Comme ça s'écrit…


L’année où on ne savait pas

Posted in Lecture,Non classé,Textes par Laurent Gidon sur 4 janvier, 2022
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Reprenant une ancienne habitude, je vous propose la petite nouvelle écrite voici deux ans pour souhaiter la bienvenue à 2020. Oui, je ne savais pas, je n’avais rien vu venir. Et vous ?

2020 – année 20/20

Il existe quelque part là-haut – je connais l’adresse exacte et la façon de s’y rendre, mais ce n’est pas le sujet – ce qu’il conviendrait de décrire en termes triviaux comme un Gouvernement Archangélique pour la Terre et l’Éther Spatial dont nous sommes tous plus ou moins les enfants (GATÉS). Ce gouvernement délègue une partie de ses tâches à ce que nous appellerions le Ministère des Embranchements, instance clé où l’on discute et aiguille les directions prises par l’humanité, et ce autant à titre individuel que collectif. La réalité telle que nous la connaissons n’est que le résultat de ces négociations menées par un personnel céleste que nous avons affublé de noms divers sans être jamais vraiment sûrs de notre coup.

Un des plans d’aiguillage prévisionnel pour l’année à venir ayant fuité il me revient de le publier au plus tôt avant que l’on ne me fasse taire ou me mette en terre.

Donc, voici ce qui devrait changer en 2020 :

En termes de climat il est prévu un maintien des températures actuelles mais une baisse drastique des événements atmosphériques extrêmes, les moyens à mettre en œuvre étant laissés à l’appréciation du Ministère des Promesses et Miracles.

L’économie mondialisée sera réorientée vers un bien-être durable et une répartition juste des produits et services au bénéfice du plus grand nombre, la mise en pratique relevant du Ministre Délégué aux Infaisables dès qu’il aura fini de s’occuper du système des retraites.

La sortie du prochain spin off de Star Wars sera annulée et tous les moyens financiers et humains dédiés à cette purge seront réaffectés à des projets plus ambitieux visant à tirer l’humanité vers le haut. L’ensemble du budget Marvel suivra le même chemin, ces décisions devant être appliquées par le Service de Réalignement des Idioties Manifestes (s’il n’est pas débordé).

Le niveau de violence global sera ramené à une valeur proche de zéro, sachant que la réaffectation à des activités plus pacifiques de tous les militaires et marchands de canons sera dévolue au Ministère des Anciens C… Battants.

L’argent sous toutes ses formes devrait disparaître d’ici fin janvier, non pour revenir au mythe du troc initial mais pour retrouver un système d’échange de biens et services non thésaurisables. Les propriétés de la Banque Mondiale seront transformées en chocolateries où on coulera de nouvelles pièces vraiment consommables. Le problème de la dette sera éventuellement traité par le Bureau des Cauchemars sans Suite.

Les chagrins d’enfants devraient connaître une baisse notable due aux actions concertées du Service des Doudous Perdus Retrouvés, de l’Académie des Câlins et Caresses, ainsi que du Programme pour un Contentement Global Inconditionnel.

Il ne s’agit là que d’une sélection des éléments les plus significatifs extraite d’un plan d’aiguillage comptant plus de vingt-sept milliards d’embranchements synchronisés.

Hélas…

La fuite de ce document de travail ayant grandement agacé le Maître des Arbitrages en Concertations et Restructurations Opérationnelles Non-négociées, il est décidé – pour qu’il cesse son caprice – que les 27 milliards d’orientations prévues par le plan seraient, non pas annulées, mais transférées aux seules compétences des humains en cours de vie.

Bref, si grâce à cette fuite due à un angelot stagiaire nous savons quels chemins prendre pour faire de 2020 une année notée 20 sur 20, il ne dépend plus que de nous pour que cela s’accomplisse.

Papa Zemmour et Maman Taubira

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 27 décembre, 2021
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Être en âge de voter, c’est – normalement – avoir suffisamment avancé sur le chemin de la vie pour savoir, en adulte, ce que l’on veut vraiment, ce qui est bon pour soi.
En fait, si l’on creuse un petit peu on s’aperçoit vite que les discours électoraux et ce que chacun projette sur les différents candidats relève de notre enfant intérieur.
Un enfant apeuré qui cherche son papa ou sa maman afin de voter pour ce qui lui manque le plus.

