Comme ça s'écrit…


Ce que

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 5 avril, 2018

J’aimerais vous caresser jusqu’aux larmes, les miennes peut-être.
J’aimerais vous faire déposer les armes, sans argument, juste parce que.
J’aimerais adoucir ce qui ronge, même les grandes ambitions, les miennes aussi.
J’aimerais cesser de me rendre malade, et vous aussi, tous aux abris.
J’aimerais ramener le sourire par la main et l’asseoir là, yeux grands ouverts.
J’aimerais qu’il nous voie et s’élargisse encore, parce que, oui, juste parce que.
J’aimerais que la vie soit la seule cause, la vôtre, la mienne, la leur.
Pas d’autre « parce que… », la vie, c’est tout.
Un gros battement irréaliste mais en plein cœur.
« Mais ça ne marchera pas, Monsieur, faut bien se battre pour se défendre. »
J’aimerais n’avoir aucun ennemi, et en moi-même non plus.
« Ça marchera pas, Monsieur, faut bien bosser pour que ça bouffe. »
J’aimerais que nos progrès nous donnent enfin mieux, plutôt que toujours plus.
J’aimerais qu’on aille vers meilleur temps, meilleure vie, meilleurs nous et ciao le boulot !
J’aimerais qu’on sache au moins pourquoi, même si on ne sait pas où on va.
J’aimerais tout ça, c’est pas grand-chose, ça tient dans la main, pas besoin de serrer.
Ce que j’aimerais n’est pas bien loin, faut juste arrêter de repousser à demain.

Tenez, j’aimerais aussi que le grand moufti d’une religion (n’importe laquelle) reconnaisse enfin publiquement :
« Excusez-nous, on s’est trompés ou on vous ment depuis le début, veuillez ne plus croire en nos fables ni tenir compte de nos enseignements, essayez juste d’être heureux, merci et encore désolés. »
Et vous, qu’aimeriez-vous ?

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J’ai bien aimé La Petite Femelle de Philippe Jaenada, mais pas le titre ni quelques insertions redondantes qui tentent de le justifier dans le texte.

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Djeeb le Fanficteur

Posted in Djeeb par Laurent Gidon sur 1 avril, 2018
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Certaines choses vous arrivent de surprenante façon. Il faut toutefois les accepter pour les gnoquer dans leur pleinitude, comme dirait Valentin Michael Smith.
Alors que l’ami Djeeb me semblait mort et enterré par défaut d’éditeur (même la version numérique n’est plus en vente, Multivers étant passé par un trou de ver), voilà que je reçois par mail un lourd fichier qui m’est adressé par un L. Jack Handulbar m’écrivant d’Angleterre ou de plus loin.
Dans son message le personnage se présente rapidement comme « reader and writer of all sorts », ce que je traduirais par lectécriveur pour faire plus court.
Il affirme avoir eu sous les yeux un exemplaire des deux volumes parus des aventures de Djeeb Scoriolis et en être suffisamment fan pour avoir voulu leur donner une suite, qu’il m’envoie avec une demande personnelle.
Comme il lit le français mais ne le parle pas suffisamment, il a rédigé sa fanfiction en langue de Shakespeare.
Jusque là c’est curieux, mais assez normal pour un Anglais.
C’est la demande assortie au fichier qui m’a un peu étonné. L. Jack me supplie de traduire son roman en français afin, dit-il, de pouvoir le présenter à un éditeur chez nous.
Pourquoi en France ? Il ne le précise pas.
Que Djeeb ait des fans, passe encore, qu’ils prennent sur eux de lui assurer une descendance est touchant, mais qu’ils réitèrent en anglais ce que j’ai fait subir à la langue de Molière me semble ahurissant. Dois-je céder et trahir, forcément trahir, plus que traduire ? Je n’ai pas encore accepté.
Toutefois, l’idée de me retrouver en position d’interpréter à ma sauce, non pas mes propres pulsions écriveuses, mais tout un roman inspiré par un personnage et – d’après ce que j’ai pu en lire – par un style que j’ai développé, m’a paru assez bizarre et foutraque pour être tentante.
Avant de répondre définitivement oui à M. Handulbar j’ai fait l’exercice sur les premiers paragraphes. Si quelqu’un souhaite me donner son avis, aussi bien sur la prose de L. Jack Handulbar que sur ma traduction, je suis preneur.
Voici donc le texte original :

Djeeb the Oldtimer
A twilit of blood drowned the city under its stretched shadows as a figure slipped out of an alley to the forecourt of a new building whose facade swore against the misery of the decor. Around, this downgraded area was nothing but ruins, rubble and waste from better times, exhausted by the years. In contrast, and perhaps also for lack of light, the building could look impressive. A few steps of light wood, passed in a silent jump by the discreet passer-by, led to a high double door, surmounted by a panel as wide as a wedding bed sheet. It could be read in letters to the engraving of the scorching sun: COLLECTION SCORIOLIS. A more talkative subtitle announced: Museum of Wonders and Prodigies collected along the Coastal Arc, or Beyond.
The figure turned an indecipherable face toward the street before opening the door to sneak in. The interior, vast and dark, was lit only by a candle placed on a pedestal table beside an armchair of dimensions so pretentious that one would have said a theater accessory, a throne of farce. Djeeb Scoriolis was slouching there, a morose expression lengthening his chiselled face. In his hair as always capped in raven wings glittered silver threads more and more numerous.
Although silent and almost invisible, the appearance of the intruder made him raise his head. Djeeb’s gaze glowed with a dim light as he detailed the outfit – jacket and tight pants, long wrap-around cape – and the impenetrable white mask only pierced with two pupil-sized holes.

