, validée par les experts, prouvée scientifiquement, qu’on éteindra les peurs, les frustrations et les colères.
Nous y sommes. Ce n’est pas en menaçant, en invectivant, en désignant des coupables, que nous entendrons ce que souffrent ceux qui vivent là, avec nous, à portée de coups.
Nous y sommes. Ce n’est pas en défendant les symboles et les lieux du pouvoir que nous rendrons leur part à ceux qui se sentent spoliés.
Nous y sommes, ce n’est que le début.

Un bon début

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 7 janvier, 2021
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Photo EPA/JIM LO SCALZO

C’est une image saisissante, forcément saisissante : des gens du peuple en colère envahissent le Capitole !
Ils ont tort, forcément tort, la colère est mauvaise conseillère et rien ne justifie la violence.
Et puis ils sont manipulés, forcément manipulés, d’abord par un gourou capricieux à houppette jaune, puis par les réseaux complotistes, les pires des méchants qui mettent du Q partout.
Mais tout de même, si on se penche un peu sur le concert de réactions outrées, forcément outrées, des grandes personnes qui nous gouvernent, est-ce qu’on n’y lit pas un peu de trouille ?
C’est scandaleux, certes, forcément scandaleux, de ne pas respecter ainsi les institutions et les symboles de la démocratie.
Mais qui a commencé, hein, à piétiner ou matraquer la démocratie ?
Alors là, forcément, si on pose la question en ces termes… La trouille !
Une année qui dès le septième jour colle une grosse trouille aux tout puissants, je trouve que ça ne commence pas si mal.

Edit : quelques commentaires postés ailleurs ont attiré mon attention sur deux points qui me font regretter certaines formules de cet article. D’une part, il y a eu des morts au Capitole ou autour, et ce n’est pas un motif de réjouissance. D’autre part, la rhétorique accusant nos gouvernants d’être à l’origine de mouvements et ressentiments violents est déjà utilisée par l’extrême-droite. Plutôt qu’effacer ce billet – ça ne se fait pas et ne sert à rien, Internet ayant plus de mémoire que nous – je tiens ici à présenter mes excuses à ceux que j’aurais blessés ou déçus.
——————
Est-ce un hasard si en ce début 2021 je lis un roman de haute magouille politique remontant aux années 40 du siècle dernier ? Tous les Hommes du roi, de Robert Penn Warren, traduit par Pierre Singer chez l’inestimable Monsieur Tousaint Louverture.


Teaser (1)

Posted in Promo par Laurent Gidon sur 4 janvier, 2021
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Tout est dans le titre…

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