Comme ça s'écrit…


La Bonne Année

Posted in Admiration,Vittérature par Laurent Gidon sur 17 janvier, 2020

J’éprouve une forme de plaisir primal à croiser de gros animaux sauvages près de là où je vis. Signe peut-être que nous n’avons pas tout salopé et que des bestioles imposantes tolèrent notre impact sur leur environnement.

Photo Mickael26

Ce matin de janvier frisquet nous prenons la route qui trace à travers la montagne au-dessus de la maison. Nous allons grimper. Au sortir d’un bois je jette un coup d’œil au pré sur la gauche et alerte tout de suite mon fils à mes côtés : « Là, regarde, deux biches. » Elles broutent à quarante ou cinquante mètres de notre passage bruyant et fumeux.

Un kilomètre plus loin c’est toute une harde de chamois qui a quitté la forêt et arpente le pré dans le brouillard de l’aube. Je ralentis, bercé par cette magie matinale. L’occasion pour mon fils de me rappeler ce chamois solitaire qui avait traversé en longues foulées, juste devant nous, la piste de ski de Fernuy à la Clusaz, l’hiver dernier.
Notre terrain de jeu est aussi son espace vital. Notre présence lui a fait un peu peur, il n’a pas traîné pour disparaître dans le bois des Encarnes. C’était la première fois que j’en croisais un ici, étant plus habitué à les voir sur les rochers ensoleillés qui dominent le chemin de retour en bas de la combe de Borderan.

Ce soir encore, je tourne la tête vers le pré de gauche en rentrant derrière la montagne qui me cache le soleil couchant, l’œil attiré par une envie. Je fais bien : un grand héron cendré me suit du bec.

Au moment où les hommes entre eux semblent ne se vouloir que du mal, la présence de ces grands animaux à valeur de double message pour moi. D’une part, s’ils peuvent voisiner avec nous c’est que nous ne sommes pas si néfastes. D’autre part, ils reprennent possession du territoire d’où nos excès les avaient chassés, peut-être dans l’attente de notre prochaine disparition.

Cette ambivalence du présent, toujours prêt à basculer d’un côté ou de l’autre me semble être l’annonce contenue dans la forme numérale de l’année. 2020, l’année d’équilibre, 20 d’un côté, 20 de l’autre, et nous sur le moyeu, à nous demander dans quel sens faire pencher la balance.

C’est un peu l’idée qui traverse la petite nouvelle que j’ai écrite, comme chaque année, pour saluer l’an nouveau : 2020 est entre nos mains.

Alors, qu’elle vous soit douce !

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C’est justement Hommes entre eux de Jean-Paul Dubois que je lisais lors de ces rencontres animales.

La République en pièces (et en billets)

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 9 janvier, 2020

Je me suis fait flasher hier par un radar automatique. J’étais seul sur une voie rapide à l’entrée d’un tunnel, à quelques kilomètres au-dessus des 70 réglementaires. Coïncidence ? Ce matin est dévoilée une enquête du journal en ligne d’investigation Reflets info sur la machine à cash que représente le marché des radars automatiques.

Radar Machine à cash

Radar – La Machine à cash – CC

Vous pouvez la voir ici. C’est énervant, mais salutaire. Partagez-la, ça soulage.

On y voit confirmé ce que l’on sait déjà sur la façon bien rodée dont la République est mise en pièces et en billets dans la poche des petits malins qui nous gouvernent et de leurs amis, les deux casquettes étant interchangeables (voir le pantouflage de Thierry Breton chez Atos, entreprise ayant été choisie pour le marché global de la mise en place des radars et du traitement des PV électronique).

Le principe est toujours le même.
D’abord, on impose aux Français de coûteuses innovations pour leur bien.
Répondez : vous préférez que des caméras surveillent tous vos faits et gestes, ou que des malfrats se sentent libres de violer votre fille ou dépouiller votre grand-mère dans un coin sombre ?
Répondez : vous préférez qu’un radar vous suivent à la trace sur la route ou que toute votre famille soit mise en charpie par un chauffard ivre sans permis et probablement sans papiers ?

Ensuite, que vous soyez convaincu ou pas, on passe en force. Il faut voir Nicolas Sarkozy marteler, face à l’Assemblée Nationale, les arguments en faveur d’une mise en place urgente des radars automatiques : des milliers de vie à sauver, grande cause nationale, pas d’obstruction !
L’urgence de sauver des vies : incontestable.

Cette urgence permettra dès 2003 de mettre en place des marchés publics favorisant certaines entreprises, aucune autre n’étant en capacité de répondre dans les temps. Depuis, de favoritisme en surfacturations, des millions ont été siphonnés.
Que fait la commission européenne ? Rien, puisqu’elle n’agit qu’en faveur de la mise en concurrence des services publics pour les brader au privé. Dans le cas des radars français le droit de la concurrence est bafoué au bénéfice du privé, donc motus !
Je vous laisse voir la vidéo pour comprendre comment cet argent est extrait de nos poches à tous.