Et la traduction rapide que j’en propose.

Djeeb l’Ancientempeur
Un crépuscule de sang noyait la ville sous ses ombres étirées lorsqu’une silhouette se glissa hors d’une ruelle jusqu’au parvis d’un bâtiment neuf dont la façade jurait contre la misère du décor. Alentour, ce quartier déclassé n’était que ruines, gravats et déchets issus de temps meilleurs, épuisés par les ans. Par contraste, et peut-être aussi par manque de lumière, la bâtisse pouvait paraître imposante. Quelques marches de bois clair, que le discret passant franchit d’un bond silencieux, menaient à une haute porte à double vantail surmontée d’un panneau aussi large qu’un drap de lit nuptial. On pouvait y lire en lettres à la gravure accusée par le soleil rasant : COLLECTION SCORIOLIS. Un sous-titre plus disert annonçait : Musée des Merveilles et Prodiges collectés de par l’Arc Côtier, voire Au-Delà.
La silhouette tourna un visage indéchiffrable vers la rue avant d’entrouvrir la porte pour entrer furtivement. L’intérieur, vaste et sombre, n’était éclairé que par une chandelle posée sur un guéridon aux côtés d’un fauteuil de dimensions si prétentieuses qu’on aurait dit un accessoire de théâtre, un trône de farce. Djeeb Scoriolis y était avachi, une expression morose allongeant son visage buriné. Dans sa chevelure comme toujours coiffée en ailes de corbeau brillaient des fils argentés de plus en plus nombreux.
Bien que silencieuse et quasi invisible, l’apparition de l’intrus lui fit lever la tête. Le regard de Djeeb s’alluma d’une lueur mauvaise alors qu’il en détaillait la tenue – veste et culotte serrées, longue cape enveloppante – et le masque blanc impénétrable seulement percé de deux trous de la taille des pupilles.

N’étant pas traducteur de profession, le travail sur ce lourd texte devrait me prendre une bonne année.
Rendez-vous donc l’an prochain à la même date pour savoir ce qu’il en est.

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En attendant, je lis toujours La petite Femelle, de Philippe Jaenada (700 pages d’enquête serrée).

Des nouvelles du mardi

Posted in Jeudi,Vittérature par Laurent Gidon sur 21 mars, 2018
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L’an dernier à la même époque je passais tous mes jeudi à Faverges pour y animer des ateliers d’écriture dans le cadre de Fabric’Arts, le projet de développement par la culture du Pays de Faverges aux Sources du lac d’Annecy.
Cette année j’y retourne, mais le mardi, et seulement deux fois, pour un projet qui tient au cœur d’un professeur de mathématiques du collège Lachenal.
L’idée est d’accompagner les futurs collégiens en invitant les 6èmes à leur raconter « C’est comment l’collège ? »
Au cours de quatre séances d’une heure, j’ai donc eu le plaisir de guider une vingtaine d’élèves dans l’expression de leur expérience personnelle du collège.
Ils ont mis à jour les définitions de quelques mots qui n’existent pas encore pour des CM2 mais qu’ils vont rencontrer l’an prochain (Casier : distributeur à bonbons caché derrière une petite porte fermée au cadenas), ils ont rafraîchi leur mémoire des premiers moments au collège par des « Je me souviens… » à la Pérec, ils ont décrit une visite polysensorielle des lieux (les escaliers, ça pue)…
L’ensemble sera mis en page sur plusieurs grandes affiches diffusées dans quelques écoles, puis présentées dans une exposition publique.
Avant la dernière séance il nous a fallu un marathon sprint de correction (nous, la coordinatrice de Fabric’Arts et moi) entre midi et deux pour que les élèves puissent recopier au propre leur prose qui sera affichée manuscrite. Ouf, c’est fait, sur jolis papiers de couleur fluo.
Et moi, j’ai repris la route du bord du lac, aller-retour dans la journée, en profitant de quelques belles lumières.
Un matin à l’aller j’ai retrouvé l’auto-stoppeur véhiculé l’an dernier et qui fabriquait ses propres planches à roulettes. Nous avons parlé des ateliers, notamment à la prison de Bonneville, et de la façon dont notre société commençait par concentrer les déshérités dans les quartiers avant de sélectionner les plus aguerris pour un stage de perfectionnement en prison dont ils sortiraient diplômés en MTS (Menace To Society). Bonheur triste d’être d’accord et de n’y rien pouvoir.
Et au retour hier soir j’ai pris un jeune homme qui attendait depuis 25 minutes dans le froid pour que je le dépose moins de trois kilomètres plus loin. Bon. Même pas de détour à faire pour le rapprocher. Une bise à décrocher les volets secouait les vagues et trouait les nuages, juste de quoi flasher la falaise d’en face, comme un appel à la grimpe.
Je conduisais, je n’ai pas pu photographier, mais voici ce que ça peut donner, sauf qu’il faut imaginer plus de nuages et une dramatisation de la surface lacustre :

Et entre deux ateliers, je lisais La Petite Femelle, de Philippe Jaenada, puisque j’ai fini La Serpe.