Se préparer à voter Zemmour, c’est probablement être en manque de papa, vouloir le retour d’un père fort qui restaurera l’ordre, fixera les limites de la tribu et nous désignera l’ennemi tout en nous donnant des raisons – et surtout le courage – de partir au combat. Il représente la mémoire des hauts faits et des grands hommes, mémoire tronquée ou réécrite s’il le faut pour que le passé soit bien une fière civilisation et non une succession de magouilles et d’escarmouches aussi sanguines que sanglantes. Il raconte une histoire qui glorifie la force, justifie son usage, et nous absout par avance de tous nos abus. Même malingre, Papa aspire à la gloire virile.

Vouloir voter Taubira, c’est sans doute souhaiter retrouver une maman qui rassemblera la famille, accueillera tous ceux qui veulent en faire partie, adoucira le cocon, nous dira avec une caresse que tout ira bien, et saura taper sur les doigts de celui qui s’écarte des règles et des traditions familiales. Elle représente une mémoire des jolies choses, un espoir en un avenir qui sera moins dur dedans que dehors, un port dans la tempête, un point de repli vers lequel revenir en cas d’échec après avoir tenté de vivre sa propre vie. Elle nous raconte aussi une histoire partielle du réel en nous incitant à nous reposer sur elle plutôt que sur nous-mêmes.

Il y a bien sûr d’autres candidats et je vous fais confiance pour attribuer à chacun sa part maternelle ou paternelle dans la campagne. De toute façon, l’élue ou l’élu fera ce qu’elle ou ce qu’il pourra, et surtout voudra, sans plus s’occuper de nos manques.
Ce qui compte maintenant, il me semble, c’est de choisir son futur papa ou sa future maman en conscience, en sachant que c’est l’enfant en nous qui parle. Et donc sans se bercer de justifications rationnelles ou d’arguments techniques ni croire que l’élue ou l’élu prendra les choses en main à notre place d’adulte.
Bref, nourrir l’enfant qui pleure en soi, l’écouter, le laisser parler, le rassurer…
Mais le laisser seul guider nos vies, vraiment ?

En attendant l’année prochaine, je lis Betty, de Tiffany McDaniel, traduit par François Happe

Allons-nous vraiment aussi mal ?

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 17 juillet, 2021

Cette vie n’a aucun sens. Il nous revient donc de lui en donner un.
Reformulation : la vie n’a pas d’autre sens que celui que nous lui donnons, chacun, pour soi.

Aider les autres, leur faciliter la vie, voire simplement les écouter ?
Si c’est ce qui compte pour vous, allez-y.
Explorer vos contrées intérieures, aller voir plus loin, dépasser vos limites ?
Ça peut le faire, n’hésitez pas.
Prendre les commandes, diriger, décider et forcer les autres à suivre vos décisions ?
Si c’est le sens de votre vie, faites-le.
Mais ne vous attendez pas à ce que tout le monde vous suive sans résistance.

Chacun son sens ?
Oui.
« Tout irait tellement mieux si nous tirions tous dans le même sens… »
Oui aussi, peut-être, parfois.
Mais ça ne marche pas comme ça, ou rarement.

La vie va dans tous les sens.
Des milliards d’années d’évolution montrent une chose : à chaque crise, la survie passe par la multiplication des directions.
Quelques-une seront meilleures que d’autres.
Un chemin étroit, quelques branchettes du buisson évolutif qui soudain se développent alors que tant d’autres se fanent, sèchent, s’éteignent.

« Il n’y a pas d’alternative !!! » Oui peut-être, dans votre esprit, mais pas dans l’étonnante profusion de la réalité.
C’est l’atout de la diversité : montrer, toujours, qu’il y a au moins une option à laquelle nous n’avons pas pensé.
Allons-nous vraiment aussi mal que nous ayons oublié cette simple évidence ?
Quoi qu’on cherche à nous faire croire, il y a toujours une alternative.
Le vrai sens de la vie, c’est de lui donner sa chance.
Non pas s’engouffrer tous dans le chemin imposé, mais essayer, essayer encore.

Vous avez l’impression que j’enchaîne les banalités comme des perles ? Moi aussi, j’avoue…

Go ouest !

Posted in Ateliers par Laurent Gidon sur 25 juin, 2021
Maison d’arrêt de Bonneville (détail)

Pendant que nous pensons déconfinement, fin du couvre-feu et réouverture des bistros, j’en connais qui se réjouissent sans doute pour nous et pour leurs proches mais ne partagent pas notre retour à la liberté.