Un scandale ? Sans doute. Mais notre indignation n’y changera rien. Elle n’est que temporaire.
La multiplication des scandales tient lieu de couverture.
Un journaliste court un lièvre, le met au jour – scandale ! – tout le monde en parle un moment, interroge les politiques mis en cause, lesquels gagnent du temps en niant toute irrégularité dans leurs actes ou décisions… le temps qu’un nouveau scandale soit mis au jour, un autre lièvre pris dans les phares, un autre engouement médiatique.
Ouf, les politiques mis en cause respirent.
Certes, ils sont probablement cités dans le nouveau scandale, mais ils sauront de nouveau temporiser jusqu’au prochain lièvre. Certains cumulards risquent de finir par se faire prendre – un procès récent le démontre – mais tant qu’ils ne sont pas en prison et que leurs électeurs leur conservent toute leur confiance, la machine à cash tourne.

Peut-on vraiment leur reprocher ce mode de prédation ? Non, bien sûr puisque ce système respecte les trois valeurs clés de la République Française : liberté, égalité, fraternité.
Liberté du renard pour se servir dans le poulailler républicain.
Égalité des gens normaux devant la force gouvernementale.
Fraternité des dominants pour se partager le poulailler.
Des milliers de vies sauvées, des millions d’euros dans la poche des renards, l’opération est rentable.

Y a-t-il une solution ? Pourrait-on sauver des vies sans que les prédateurs se gavent ?
Sans doute, mais elle ne passe pas par le massacre des radars automatiques, action qui ne fait que coûter de l’argent public. Les radars sont remplacés à grands frais, les prédateurs se frottent les mains.

Faut-il s’attaquer aux entreprises prédatrices ou aux politiciens impliqués ?
Sans doute, mais comment ? Dans un état de droit, la justice est la seule voie possible.
Une action collective de 65 millions de Français ? Allons donc !
Non. Mais soutenir ceux qui déposent plainte en notre nom, comme Anticor, oui. Faites-le !

Et relayez la vidéo avec le mot clé #Enqueteradar

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Pour me rassurer sur l’état de la France en vérifiant que c’est pire ailleurs, je lis J’ai couru vers le Nil, du grand et courageux Alaa El Aswany traduit par Gilles GAUTHIER.

Comment ça vient ?

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 26 décembre, 2019

À force de donner mon sentiment sur l’état du monde j’en oublie le côté écriveur de ce blog.

Une récente interrogation sur la naissance d’une séquence et des éléments qui la composent me l’a rappelé. Il ne s’agit pas de conseil d’écriture – pour les conseils je vous recommande Lionel Davoust – mais de questionnement sur le « comment ça vient » et surtout la part de hasard dans l’imbrication finale.
Sans réponse, mais avec étonnement.

Voici ce dont je me souviens sur la façon dont s’est imposé en trois étapes la mécanique d’une scène.
Dans un roman choral j’ai en tête l’idée d’une rencontre : un journaliste doit venir interroger un des personnages clés de l’intrigue, personnage que le texte n’a encore qu’effleuré.
Je ne sais pas pourquoi, en cours d’écriture je retarde cette rencontre par des descriptions trop précises (la route, le jardin, la maison…) jusqu’au moment où le journaliste se prépare à frapper à la porte-fenêtre de la terrasse. Là, le personnage devrait venir ouvrir, mais…

Frapper au carreau devrait suffire. En effet, ça bouge dans la pénombre. Je scrute : ce n’est qu’un chien qui se jette, silencieux, sur la poignée intérieure. Je recule en espérant qu’il ne sait pas ouvrir. Un tel molosse qui n’aboie pas, c’est un tueur ! J’entends ses griffes crisser sur le bois.

D’où sort ce chien ? Il vient de s’imposer à moi, comme pour retarder encore l’entrée en scène du personnage. Bon, j’accepte, je garde le chien. Mais pourquoi en silence ? Pourquoi me revient en mémoire le fait que les chiens de garde aboient, mais pas les chiens d’attaques ? Peut-être pour l’effet de surprise et de menace qui plane maintenant sur cette rencontre. OK.
Mais plus tard, quand un autre personnage entre en scène, je dois m’accommoder du chien. Qu’en faire ? Je ne veut pas qu’il détourne l’attention de nouveau. Voila ce qui me vient :

Le type entre, tenant par le collier son chien qui tire et griffe le parquet.[…] Un ordre sec couche le chien à ses pieds. Il ne bougera plus, mais ne me quittera pas des yeux.

Un chien très bien dressé donc, presque une arme dans les mains de son maître. Je ne sais pas encore ce que j’en ferai, mais je garde.
Puis vient la scène finale. Elle est racontée par le journaliste qui doit donc être présent, mais ne pas intervenir. Il s’agit d’un meurtre. D’accord, le journaliste n’est qu’un témoin – je l’ai d’ailleurs appelé Thomas – mais pour quelle raison n’intervient-il pas ?
Le chien !