Miroir du temps

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 3 mars, 2018

Une jeune femme se prépare dans sa salle de bains, face à son miroir.
Elle fait tomber un bracelet, le ramasse, et lorsqu’elle se relève ce n’est plus son image dans le miroir, mais celle de l’enfant qu’elle était, 10 ou 15 ans plus tôt.
La jeune femme s’agace de retrouver cette enfant (« T’es encore là, toi ! ») qui lui demande pourquoi elle fait la gueule, pourquoi elle est souvent triste en ce moment.
La jeune femme réfute et reproche à l’enfant de manger des bonbons : « Tu m’étonnes que j’ai un gros cul maintenant ! »
Dénégations de la fillette : non, son soi à venir n’a pas un gros cul, non l’enfant n’est pas déçue de l’adulte qu’elle est devenue, elle en est même plutôt fière.
L’adulte, perturbée, lui demande de se taire.
L’enfant traverse le miroir et se blottit contre le ventre de son soi adulte : « Ça va aller, je t’aime toujours. »
L’adulte, soudain soulagée, lui caresse les cheveux : « Merci… »
Depuis l’extérieur une voix masculine demande si elle est prête.
La jeune femme répond oui, puis répète comme pour elle-même en se regardant dans le miroir : « Je suis prête. »

Prête à quoi ? On ne le saura pas, mais est-ce important ?
Il me semble qu’en moins d’une minute cette petite vidéo de Emma Chaïbedra, présentée au Mobile Film Festival, concentre quelques clés de l’estime de soi.
Il est facile de se demander si l’adulte que l’on est devenu a trahi les promesses de l’enfance.
Facile aussi d’accuser les erreurs passées pour les échecs ou les doutes présents. Le regard adulte sur l’enfant qu’on était fonctionne avec de la mémoire et des regrets.
Plus difficile est d’imaginer le regard que l’enfant d’hier porterait sur l’adulte d’aujourd’hui.
Et plus difficile encore de se convaincre que oui, l’enfant peut regarder avec étonnement, admiration, amour, l’adulte qu’il sera. Sans regrets.
Ce regard-là, nous l’avons sans doute tous en nous, et même triplement selon l’analyse transactionnelle.
L’accepter, le cultiver même, aide sans doute à se préparer… À quoi ?

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Pendant que je me prépare, je lis La Serpe, de Philippe Jaenada, entre agacement et éblouissement.

Encore, encore aujourd’hui

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 17 février, 2018

Aujourd’hui, j’ai cinquante-deux ans.
Si j’étais mon père, dans deux ans et huit mois je serais mort.
Mais je ne suis pas mon père, bien que les années nous rapprochent.
Moi, je ne suis encore qu’à mi-chemin.
Aujourd’hui comme souvent je pense à lui et à ce que nous n’avons pas eu le temps de nous dire avant qu’il meure.
J’en ai tiré un roman, Persistance*, dont aucun éditeur n’a voulu pour l’instant.
Avec L’Abri des regards, j’ai l’impression que ce livre a changé ma manière d’écrire, et peut-être ma manière de vivre.
Je suis redevenu une sorte de chasseur-cueilleur. Je glane ici ou là ce qu’il me faut d’argent, de chaleur et de sourires pour vivre au jour le jour. Sans plan, comme en sursit. Avec plaisirs, surprises et émerveillements.
Pour cela je m’appuie chaque jour sur ma tribu, immense, qui compte l’humanité entière.
Tous comptent. Hier j’achevais la restitution d’une série d’ateliers d’écriture poétique dans une prison. En mars, je débuterai une série d’ateliers avec les adolescents en souffrance d’un hôpital psychiatrique de jour. Et ce matin je pars grimper avec des amis chers en pensant à mon père parce que c’est ce qu’il aimait le plus.
Encore, encore aujourd’hui, merci à tous.

Georges Gidon 1940-1994

*Si quelqu’un est intéressé par la lecture de Persistance, il suffit de m’en demander le fichier.

Le bois et le temps (qu’il fait et qui passe)

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 15 février, 2018
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10h22 / 3,2° dehors / 16,6° dedans

Cet hiver le poêle ne chauffe pas bien.
Il ne fait pas très froid dehors, mais nous avons du mal à dépasser les 17° dans la maison. Chaque matin au réveil il fait un petit 15 dans la cuisine, ce qui me pousse à rallumer d’urgence.
Nous ne savons pas si c’est à cause du bois, de moins bonne qualité, un problème d’isolation détériorée depuis l’an passé, ou simplement une mauvaise gestion du feu de notre part.
Nous sommes tentés de brûler plus. Pourtant, même quand nous cédons à cette tentation, la température intérieure ne monte pas.
En revanche le tas de bûche baisse.
Nous avons brûlé mi-février ce que j’avais prévu pour mars.
Il ne restera bientôt plus rien.
Cette constatation, non pour faire pleurer sur notre sort, mais parce qu’elle me permet de ressentir physiquement ce qu’éprouvent ceux qui ont peu, ceux qui n’ont pas assez, ceux qui voient leurs réserves s’épuiser sans espoir d’aide face aux temps encore plus difficiles.
Ils ont déjà froid ou faim, alors qu’autour d’eux règnent l’opulence et le gâchis.
Ils savent que ça ne va pas s’arranger, qu’ils vont avoir encore plus froid ou plus faim, parce que d’autres accaparent ce qui leur permettrait – ce qui nous permettrait à tous – de se chauffer ou de se nourrir convenablement.
Ceux qui accaparent ne sont pas des sales types.
Seulement ils restent inconsciemment (pour la plupart d’entre eux j’espère) ancrés dans leur mode de prédation parce qu’ils croient en deux notions irréfutables.
D’abord qu’il n’y a pas assez pour tous.
Ensuite qu’ils ont mérité leur part et donc que celui qui manque mérite de manquer.
Selon les obédiences, ces deux croyances se justifient de bien des façons, mais elles sont là, bien ancrées.
Ironiquement, cette croyance d’un partage impossible est la mieux partagée.
Même ceux qui manquent y croient. Sinon, la révolution partageuse aurait déjà été accomplie.
Cela me rappelle un passage du Sapiens, de Yuval Noah Harari, page 140 :