J’en connais précisément neuf, quatre femmes et cinq hommes.
Je ne sais pas pourquoi ils sont incarcérés (vous pouvez inclure de vous-mêmes les .e inclusifs qui vous semblent nécessaires, mais je ne pense pas que ce soit leur préoccupation principale). Je ne le saurai jamais, parce que ce n’est pas sous ce jour que je les connais.

En revanche je sais que Alexi rêve d’une femme prêtresse aux pouvoirs guérisseurs face à des bandits masqués, que Cédric voudraient situer la naissance du mouvement Black Panther dans une grotte du Texas à la fin du XIXème siècle, ou que Aïcha n’a jamais vu de western de sa vie et que ça ne l’empêche pas d’en inventer un sous forme d’histoire d’amour.
Je le sais, parce que je les rencontre à la maison d’arrêt où ils sont enfermés, pour des ateliers d’écriture centrés sur l’élaboration d’un scénario de western.

Cette opération est rendue possible par le travail de Florent à l’association Label Vie d’Ange, qui se démène pour restaurer un peu d’humanité là où elle est tellement malmenée. C’est lui qui m’a mis en contact avec l’institution pénitentiaire.
Pour quelques séances je suis accompagné par Fabrice. Il fait partie de l’équipe de trois instituteurs à la disposition des détenus. Avant cela il a été longtemps instit, et même directeur d’école. Mais il avoue préférer s’occuper des besoins et des envies de détenus.
Parce qu’ils ont besoin et envie.
Le virus vient de leur pourrir une vie que, même avant, je ne souhaiterais à personne.
Ne hurlez pas trop vite à l’angélisme ou au mépris des victimes : je sais qu’ils ne sont pas incarcérés par hasard. Je les prends juste comme ils sont maintenant, et pas comme ils ont été ou comme ils auraient dû être pour que notre société ne les envoie pas derrière les barreaux.
C’est justement l’intérêt de l’entreprise. Apporter ce qu’on peut à des gens, sans se demander s’ils le méritent, s’ils ont bien fait tout ce qu’il fallait pour y avoir droit, voire si d’autres y auraient plus droit qu’eux.
Neuf détenus seulement, sur les centaines incarcérés dans cette maison d’arrêt parmi tant d’autres.
Une goutte modeste dans un océan de misère dont les vagues s’agitent, dans et hors les murs.
On fait ce qu’on peut, par respect pour soi autant que par respect pour les personnes devant soi.

Après m’avoir dit au-revoir, Alexi s’est tournée vers la gardienne avec un clin d’œil : « Hé, on vient de s’évader pendant une heure et demie ».
Merci, ça vaut tous les compliments.

Redescendre

Posted in Admiration,Textes,Une Face, une trace ! par Laurent Gidon sur 15 juin, 2021
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Il faut que je vous parle encore de Jean-Paul Dubois. Après l’avoir entendu à la radio, l’envie m’avait pris de faire comme lui, et donc d’écrire mon prochain roman en un mois.
De cette ambition à sa réalisation il n’y avait qu’un grand pas, que j’ai franchi tout gaillard.
Voilà, ça y est, premier jet de Une Voie à toi injecté dans le cloud. Ouf !
J’ai claqué l’écran du PC et, au lieu de danser autour avec des cris d’Arapaho éthyliques (comme je faisais avant, ou ), j’ai traversé la France pour aller récupérer mon fils dans sa chambre d’étudiant et nous avons dévalé nord-sud jusqu’à Lacanau pour y tremper nos surfs.
Manière de dire que ça suffisait, l’infusion de clavier.

Mais j’ai surtout prévenu M. Dubois que j’avais réussi.
Il m’a gentiment félicité, m’a parlé de cette « performance » avec ses expressions à lui, comme montagne de mots, sacrée ascension, ou un mois au fourneau. J’en suis encore tout rose de fierté. La fierté c’est bien, ça tient chaud l’hiver, merci M. Dubois : vous êtes au poêle !
(oui, je me chauffe au bois et je fais les blagues que je veux avec le nom des auteurs que je respecte).
Et vous serez dans les remerciements que je me suis empressé de rédiger dès le point final apposé :

Ce livre et son auteur doivent beaucoup…
à Pascal Linden, guide de haute montagne, ouvreur de voies magiques et maître pédagogue de la grimpe…
à ceux qui équipent les falaises, entretiennent les voies, purgent ce qui doit tomber et affrontent parfois la rigidité administrative ou judiciaire pour que nous autres puissions prendre le risque de grimper en liberté…
à tous les Grimpailloux du village, en particulier Magalie, Odile, Gillou, Lulu, Jean-François, Jérémie, Nico, Patrick, Tony, Yannick (les autres, je vous aime aussi)…
à Jean-Paul Dubois (oui, l’auteur Goncourtisé) pour m’avoir cravaché à son insu afin de boucler le premier jet dans le mois imparti…
et à mon père, bien sûr.