Il se penche dans sa voiture et en ressort avec un fusil de chasse dont il referme la culasse d’un claquement expérimenté. Paul n’a pas bougé de derrière sa portière. Brachet pointe l’arme droit sur lui. Sandra gémit à côté de moi. Je n’ai pas le temps de la retenir, elle sort du bois en hurlant. Je ne sais pas ce qui me prend, mais je la suis. Je crie « Stop ! » sans avoir à qui je m’adresse vraiment, sans même être sûr que mon cri franchit mes lèvres tant j’ai peur. Je rattrape Sandra et la retiens. Brachet ne nous regarde même pas. Il a juste un coup de menton dans notre direction et un claquement de langue. Le chien démarre comme une fusée silencieuse pointée sur nous.
Il s’est passé quelque chose en moi. Mon naturel aurait dû me pousser à tourner casaque et m’enfuir. Au lieu de cela j’ai retenu Sandra derrière moi pour lui faire un rempart de mon corps tremblant. Je n’en suis toujours pas revenu ! Tout s’est ensuite mélangé dans un espace-temps indistinct.
La voix de Brachet criant à Paul qu’il lui avait bien précisé de venir seul.
Les crocs bavants du chien qui se referment sur mon avant-bras en protection de ma gorge.
Le cri de Sandra qui me repousse et court vers Paul.
Le coup de feu qui se confond dans mon esprit avec le craquement de mon cubitus.
La tête de Paul explosant en une fleur de sang.
Le voile noir tiré sur mes yeux alors que j’entends un second coup de fusil suivi du bruit de quelque chose de lourd tombant à l’eau.

Je ne sais toujours pas d’où venait ce chien. Lorsqu’il est apparu dans l’histoire je n’avais encore aucune idée du rôle qu’il jouerait à la fin. Je sais juste qu’à un moment, j’ai écrit «  ce type possède un chien dressé comme une arme ».

Quelle est la part d’intuition ou de jeu avec l’inconscient lorsqu’on se met en position d’inventer quelque chose ? Je me suis fait offrir à Noël le dernier livre de Jean-Claude Carrière, Ateliers.
Dans le premier chapitre il décrit l’entraînement auquel l’a soumis Jacques Tati lorsque Carrière a commencé à travailler avec lui. Le cinéaste avait pour habitude de les inviter à questionner tout ce qu’ils voyaient : cet homme qui mange une banane, où va-t-il jeter la peau, que peut-il se passer ensuite, ce passant va-t-il marcher dessus, l’éviter, se cogner dans quelqu’un d’autre en l’évitant… Cet entraînement poussait à tirer tout le parti narratif possible d’une situation initiale simple.

Cela n’explique pas l’origine de mon chien, mais peut-être me suis-je soumis au même type d’entraînement, inconsciemment.

Plus de Chance que d’autres est le douzième roman que j’écris.
Il n’est pas totalement achevé, j’attends les retours de ma première lectrice, mais il est possible qu’au cours de l’écriture de ces douze histoires, toutes différentes, allant du roman d’apprentissage pour ado au polar le plus noir en passant par la SF et la Fantasy, je me sois entraîné l’intuition à prévoir ce dont j’aurai besoin dans une scène future, à le capter dans ce qui me traverse, et surtout à l’accepter pour en faire usage lorsque le besoin sera là.

Aucun enseignement à tirer de mes façons de faire, chaque écriveur dispose probablement des siennes propres et des doutes qui vont avec, mais au moins un peu de curiosité satisfaite.

Joyeux Noël !

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Tout en achevant mon roman j’ai poursuivi mon intégrale Jean-Paul Dubois avec Je pense à autre chose que m’a prêté l’ami Étienne : merci !

 

La justice en gilet jaune (allégorie)

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 20 décembre, 2019

En juin 2008 Karl Lagerfeld fustigeait publicitairement le caractère stylistiquement inadéquat du gilet rétroréfléchissant. Il semblerait que cet homme de goût ait eu tort : cet hiver le gilet jaune se porte à merveille sur une robe de juge. Et cette nouvelle élégance a des chances de sauver bien des vies au travail.

Sur un smok’ c’était déjà classe

En reconnaissant que le harcèlement moral était le fruit d’une stratégie d’entreprise chez France Télécom, le tribunal correctionnel de Paris a, il me semble, fait plus que concrétiser un point de droit.

Didier Lombard, ex-président-directeur général, Louis-Pierre Wenès, ex-numéro 2, et Olivier Barberot, ex-directeur des ressources humaines, ont été déclarés coupables de « harcèlement moral institutionnel ».

Certes, les commentateurs se plaignent déjà de la légèreté des condamnations – elles suivent le droit, et notamment que les faits sont antérieurs à l’alourdissement des peines prévues par la loi –, mais ce qui m’intéresse ici c’est le fonctionnement de la justice en tant que pouvoir et surtout contre-pouvoir. Une justice contestataire !