Comment amener les gens à croire à un ordre imaginaire comme le christianisme, la démocratie ou le capitalisme ? Premièrement vous ne voulez pas admettre que l’ordre est imaginaire. Vous protestez toujours que l’ordre qui soutient la société est une réalité objective créée par les grands dieux ou les lois de la nature. […] Le marché est le meilleur système économique : ce n’est pas Adam Smith qui l’a dit, ce sont les lois immuables de la nature.

Les lois immuables de la nature font qu’en hiver il fait froid, mais elle n’impliquent pas que je dois avoir froid.
Je peux couper plus de bois l’année précédente, en racheter cette année, ou descendre dans le Sud. Et sans doute d’autres solutions que je ne parviens pas à imaginer, ancré que je suis dans mes propres croyances.

Agir – ou ne pas agir – selon nos croyances, c’est ce que nous faisons tous, et assez facilement.
Mais changer de croyance, voilà le défi.

On ne tiendra pas jusqu’à mai…

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Évidemment, en grelottant je lis toujours Sapiens Une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat.

L’espace moins dangereux que les gens

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 9 février, 2018
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Heavy !

Elon Musk vient de lancer Falcon Heavy, sa grosse fusée badaboum dans l’espace. Bravo Elon !
Le milliardaire stratosphérique aurait dans l’idée d’envoyer des gens sur Mars, des héros, des vrais, qui partiraient pour au moins 6 mois de voyage à travers le grand rien avec personne autour. Un risque de voyage sans retour.
C’est vrai que ce sera dur.
Mais ce qui est dur aussi, c’est sans doute de tenter des traversées à peine plus courtes, et bien plus actuelles.
Avec du désert ou de la mer autour.
Avec surtout des gens, plein de gens, qui sont là, sur le chemin, pour vous racketter, vous bloquer, vous esclavagiser, vous rançonner, vous torturer au besoin, et tout ça sans même la promesse d’un voyage sans retour : à l’arrivée vous avez plus de chances de vous faire renvoyer au départ que de trouver un endroit où vivre mieux.
Alors si monsieur Elon Badaboum Heavy cherche vraiment des héros prêts à tout, il peut venir les chercher sur les pistes qui traversent le Sahara, dans les boîtes à torture du Sinaï, les marchés aux esclaves de Libye, les barbelés des enclaves ou les jungles déforêstées de chez nous. Il y trouvera du lourd !
Ça lui coûtera le millième de sa fusée, mais ça donnera de l’avenir à plus de monde.
Et s’il lui reste des migrants volontaires pour le grand saut vers Mars sans retour, on saura ce qu’ils fuient : nous, les autres, les gens.

Heavier !

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Pendant que les fusées montent et que les migrants plongent, je lis (comme tout le monde) Sapiens, de Yuval Noah Harari, traduit par Pierre-Emmanuel Dauzat.