Voilà, c’est donc fini. Tristesse post-partum ? Un peu.
Une Voie à toi sera plus sombre que Une Face, une trace.
Un peu comme Harry Potter, d’un tome à l’autre Jérôme grandit et ses lecteurs aussi. Ils pourront, à 17 ans, encaisser certaines situations auxquelles je ne les aurais pas soumis lorsqu’ils en avaient quatorze.
Il va quand même me falloir convaincre l’éditeur. J’ai toutes mes chances : l’éditeur est intelligente, forcément, puisqu’elle a choisi de publier Une Face, une trace.

Comme d’habitude, j’en propose le texte aux bêta-lecteurs qui auraient l’envie de cette sacrée ascension d’une montagne de mots. Contre retour sur les fautes, les faiblesses et les incohérences, ou juste pour le plaisir.

En avant-goût, le Djer dans sa première séance d’escalade :

— Allez, Djer : vas-y, c’est ton moment !
Toute la classe est là, autour de moi. Ils m’encouragent, sympas. Enfin, pas tous. Il y en a que je sens pressés de me voir minable sur les prises. Des jaloux, blessés par ma popularité. Je ne peux que leur pardonner, grand seigneur. Mais comment pardonner à la verticale, ce mythe écrasant qui me toise de haut : douze mètres de mur d’escalade, douze mètres verticaux, infranchissables sans y mettre les mains !
Je vérifie encore une fois le nœud de corde qui boucle sur les sangles de mon baudrier. Un nœud de huit, comme on vient de m’apprendre à le faire. Ce nœud et cette corde vont m’empêcher de mourir quand je tomberai comme un sac. Si tout va bien.
Je vérifie aussi le système d’assurage sur le baudrier de Jérémie. C’est lui qui va m’assurer, c’est-à-dire faire contrepoids et freiner ma chute piteuse. Jérémie est un pro de la grimpe, j’ai confiance. Mais il paraît qu’il faut toujours vérifier deux fois le nœud et le système d’assurage, sur soi et sur l’autre. Il paraît qu’on appelle ça le double check et que ça peut vous sauver la vie. Il paraît… J’en suis à une quinzaine de vérifications et j’ai toujours peur pour ma vie.
— Allez, Jérôme, on t’attend.
La prof s’impatiente. J’ai tergiversé pendant tout le cours et la cloche va bientôt sonner.
— Oui, Madame, je double checke
Je double panique, oui !
Bon, il faut y aller.
Le faut-il vraiment ? Qu’est-ce qui m’oblige à tenter cette exploit incandescent : provoquer la pesanteur, aller chatouiller la verticale, risquer la morsure de la gravité universelle ?
— Jérôme Blandin !
OK, j’ai compris, j’y vais.

Voilà. La suite doit faire dans les quatre cent mille caractères (ou soixante-dix mille mots).
Je n’ai plus qu’à redescendre et me consacrer à autre chose – comme Jean-Paul Dubois – pendant que le texte prend un bon coup de tiroir.

Et peut-être lire enfin Reprendre le Pouvoir, de François Boulo, aux Liens qui Libèrent.

La liberté, la mort

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 18 mai, 2021
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HK, Danser encore…

Cela devient un lieu commun partagé même par des militaires tribunaux et des médias insoumis : on est en train de crever, le risque n’a jamais été aussi grand.
Mais qu’est-ce qui meurt ? La France ?
En ce qui me concerne, la France n’existe pas : ce mot est un fourre-tout que chacun remplit de ses rêves, de ses obsessions, de ses propres ambitions et de ses manques.
La France, pays des Droits de l’Homme et de la liberté ?
Ce pays existe, dans des limites géographiques et dans l’imaginaire de pas mal de monde, mais pas dans la réalité.
C’est une fiction qui selon moi s’appuie sur autre chose : l’attachement et le combat de certains Français aux Droits de l’Homme et à la liberté, lesdits Français pouvant être du monde entier.
Est-ce cela qui meurt ? Cet attachement, ce combat, dans les limites géographiques de la France ? Peut-être.
Peut-être aussi est-ce une bonne chose si l’on sait la voir.
Il faut avoir vu la mort pour rebondir vers la vie. Pour être résilient, selon un mot à la mode.