Alors que le pouvoir politique avance main dans la main (ou surtout main dans la poche) avec le pouvoir économique, le pouvoir judiciaire vient dire stop !
Non, vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez.
Non, vous dépassez les bornes, les choix stratégiques de la gestion d’une entreprise, qui sont pourtant votre prérogative, Chers Patrons, entrent eux-aussi dans le champ de la justice.
Et ils en ressortent condamnés.

Bien sûr, cela sonne comme une évidence lorsqu’il y a des manquements ou des fautes comme dans le cas des laboratoires Servier.

Mais avec le cas France Télécom, la contestation judiciaire vient chercher les dirigeants dans ce qu’ils pensaient encore être leur pré carré, le lieu où s’exprime leur génie managérial, là où se matérialise leur valeur aux yeux des actionnaires ou du pouvoir politique : le juge utilise son pouvoir pour leur dire que, ici aussi, « ça suffit ! »

Ce « ça suffit ! », quoique tourné en termes d’attendus et de réquisitions, demeure un vrai cri de Gilets Jaunes.

Il me semblait juste de saluer ce renfort qui vient à point pour soutenir toutes les contestations en cours.

Merci donc, Madame la présidente Cécile Louis-Loyant. À quand l’hermine en jaune sur les ronds-points ?

Mise à jour du 21/12 : Le Monde, dans son éditorial, semble aller dans le sens de ce billet, notamment avec « jusqu’à présent, le système de management en tant que tel n’avait jamais été mis en cause pour la détresse qu’il pouvait causer« .

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Poursuivant la lutte à ma manière, j’ai lu Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, dans ma poursuite de l’intégrale Jean-Paul Dubois.

On dirait d’autres perles

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 11 décembre, 2019

Voici à peine trois ans je postais un article sans autre cohérence que celle que vous voudrez bien y trouver. Il est temps d’enfiler d’autres perles.

Photo wikimédia

En 2004 Jean-Paul Dubois écrivait dans Une Vie française en pensant aux années 1980 : « Sans l’avoir voulu, et bien malgré moi, j’étais le pur produit d’une époque sans scrupule, férocement opportuniste, où le travail n’avait de valeur que pour ceux qui n’en avaient pas. » Quinze ans plus tard je me demande s’il n’écrirait pas la même chose de nous, ici et maintenant, Goncourt ou pas.

La météo prévoit de la neige demain : hors de question d’aller manifester ! La proposition de rester chez soi pour changer le monde tient toujours, d’autant qu’il y fait chaud et sec. Commencer par améliorer son soi qu’on a, plutôt que déléguer à un autre, voire à tout un gouvernement, et ne pouvoir plus ensuite que râler en cas d’insatisfaction du moi.

Il y a chez ma mère une cassette VHS où on me voit gagner plusieurs fois Questions pour un champion à une époque où je croyais encore qu’on allait trouver une solution au bouleversement climatique, mais j’ai une excuse, je n’avais que 25 ans.

Une publicité magazine me hurle en lettres anthracite sur fond rose qu’en matière de mutuelle je ne suis pas sûr d’avoir pensé à tout. C’est classique, la pub pour l’assureur essayant de m’inquiéter au maximum au lieu de me rassurer, ce qui pourtant devrait être sa fonction, mais non : le succès de l’assurance se fonde sur la peur.

Le débat sur l’homme Vs l’œuvre qui se focalise aujourd’hui sur Polanski a ceci d’intéressant au moins de permettre de rappeler que, pour un film, l’œuvre est tout de même loin de n’appartenir qu’à un seul homme, alors que pour un livre…

Il est de bon ton dans certains milieux de nier l’action de l’homme sur le climat en criant « haro ! » sur les erreurs ou fraudes de certains scientifiques mainstream, ceci tout en contredisant ou détournant les règles de recherche et de communication scientifique : l’opinion publique retrouvera les siens.

Aux États-Unis d’Amérique, le type qui avait flingué Trayvon Martin parce qu’il le trouvait louche (traduisez = Noir), après avoir été acquitté par la justice, et sur les conseils de son avocat, attaque la famille du gosse désarmé au motif de fausses accusations et lui demande cent (100 !) millions de dollars de dommages et intérêts.

L’usage actuel du mensonge publique ne cherche plus à cacher ou travestir une éventuelle vérité, mais à affirmer que le vrai pouvoir réside justement dans la capacité à mentir effrontément sans souci des conséquences.

Richard Wagner était antisémite et sa musique fut récupérée par le nazisme, en conséquence il conviendra de boycotter toute interprétation de ses œuvres et mettre à l’amende chaque musicien, salle d’opéra, et producteur ou maison de disques qui aura gagné le moindre sou avec sa musique.

Ne pas s’étonner qu’en donnant le pouvoir aux puissants ils mettent en place une politique autoritaire au bénéfice de leur puissance : le gouvernement n’est plus que le chargé d’affaires des intérêts dominants (Marx avait prévenu).