En parler, ou pas…

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 29 janvier, 2018
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Télescopage entre les impressions à la sortie de Pentagon Papers (la nécessité absolue de dire, doublement exprimée par le scénario du film et par le miroir qu’il tend à notre époque) et une brève discussion sur un statut facebook revendiquant le droit de tout dire sans politiquement correct dans un monde rêvé « où on n’est pas homophobe quand on traite un gros con d’enculé, où on n’est pas grossophobe quand on traite un enculé de gros con.* »
Pour faire court, Pentagon Papers me semble traiter de la responsabilité, et du courage qu’il faut pour l’assumer.
Assumer sa responsabilité d’organe de presse lorsqu’on est le Washington Post, c’est à la fois publier les documents que la présidence voudrait cacher, mais aussi s’assurer que cette publication pourra se poursuivre, donc en vérifiant que les formes légales y sont afin de ne pas s’exposer à une procédure bâillon.
Le courage, c’est le risque de tout perdre, emploi ou fortune, et liberté. Courage encore rehaussé par la condition de femme dans les années 70, lorsqu’on a passé les cinquante années conscientes de sa vie à profondément intégrer une position secondaire cantonnée à l’entretien de la maison, des enfants et de sa personne pour la bonne réputation du mari.
Une époque révolue ?
Pour qu’elle le soit il faudrait que l’on cesse d’assigner aux caractéristiques ou aux choix d’une personne la valeur de clichés.
Cesser de pleurer sur le mode Ouin, on peut plus rien dire, le politiquement correct tue ma diversité chérie… Ouin ! comme le fait le statut de ma relation facebook avec, ainsi que le dit Chevillard, la courageuse fierté de l’escargot lorsqu’il combat de ses antennes molles.
Revendiquer les expressions « je chiale comme une gonzesse*» et « je suis ému comme une tafiole*» tout en affirmant n’être ni misogyne ni homophobe, n’est pas signe de courage face au règne hypothétique du politiquement correct.
C’est juste faire preuve de paresse lexicale. On peut trouver d’autres images, d’autres comparaisons, qui ne heurtent pas les sensibilités et enrichissent le langage. On n’est pas obligés, mais on peut. Sinon…
C’est se donner la possibilité de ricaner entre vrais mâles qui sont comme lui « un vrai mec, un burné, un roc, un cap, une péninsule*» et qui s’accordent à dire que « le politiquement correct me fait chier la bite.*»
Il n’y a aucun courage à se revendiquer de cette fausse liberté de parole : ils sont légion ceux qui exigent de pouvoir traiter un Noir de nègre et croquer sa tête, un homosexuel de pédale, de tante ou de tarlouze pour bien signifier qu’ils n’en sont pas, et une femme de chialeuse pour… pourquoi, au fait ?
Ce n’est pas lutter vaillamment contre une pensée unique fantasmée, redoutée comme travaillant à gommer toutes les différences dans un langage à la tiédeur vomitive. Ne pas insulter les gens n’a rien de politiquement correct, ni rien de tiède : il s’agit seulement de décence. Gonzesse, tafiole, enculé… aucun de ces mots n’est interdit, on peut juste en chercher d’autres, imaginer d’autres façons d’imager, tout aussi truculente et colorées, se réinventer un peu. Le mec de facebook n’ira pas en prison pour les avoir employés, aucun courage là-dedans, juste l’effet de meute, et ça marche, son statut fait le plein de like.
Et surtout, c’est participer à maintenir le cliché qui veut qu’une gonzesse soit chialeuse, une tafiole émotive, et donc qu’un vrai mec ne pleurera pas dans sa plénitude, ni ne s’émouvra dans son hétérosexualité normative. Des clichés qui nous privent tous de pleurs ou d’émotions légitimes en les limitant aux gonzesses ou aux tafioles. Des clichés qui réduisent autant ceux qu’ils ciblent que ceux qui en ricanent.
Des clichés qui font que, pour éviter l’humiliation, un gouvernement a envoyé pendant trente ans toujours plus de jeunes Américains se faire tuer et blesser au Viêt-nam tout en sachant que cette guerre était déjà perdue.
Des clichés donc qui blessent et qui tuent.

*Toutes les citations entre guillemets sont copiées et collées sans modification depuis le statut facebook susmentionné.

 

 

 

 

 

 

 

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J’ai lu plein de trucs depuis la dernière fois, notamment On regrettera plus tard, d’Agnès Ledig.

Joyeux Noël !

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 23 décembre, 2017
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Pour le titre de cet article, j’ai préféré faire simple, sans sous-entendu ni second degré. L’époque n’est pas à l’ironie.
Et pour vous souhaiter un joyeux Noël, je n’ai rien trouvé de mieux que de vous proposer le petit texte troussé l’an dernier, comme chaque année, en guise de carte de vœux.
Mes clients à qui je l’envoie doivent me prendre pour un doux dingue, une sorte de Bisounours à poil dur, indécrottable. Tant pis. Les bons sentiments ont meilleur goût, à l’usage, que les mauvais.

 

La boîte à vœu

 