Un rapport de l’OMS félicite la Russie pour la baisse de consommation d’alcool… que les titres de la presse française attribuent à Poutine (quel pouvoir, cet homme !).

À force de mettre en parallèle faits avérés et fictions alternatives nous préparons les débouchés de futurs historiens qui auront à démêler parmi les sources, ce qui fut réel, mais aussi combien le faux a orienté ou désorienté le réel.

Une députée de mon département a quitté le groupe majoritaire LREM pour divergences de conceptions après avoir dirigé et publié les rapports de trois commissions parlementaires, alors qu’une autre députée tout aussi majoritaire reste bien lovée dans son groupe après avoir dirigé et publié… rien du tout : il semble que le macronisme ne s’use que si l’on s’en sert.

Un peu de franchise m’oblige à reconnaître que faire du surf consiste à passer quelques secondes sur une vague après l’avoir attendue de vingt minutes à… tout une journée. Malgré cet indice de rentabilité des plus paresseux on continue d’aimer surfer, même s’il vaudrait mieux appeler ça tremper, comme une réponse narquoise et patiente à ceux qui exigent que tout vaille le coup.

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Quand je pose le collier, c’est pour lire Einstein, le sexe et moi, d’Olivier Liron (ce qui m’a rappelé mon passage à QPC).

Blog en grève

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 5 décembre, 2019

Considérez-moi comme gréviste en soutien à tous ceux qui en ont gros.

Je ne vais pas descendre et prendre le risque d’être gazé, frappé, éborgné, dans une forme de contestation que je ne réprouve pas (il est toujours bon de se faire entendre) mais dont je questionne l’utilité.
Se faire entendre, oui, mais de personnes qui écoutent, pas de gestionnaires qui comptent et de frappeurs qui frappent. Les voix ainsi données ne s’entendent plus.

Ma forme de contestation favorite tient toujours dans la même formule : cesser le travail contraint, partager ce qu’on a, regarder les choses changer.

Le travail contraint (le code du travail et Franck Lepage parlent de travail subordonné), tout le monde connaît, c’est cette forme de travail où vous êtes dépossédé à la fois de votre capacité de décision, de l’utilité, des moyens et du produit de votre travail, et souvent de son sens. Ça, on cesse.

Ce qu’on a, c’est ce qu’on est (son savoir-faire, son énergie, son temps) et ce dont on dispose, outils, terre, locaux, réserves, moyens financiers éventuellement. Ça, on partage.

Et puis, on regarde. On prend le temps de voir.
Parce que les cadres ou règles à mettre en place ensuite n’ont rien d’évident, rien d’universel (à part les principes humanistes), rien d’obligatoire. Donc on réfléchit, on en parle, on s’éduque en se frottant aux autres pour se donner une chance de se mettre d’accord.

Voilà, c’était le gréviste Bisounours qui vous parlait d’une réalité alternative.

Cette réalité où je vis tous les jours, où j’accepte les légumes de l’ami Étienne, les surplus de l’ami Gillou et les fruits de l’amie Sandrine, où je débroussaille le pré de l’ami Jean-François, où j’ouvre et ferme en l’absence du voisin Jean-Luc, où je suis content qu’on relise mes textes pour en purger les fautes, où je prête ma benne à ceux qui déménagent ou qui élaguent, où je prends la responsabilité d’un mur d’escalade pour que les autres puissent y grimper libres, où je me fais voiturer par ceux qui peuvent… Toute sorte de choses comme de moments, reçus et donnés sans contrepartie hors le fait de vivre ensemble sans se marcher dessus.
Et vous, vous grévez comment ?

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En ces temps de grève, il m’a semblé juste de prendre Une Vie française de Jean-Paul Dubois à la bibliothèque (oui, 25 ans que je n’achète plus, les livres sont faits pour être lus, pas vendus).

Hommage ante-mortem : Albert Dupontel

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 2 décembre, 2019

Quand on a envie du dire du bien de quelqu’un, rien ne sert d’attendre qu’il soit mort.
Fidèle à cette ambition, j’aimerais aujourd’hui appeler au sommet M. Albert Dupontel.


La première fois que j’ai vu le bonhomme c’était dans la petite lucarne et il m’a horripilé. Je ne savais pas encore que ce qui m’énervait si fort allait être ce qui me séduirait plus tard.

Il éructait alors un sketch qui ne m’a pas fait rire – pourtant devenu culte, google faisant foi – dans lequel un spectateur un peu limité du film Rambo exprimait son admiration pour l’indestructible béret vert et la façon dont son héroïsme était rendu à l’écran, tout en gardant une main crispée sur son entrejambe. J’avais trouvé ça outrancier, vulgaire et malsain, en plus de pas drôle.

Je n’avais pas compris que Dupontel ose tout et va au bout.
Ce qui en fait un être à part, un grand artiste sans doute, c’est pour moi l’intensité qu’il met dans chaque seconde de présence. Ces projets personnels vont jusqu’au-delà de leur folie. Cherchez, vous trouverez. Osez !

Chez les autres, il devient un outil d’une efficacité imparable.
Pas étonnant qu’il ait accompagné Rivette, Audiard, Blier, Noé, Kervern et Delépine… D’autres grands y sont chaque fois à sa hauteur, de Lanners à Poelvoorde, chacun dans sa partie.
Dupontel me semble aller toujours plus loin, être capable de changer de registre et y ajouter son intensité propre, sa présence, sa capacité à faire croire qu’il ne sait pas ce que lui réserve le film dans la seconde qui vient. Comme si le naturel de Mitchum avait croisé l’explosivité de Cagney.

Un film au scénario amnésique (= dont l’action ne tient aucun compte de ce qui s’est passé avant) semble avoir tout parié sur lui. Je soupçonne même le réalisateur d’avoir accepté le tournage uniquement sur le nom de Dupontel.
Quand les scénaristes affirment que son personnage va recevoir les coups qui auraient tué dix personnes ou tomber du cinquième étage, se relever, boiter sur deux foulées, puis taper un sprint à baser Usain Bolt, le réalisateur se dit sans doute « Pas grave, c’est Dupontel, ça passera. »
Et ça passe, on regarde Dupontel se relever, grimacer, souffrir et repartir…
Il n’y a que lui pour incarner en France ce que Bruce Willis a créé depuis Die Hard : le héros qui encaisse.
Mais aussi le méchant borderline à la Dennis Hopper, hésitant entre mutisme et rupture.
Et encore l’amoureux ou le gosse éperdu qui en perds ses mots, entre James Dean et Monty Clift.
Il a enfin pour moi un effet de Funès : même si je trouve le film pas terrible, Dupontel y est bon, je ne vois que lui, je n’attends que lui.

Et puis il y a le grandiose, l’enfantin et le beau.


Bref, merci M. Dupontel pour Au revoir là-haut.
J’attends avec impatience votre Adieu les cons, la promesse du titre me mettant déjà du baume au cœur.
Et c’est avec émotion que je vous rends cet hommage bien avant votre départ pour le grand ailleurs.

Black Mamba

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 29 novembre, 2019

Depuis quelques jours, toutes les deux ou trois minutes un sms ou un courriel me rappelle que ce vendredi noir est jour d’hyperconsommation.

Il y aurait, près de chez moi ou beaucoup plus loin, des boutiques où je n’ai jamais mis les pieds et dont je n’ai jamais entendu parler, mais qui elles me connaissent et me réservent des promotions tellement hallucinantes que ma carte bancaire en claque des dents, toute suintante de manque.

La cataracte de données personnelles recueillies, stockées, vendues, puis relâchées sous forme d’incitation à la dépense est palpable autour de moi. Le trafic publicitaire s’entend, partout, dans les discussions, dans les pensées, dans l’énervement des gestes et des regards.

Black Friday ! Le consommacteur est au taquet. Même Radio France, pourtant en grève, a consacré hier une émission sur la meilleure façon d’acheter en promo sans se faire avoir.

Nous sommes censés y gagner. Toute notre civilisation du rentable tient dans ces symptômes aigus de fièvre acheteuse.

Nos cerveaux les plus brillants se consacrent-ils à mieux prévoir et réduire les risques climatiques ou à sauver les plus touchés d’entre nous de la maladie, de la misère ou de la guerre ? Oui, quelques-uns s’y emploient.
L’immense majorité des autres s’ingénie à améliorer la collecte des données personnelles, l’impact des messages publicitaires, la vitesse des transactions financières, la rhétoriques des contrats internationaux…

Pour nombre de nos contemporains, le sommet de leur activité professionnelle consiste à trouver un truc qui fera vendre un peu plus ou détournera un peu mieux les attentions.

Et, l’honnêteté personnelle me contraint à l’admettre, nous en profitons tous un petit peu.

Certes, c’est à la tête du serpent que se trouve le venin, mais il se l’inocule en se mordant la queue, le corps entier est touché.

Nous acceptons que nos jobs n’aient aucun sens, voire pas de job du tout, tant que nous pouvons allumer la télé, partir en week-end, chasser en Sologne, trekker au Népal ou golfer au Qatar selon le barreau de l’échelle dévolu à chacun.

Pour tous, le confort de base est acquis : ouvrir le robinet, tirer la chasse, allumer la lumière, nous connecter au wifi, vérifier sur l’appli, démarrer la voiture… Ce monde qui dépend des autres nous paraît naturel.

Nous ne sentons pas monter le venin. Il y faudrait une pause.

Un moment, ne plus nous laisser programmer par la boîte à pulsions.

S’asseoir et regarder.

Si chacun cessait le travail, ne serait-ce qu’un jour, nous pourrions retrouver ce que nous devons à notre prochain, puisque nous n’en disposerons pas. Et peut-être retrouver le goût de partager un peu ce que nous avons en propre, savoirs, savoir-faire, et surtout temps…

Sinon, un de ces vendredis noirs, promo sur les cercueils !