Déjà novembre. Petit garçon se désole de ne pas savoir quoi commander pour Noël.
Il a tous les catalogues ouverts devant lui. Tous les catalogues, de tous les magasins de jouets, et même ceux de vente par correspondance. La boîte aux lettres en est remplie chaque jour. Gentille maman les a mis de côté pour petit garçon. Elle voulait les regarder avec lui, rêver un peu, se projeter dans la féerie de Noël. Mais gentil papa a commis une petite erreur en les montrant à petit garçon sans préparation.
Petit garçon a plongé dedans. Il ne sait plus où donner de la tête. Des centaines de coffrets Légo, des dizaines de robots à monter soi-même, près de trente boîtes de crayons et de feutres et de peinture et de pastels et de méthodes pour tout dessiner, du cheval galopant au Faucon Millenium, et puis des panoplies de pirates, de Spiderman, de Superman, de truc-machinman, de quoi se maquiller en Zombieman ou en Cow-boyman (ça se maquille, les cow-boys ?)… Il a même regardé les pages sur fond rose, oui, même s’il sait bien que ce n’est pas pour lui, petit garçon. Lui c’est les pages bleues, forcément, mais il y a quand même des trucs sympas sur les pages roses et il se demande s’il ne prendrait pas aussi cette belle batterie de cuisine en plastique, parce que, quand même, faire cuire son manger c’est cool.
Petit garçon a commencé à faire une liste en notant tout ce qui l’intéresse, avec le titre du catalogue et la page, on ne sait jamais. Mais il voit bien que ça va prendre des lignes et des lignes et des heures à recopier tout ça, alors il corne les pages des catalogues, et puis finalement il arrache celles qui l’intéressent et il les rassemble par thème, et ça fait un énorme tas de pages. Il sait bien que le Père Noël ne lui apportera pas tout ça, et il se désole parce qu’il ne sait pas quoi choisir, et donc quoi enlever.
— Tu n’as qu’à utiliser la boîte magique, lui dit gentil papa qui cherche peut-être à rattraper discrètement son erreur.
— Quelle boîte magique ?
— Celle-ci, lui répond gentil papa en lui montrant une petite boîte en carton avec un couvercle qui se soulève.
— Qu’est-ce qu’elle a de magique ?
— C’est une boîte à vœu. Elle réalise ton vœu le plus cher, celui que tu souhaites le plus fort.
Réaliser les vœux ? La boîte n’a rien d’impressionnant, pourtant. Plus petite qu’une boîte à mouchoirs, en carton brut, sans rien d’écrit dessus, même pas quelques étoiles ou un tourbillon arc-en-ciel pour faire magique. Petit garçon a un doute.
— C’est sûr ?
— Sûr de sûr. Ça marche à tous les coups.
— Et comment ça marche ?
— Tu écris ton vœu sur un bout de papier en pensant très fort que c’est ce que tu veux vraiment vraiment. Et tu mets le papier dans la boîte. Après, il n’y a plus qu’à attendre Noël. C’est magique, ton vœu se réalise.
— Wouah ! Elle fait tout ce que je veux ?
— Oui, n’importe quel vœu, mais juste un. Le plus important pour toi.
— Je peux mettre « Je veux un sabre laser en vrai de vrai qui marche » et j’en aurai un ?
— Oui, tu l’auras. En vrai de vrai qui marche.
Alors petit garçon écrit qu’il veut un sabre laser en vrai de vrai qui marche et il met le papier dans la boîte magique et il attend en la regardant, plein d’espoir. Noël, c’est encore dans trois semaines.
Gentil papa a posé la boîte sur la table du salon. On la voit bien. Elle n’a toujours rien de bien impressionnant, mais quand on sait ce qu’elle contient, elle devient très très importante. Petit garçon la regarde souvent. Surtout lorsqu’il a fait le tour de sa pile de pages de catalogues. Tous ces jouets, et un seul vœu dans la boîte… Alors bien sûr, dès le lendemain il demande à son gentil papa ce qu’il se passe s’il ne veut plus vraiment vraiment ce qu’il a mis dans la boîte.
— Facile, le rassure gentil papa. Tu ouvres la boîte, tu retires le papier que tu y avais mis et tu en mets un autre.
— Je peux pas mettre deux papiers ?
— Ah, non, un seul papier, sinon ça ne marche pas.
— Mais, si j’enlève le sabre laser, ça veut dire que je l’aurai pas ?
— Non, tu ne l’auras pas. Quand tu enlèves un vœu, il ne se réalise plus. Mais tu peux changer de papier tant que tu veux. Jusqu’à Noël, et là ton dernier vœu se réalise.
— Chouette, alors je change.
Et tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, petit garçon retire son papier de la boîte pour en mettre un nouveau. Jusqu’au jour où il trouve dans la boîte un papier qu’il n’y avait pas mis.