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Pendant que je n’achète rien, j’ai achevé la lecture des 3 Vernon Subutex avec un peu d’agacement tant j’y au trouvé de bonnes choses dites sur le monde et les humains, perdues dans ce qui m’a semblé bien banal. Maintenant, Moi, ce que j’aime c’est les Monstres, vraiment ! (édition Monsieur Toussaint Louverture, Traduit de l’anglais par Jean-Charles Khalifa)

Samedi tout à trac

Posted in Ateliers par Laurent Gidon sur 17 novembre, 2019

L’an dernier j’ai eu la chance d’animer une série d’ateliers d’écriture sur le thème des horloges du vivant avec des jeunes en souffrance à l’hôpital de jour d’une clinique psychiatrique, et ce en partenariat avec le pôle Sciences et la médiathèque de la Turbine à Annecy (drôle de nom, justifié par le site, mais drôle quand même, pour un espace culturel ultra bien). Cette première phrase étant trop longue je la coupe pour ajouter que j’étais commissionné par le Labo des Histoires.
L’année précédente d’autres ateliers avec les mêmes structures mais d’autres jeunes avaient traité de la mécanique des plantes.

Turbine Annecy

L’atelier où je Turbine le samedi

Les séances se sont sans doute bien passées, à la satisfaction mutuelle des parties prenantes, puisque la Médiathèque de la Turbine m’a commandé une série de six ateliers pour six samedis, d’octobre à février. Thème : la Littérature.
J’ai dû me renseigner un peu. C’est fou ce qu’on met dans le grand panier de la littérature. Bon.

Les deux premières séances m’ont enthousiasmé, et si j’en parle c’est que ce n’était pas gagné, au moins sur le papier.
Jusqu’ici, sans même m’en rendre compte, je n’avais travaillé qu’avec des publics captifs.
Que ce soit des élèves de primaire, collège ou lycée, des détenus en maison d’arrêt, voire ces jeunes en traitement, ils partageaient tous un manque d’échappatoire. Bloqués avec moi, tous.
Si mon atelier était bon, tant mieux, mais si j’étais mauvais ils ne pouvaient pas se lever et partir.

Vue sous cet angle, la nouvelle série aborde un vrai virage. Elle s’adresse uniquement à des adultes autonomes, libres et consentants.
C’est l’institution qui me rémunère, les ateliers sont gratuits pour les participants. Ils se sont certes engagés à suivre toutes les séances, mais c’est plus une question de respect pour les demandes qui n’ont pu être satisfaites : on ne proposait que douze places, il y a eu liste d’attente.

Voilà le virage, pas facile à négocier : ils sont libres. Si un samedi matin je ne parviens pas à les intéresser, si un participant s’ennuie, me trouve mauvais ou juste mal habillé, il se lève et s’en va. Ils peuvent tous partir. Même pas besoin de prétexte.

J’avoue, à cette idée j’ai stressé.
En préparant la première séance j’étais comme un jeune cuisinier qui soudain devrait faire le menu d’une assemblée de chef d’États dont il ne connaîtrait ni les goûts ni les allergies. S’ils digèrent mal ou n’aiment pas, c’est la guerre planétaire ! Stress…
Dix fois j’ai changé la recette, modifié le dosage, cherché d’autres idées.
Je me suis relevé la nuit pour noter une proposition d’écriture ou simplement changer un mot dans une contrainte.
Le matin de la première séance j’étais ravagé par le trac.
Pour chaque proposition j’avais quatre ou cinq roues de secours que je me préparais à sortir de mon chapeau au moindre signe de désintérêt.

À ma première question de présentation (Avez-vous déjà participé à un atelier d’écriture ?) quelqu’un a répondu « Oui, et je n’ai pas aimé ça ! »
Mon stress est encore monté d’un cran.

Je ne peux pas dire comment la séance s’est passée, il ne m’en reste qu’un souvenir cotonneux. Je me rappelle juste qu’à la fin j’ai fait tourner le ÇaVa-ÇaVaPas, relais symbolique permettant à chacun d’exprimer son ressenti.
Ouf ! Ça allait pour tout le monde, ils reviendraient tous avec plaisir le samedi suivant. Merci Vous !
Vue de l’extérieur, l’expérience n’a rien eu d’extraordinaire.
Je n’ai pas eu besoin d’aller bien loin pour sortir de ma zone de confort, selon l’expression à la mode, pas eu besoin d’enfiler un gilet jaune. Comparution immédiate, j’avais douze jurés face à moi.
Ce petit trac a pourtant eu quelque chose de bénéfique en me rappelant qu’il suffit de mettre la barre un peu plus haut pour que les gestes ou activités que l’on pense maîtriser reprenne un intérêt stimulant. On cherche, on creuse, on polit, au lieu de se reposer sur quelques recettes éprouvées.

Vivement samedi prochain ! (j’y travaille)

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Tout en cherchant des jeux d’écriture j’ai repris la lecture de Vernon Subutex 3, et je me replonge avec quelques délices effarées dans La Dette, 5000 ans d’histoire du toujours très exhaustif David Graeber (merci David).

Tauromachie jaune fluo

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 7 novembre, 2019
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Du rond-point comme d’une arène

Ils bloquent le rond-point d’accès au ring. C’est tactiquement bien vu pour agir sur le plus grand nombre avec seulement quinze personnes en gilet jaune. Une première pour beaucoup d’entre eux. Ils ont parfois vu des agriculteurs ou des camionneurs faire pareil, mais c’était à la télé. Là, c’est leur tour, gens communs sans étiquette attribuable, sauf bien sûr la chasuble de sécurité. Ils sont venus tôt pour s’installer avant le gros du flux, sans savoir si ça allait durer. Sans se douter combien cela allait durer, de samedis en samedis.
Des hommes et des femmes bien couverts sous le fluo : il fait froid même au soleil, cette nuit la température est descendue en-dessous de zéro. Certains y étaient déjà, avec des thermos de café et Colette avait amené de la brioche supermarché parce qu’elle n’a pas eu le temps d’en faire maison, hier c’était boulot. Bref, ils tiennent le rond-point en tournant autour, sur les passages piétons, légal. Il faudrait les écraser pour passer. Bousculer les pancartes. Les voitures n’avancent pas. Et puis, peut-être que certains, les premiers de chaque file bloquée en tout cas, qui retiennent les autres, sont un peu d’accord avec la revendication. Y en a marre que ce soit toujours mon petit porte-monnaie qui prenne les coups. Un succès, donc. Ça râle bien un peu, par derrière. Ça voudrait passer, forcer le barrage, aller faire les courses, ou au bureau, au magasin, au cabinet, je travaille, moi, Madame ! Je suis utile à la société et je ne cherche pas à tout mettre en danger dès que j’ai un petit coup de calcaire, un caprice monétaire, en plus le diesel ça pollue tellement que vous feriez mieux d’en acheter moins pour en brûler moins, ça vous fera des économies, non ? Non !
Malgré la sincérité de la colère, tout ça prend un côté kermesse. C’est tout juste s’ils ne chantent pas en tournant, ces manifestants qui ont presque le sourire sous leurs bonnets casquettes. Ils ont tort, ils ne le savent pas encore. Pas tort d’être en colère, notez bien, tort de ne pas prévoir que la kermesse va virer carnage. Pourtant, c’est visible, il suffit d’examiner sous le bon angle. Prenons un peu de hauteur. Regardez bien ce rond-point, ne dirait-on pas une arène ? Et ces voitures alignées le long des avenues en étoiles qui y convergent, surtout avec leurs conducteurs irascibles plantés debout devant leur portière ouverte, ça ne vous rappelle pas une phalange de picadors, chacun flattant sa monture caparaçonnée ? Et la foule venue d’un peu plus loin, qui se rassemble hors du cercle et commence à crier, à demander du spectacle ? Mais alors, mais alors… Oui, vous avez compris, mais pas eux, pas encore.
Les gentils gilets jaunes qui tiennent l’arène, que sont-ils dans cette configuration, sinon les pauvres taureaux promis au sacrifice sanglant de la corrida encore à venir ? Nous n’en sommes qu’au paseo. Il ne manque plus que l’unité de CRS, son armure anti-émeute comme habit de lumières, ses matraques pour banderilles, et alors les toreros pourront entrer dans la danse. Oui, c’est tauromachique en diable ce qui se passe autour des ronds-points, se dit sans doute la cuadrilla du Ministère de l’Intérieur, lequel attend encore son alternative en répétant sa faena sous les dorures républicaines, futurs matadors drapés dans leur muletas Armani, patients. Oui, ils vont pouvoir lâcher leurs banderillos et rêvent sans doute d’estocade. Les fourgons piaffent déjà, arrastres vrombissants qui tireront les sacrifiés sur le sable pour les emmener en comparution immédiate, avec les juges comme alguaziles – les flics de l’arène – veillant au bon respect des règles : il serait dommage d’encourir le moindre reproche dans la façon de fracasser et d’énucléer. Et chaque samedi, de nouveaux taureaux, de nouvelles lidia partout où ça grippe dans la république. Un peu de sang va lubrifier tout ça, mon bon monsieur.

Ces quelques paragraphes, vision tauromachique du premier acte des Gilets Jaunes, sont extraits de La Bousculante, roman d’un état social et sexuel sur lequel je travaille épisodiquement depuis plus de cinq ans et auquel j’intègre les soubresauts du présent au fil du temps. Cela se passe dans une métropole imaginaire de l’Est de la France, n’y cherchez pas de correspondance géographique précise à part la météo de ce 17 novembre 2018.

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Il semble que j’avais raison de me pencher sur Jean-Paul Dubois, non ? D’un auteur Goncourt l’autre, je suis dans Soumission.

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