— Papa, j’ai jamais demandé un robot mixer à cuisson intégrée.
— Ah, non, ça c’est mon vœu à moi.
— Mais… t’as enlevé mon vœu pour mettre le tien ?
— Ben, oui. Je ne t’avais pas dit ? Désolé. Il n’existe qu’une boîte magique. C’est celle de toute la famille.
— Mais… c’est pas juste ! Et mon vœu, alors ?
— Tu n’as qu’à enlever le mien et remettre le tien.
— Ah, oui… Tu seras pas triste ?
— Si toi tu es content, je serai sûrement content aussi.
— Chouette alors ! Je vais être très très content, tu vas voir.
Et le petit garçon jette le robot mixer pour remettre son dinosaure à pédales.
Le lendemain, il trouve un vœu de Ferrari Testarossa rouge pétard – sûrement un vœu de gentille maman – qu’il jette après un moment d’hésitation pour le remplacer par une panoplie de Tarzan avec les muscles et tout. Et cela continue, tous les jours, voire plusieurs fois par jour. Papa et maman se passeront de leur cafetière autonettoyante, de leur matelas waterbed aquarium ou de leur klaxon trois tons lumineux. Ce qui compte, c’est le vœu qui va rendre petit garçon très très content, n’est-ce pas ? Et tant pis si les vœux précédents ne se réalisent jamais.
Jusqu’au jour où petit garçon tombe sur un vœu qu’il hésite à jeter.
Il relit le petit papier attentivement, le retourne pour voir s’il n’y a rien d’autre… non, c’est tout. Il regarde avec un soupir le vœu qu’il vient de griffonner – un château fort avec lance-flammes et déversoir d’huile bouillante – puis remet le vœu de papa-maman dans la boîte. Il ne froisse pas le papier du château fort, on verra plus tard, mais pour l’instant il réfléchit un peu.
Le lendemain, il rouvre la boîte, relit le petit papier, et le remet dedans. Tant pis pour son kit espion avec jumelles de vision à travers le brouillard, il ne l’aura jamais. Il préfère ça plutôt que ne jamais voir le vœu de la boîte se réaliser.
Et ainsi de suite jusqu’à la veille de Noël. Tous les jours il écrit un vœu en pensant très fort qu’il le veut vraiment vraiment, mais en lisant le vœu de la boîte il renonce.
Il ne sait pas s’il doit se sentir triste ou content d’avoir trouvé dans la boîte un vœu qu’il souhaite plus que tout le reste. Forcément, il hésite encore. Il regarde sa pile de pages de catalogues, toutes froissées d’avoir été tellement lues, relues, retournées, auscultées. Même le Père Noël ne s’y retrouverait pas. Il faudrait vraiment que petit garçon y déniche son plus gros vœu, son vœu fétiche, pour le mettre dans la boîte magique.
Mais dès qu’il ouvre la boîte, il regarde le petit bout de papier avec les quelques mots écrits dessus, et il referme la boîte sans y mettre son vœu. Tant pis, il reste sur le vœu de la boîte. Ce n’était même pas son vœu à lui, mais ça c’était avant. Il ne savait pas ce qu’il voulait, avant. Maintenant, il veut ce vœu, et pour les cadeaux normaux il faudra faire confiance au Père Noël.
Il a raison, petit garçon, parce que le matin de Noël il trouve trois des cadeaux qu’il avait demandés à la boîte à vœu avant de les retirer. Il est tout content, et encore plus content lorsque, après avoir déballé ses cadeaux et commencé à jouer avec, il voit la boîte à vœu sur la table du salon.
— Papa, maman, j’ai eu mes cadeaux et en plus le vœu de la boîte magique va se réaliser !
Et puis, soudain, un doute le traverse.
— Elle est pas vraiment magique, ta boîte, hein, papa ?
— Si, bien sûr que si. Tu vois bien que le vœu qu’elle contient commence à se réaliser.
— Mais, si j’avais mis « je veux un vaisseau spatial intergalactique », la boîte n’aurait pas pu me le donner, non ?
— Peut-être que si, on ne saura jamais.
— Mouais… tu as triché, papa. Vous avez triché.
— Non, on a eu confiance en toi. Nous savions que tu choisirais le meilleur vœu. Celui qui se réalisera à coup sûr. C’est ça, la magie de la boîte : elle permet aux parents de voir combien leurs enfants sont grands.
— Ah… et l’année prochaine, tu crois que vous allez encore m’avoir ?
— L’année prochaine, on verra bien. Mais j’ai l’impression que nous n’aurons plus besoin de la boîte à vœu.
Petit garçon tend la main vers la boîte, l’ouvre et déplie le petit papier. Il le connaît par cœur, mais il le relit quand même…
« Vœu pour 2017 : vivre heureux avec tous ceux que j’aime. »
C’est vrai que c’est magique, un vœu qui se réalise.

2 heures et 45 minutes

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 7 décembre, 2017

C’était un concours de nouvelles, il fallait écrire son texte en une nuit : le sujet tombait le soir à 23 heures sur le site du concours et le texte devait être envoyé avant 8 heures le lendemain matin.

Du sujet, je me rappelle seulement deux contraintes. Il devait y avoir un bruit revenant tout le temps et cette phrase : « Ils font les mêmes pour homme ? »

Je n’ai pas gagné ce concours, mais en ces jours d’hommages mortuaires j’ai envie de partager ma participation.
Juste une chose avant de vous laisser : si l’envie vous en prend, lisez en écoutant cette musique.

2 heures et 45 minutes

Vous n’avez jamais vu un soleil pareil. Il martèle la plaine, frappe les hauts créneaux de roche qui en jaillissent comme des chicots cariés et se pulvérise sur le pauvre corps de Bertrand, langue rose minuscule perdue dans cette bouche de l’enfer.
Il serait prêt à bouger s’il savait où aller.
Mais, entre ses deux oreilles, rien d’autre qu’un grand blanc cotonneux.
Clap !
Le son bref semble libérer Bertrand qui réinvestit le présent et peut s’approcher à pas hésitants d’une route de poussière ocre, brisé d’ornières. Gauche ou droite ? La plaine est idéalement vide des deux côtés, comme pour faciliter l’indécision.
Un roulement de charrette broie le silence. Elle se rapproche. Un cheval baie, deux personnes assises, dont une femme belle à se damner sous son chapeau à voilette, et des bagages sous une bâche à l’arrière. Ils passent devant Bertrand sans même le voir. Et d’où vient ce souvenir de musique dont les violons en spirale lui remonte le cœur ? Dans quelle fondrière du réel Bertrand est-il venu s’engloutir ? Rien ne le raccroche plus à un quelconque passé, juste un nom qu’il sait être le sien et cette traversée de charrette qu’il jurerait avoir déjà vue, mais pas dans son époque.
Clap !
Il suit alors la piste, jusqu’à une vaste baraque de bois qui se dessine dans l’air crispé de lumière.
Devant, la charrette à l’arrêt, des chevaux frémissants, un fourgon blindé aux portes béantes et trois cadavres qui nourrissent déjà la terre. Bertrand n’a pas sa place dans cette violence. Il sent qu’il ne devrait pas être ici. Comme s’il vivait la scène du mauvais côté. Il pousse le double battant. L’intérieur, à peine éclairée par les défauts de planches mal dégauchies, vibre d’une tension poisseuse. Un grand type à rouflaquettes sous chapeau noir – Bertrand ne voit pas bien, mais pourtant si, il porte aux poignets des menottes à la chaîne brisée – et quatre gaillards vêtus de cache-poussière fatigués encadrent un homme accoudé au bar de bois brut.
Cet homme… Où Bertrand a-t-il déjà vu un tel homme ? Cette veste élimée et trouée sous l’épaule, ce visage impassible, taillé dans un acajou noueux, percé d’yeux tellement fixes qu’on se perdrait dans leur puits de métal. D’où vient qu’il ait le sentiment de le connaître ? Un rêve, peut-être.
Pourtant, cette ambiance de western lui paraît si réaliste. Bertrand en perçoit toutes les sensations, chaleur, sécheresse, odeurs, sueur à gouttes enchaînées… Réel, tout cela, très réel. Alors quoi ? Comment est-il venu tremper dans ce remake de…
Clap !
L’homme à la veste attrape un des cache-poussière et retient son porteur qui allait sortir. Le grand à rouflaquettes se retourne :
— Tu t’intéresses à la mode masculine ?
— Ah… Ils font les mêmes pour homme ?
Bertrand se fige. Quelque chose ne cadre pas. Une impression de déjà vu qui dérape. Quelqu’un n’a pas joué le bon rôle. Et ça le met en colère. On ne doit pas toucher à ce souvenir qui semble être son dernier, le seul qui lui reste.
Heureusement, le temps reprend son cours normal, attendu. Rouflaquettes-menottes passe devant Bertrand et sort en tintant des éperons. Quelques notes d’un banjo l’accompagnent, entre sautillant et mélancolique. Dans quel monde la musique accompagne-t-elle les personnages ? Cela n’a aucun sens. Bertrand se sent piégé dans une réalité qui le tolère, mais seulement comme spectateur. Il y a eu une erreur au tirage de la grande loterie, et le mauvais numéro, c’est lui. Il perd la tête. Son équilibre se vrille comme on tord un linge humide. Il plonge dans un ailleurs sombre et silencieux.
Clap !
Une porte entrouverte a éventré la nuit. Dans la lumière qui s’en échappe, le canon double d’un fusil. Le coup part au hasard, un cri, puis ce galop dans l’air immobile. La porte se referme. Bertrand sait, plus qu’il ne sent, qu’un danger est là, dehors autour de lui. Il s’approche d’une fenêtre faiblement éclairée. À l’intérieur, la pénombre s’agite.
Une femme. Non, LA femme ! Celle de la charrette, celle aux violons enivrants. Elle a peur et s’agite pour ne pas y penser, fouille, vide les tiroirs, ouvre les malles dans cette bâtisse en rondins qui voudrait ressembler à un charmant cottage irlandais. Quel secret cherche-t-elle dans la nuit vaine ? Pourquoi cette urgence panique ? Bertrand se retient de lui crier « Gare ! ». Mais d’où lui viennent ces impressions de spectacle parfaitement millimétré, dont il connaîtrait chaque fil sans parvenir à renouer la tapisserie ?
Clap !
Des images en accéléré, des coups de feu, des coups de pute, des billets qui change de main et redistribuent les cartes d’un jeu de la mort, le tout sous un lancinant grincement parfois bousculé par des soupirs de chaudière. Opéra bruitiste éclaboussé de sang.
Clap !
Le soleil du matin a repris son travail de forge sur le décor vide de la bâtisse. Mais le vide se remplit : des travailleurs, qui creusent, portent, posent, autour d’un monstre de fer haletant sa vapeur, rampant sur la plaine qu’il strie d’une double trace brillante. Le train est là, poussant violemment devant lui la destinée d’un continent.
Bertrand le sait. Il a déjà vu ça. L’a-t-il vécu ? Ou son rêve percute-t-il la vision d’un autre ?
Clap !
Indifférent à l’asthme bruyant du train en marche, l’homme à la veste beige trouée est assis sur une barrière. Bertrand s’approche, comme s’il voyait en lui l’œil d’un cyclone qui l’aurait arraché à son monde. Il est celui qui sait, sorti du flou pour boucler l’histoire, remettre le monde en place.
Sur sa barrière, l’homme taille un bout de bois. Son ceinturon enroulé autour du Colt est posé près de lui. Comme si on le lui avait soufflé à l’oreille, Bertrand a la conviction que lorsqu’il aura fini de tailler son bout de bois, il va se passer quelque chose.
Clap !
Bertrand s’avance vers la barrière. Il sent que s’il veut comprendre il va falloir entrer dans le jeu, passer de spectateur à acteur. Mais personne ne lui a donné son texte. S’il avait une lanterne, il saurait quoi demander.
— Je cherche… un homme.
— C’est une race très ancienne, répond l’homme qui jette son bout de bois.
Il se lève. Un cavalier vêtu de noir arrive, longeant la voie ferrée en construction. L’homme prend son ceinturon et passe devant Bertrand qui sait enfin ce qui va se passer. Tout est parfait, sauf sa présence ici.
Clap !
Il pose sa main sur le bras de l’homme qui tourne vers lui son visage d’acajou. Les yeux ! Ses yeux envahissent l’écran de Bertrand, qui s’y noie. Il lance, avant de perdre souffle :
— Qui es-tu ?
L’homme allait répondre, lancer un nom comme une accusation, mais il se retient. Le scénario dévie encore. Sa voix chuinte comme un dernier souffle.
— J’ai quelque chose à voir avec la mort.
— La mienne ?
— Chacun fabrique son propre au-delà. Bienvenue dans le tien !
Et il s’éloigne vers le cavalier noir qui l’attend en cherchant la meilleure position par rapport au soleil.
Une longue modulation d’harmonica déchire le temps comme de la soie. Bertrand s’y blottit. Tout est là, devant lui, la vie, le désir, l’ambition, la vengeance et la mort. Deux heures et quarante-cinq minutes d’un paradis qu’il accepte enfin comme sien, après l’avoir vu et revu sans jamais s’en lasser. Pour l’éternité, il était, il est, il sera une fois dans l’Ouest…
Clap de fin.

À Sergio Leone

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