On ne peut pas parler de résilience sans laisser la parole à Cyrulnik :

«On ne peut parler de résilience que s’il y a eu un traumatisme suivi de la reprise d’un type de développement, une déchirure raccommodée. Il ne s’agit pas du développement normal puisque le traumatisme inscrit dans la mémoire fait désormais partie de l’histoire du sujet comme un fantôme qui l’accompagne. Le blessé de l’âme pourra reprendre un développement, dorénavant infléchi par l’effraction dans sa personnalité antérieure».
Boris Cyrulnik Le Murmure des fantôme (Odile Jacob – 2003)

Les traumatismes s’enchaînent et ne se ressemblent pas, mais ils creusent et la déchirure se fait de plus en plus profonde.
Tout en bas, lorsque lâchera le dernier fil qui nous retient ensemble, la mort nous guette.
N’hésitons pas à descendre au fond de son gouffre et à la regarder en face.
Cette mort a le visage des généraux, des prêcheurs de violences islamistes, de tous les marchands de peur et de vengeance,
elle a le visage de la matraque et du casseur de flic,
elle a le visage du secret d’État et des données personnelles en pâture,
elle a le visage du pouvoir de l’argent sur ceux qui n’en ont pas,
elle a le visage du lobbyiste pétrolier, chimique ou automobile et du realpoliticien sûr de son droit,
elle a le visage urbain des zones fracturées et des palais fermés,
elle a le visage de la détresse qu’on flatte en lui offrant comme un hochet le sacrifice du prochain bouc émissaire
elle a le visage de tous les discours contre, tellement plus efficaces face aux angoisses que les propositions pour…

Cette mort qui nous menace, elle n’est pas à combattre.
Nous pouvons la regarder en face pour trouver en chacun de nous et surtout dans les liens que chacun tisse avec chacun, la force de construire un autre développement.
Notre résilience passe par là.
Nous sommes blessés, tous, reconnaissons-le.
Et reconnaissons la blessure de l’autre : toi, ma sœur, mon frère, qui souffre et crie contre moi alors que seule une déchirure nous sépare.
Viens, je t’écoute.
Viens, je t’accepte sur le chemin à parcourir ensemble.
Viens, n’aie pas peur, ta colère est juste, mais elle n’est pas contre moi.
Viens, la France c’est nous, bien au-delà des frontières, des prochaines élections et des actions en bourse.

————-
Pendant que je tiens mes peurs à distance, je lis Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, de James C. Scott traduit par Nicolas Guilhot, Frédéric Joly et Olivier Ruchet.
Et bien sûr je sème avec HK et les Saltimbanks (clic), je remonte la pente avec Cyril Dion (clic), et je danse, je danse

Le matelas par terre

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 7 mai, 2021
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En revoyant un vieux film (Nikita, lorsqu’elle s’installe dans son premier appartement pourri) m’est tombé dessus l’envie – le besoin ? – de retrouver une certaine légèreté de jeunesse.
Le matelas posé directement par terre, juste une endroit pour manger, un endroit pour me laver, le tout dans vingt mètres carrés et basta. La vraie vie est dehors.
Les enfants achevant leurs études cela devrait être envisageable pour dans bientôt. En attendant…

Grimper

Plusieurs semaines de pluie quasi continue, falaise impraticable, salle d’escalade interdite, et revoici l’envie – le besoin ? – de grimper.
Pas seulement me colleter au rocher ou à ma peur de tomber, mais retrouver ce contact avec d’autres qui, pendant quelques heures, ne sont ni profs, ni commerciaux, ni fonctionnaires, ni chauffeurs-livreurs, ni retraités, mais juste grimpeurs.
C’est fort ce qui nous unit au pied des voies, et je ne parle pas de la corde. On mouille la chemise ensemble, pour rien, en pied de nez à notre civilisation du rentable.
Notre président nous reprocherait de ne pas participer assez activement au redressement de l’économie nationale.
On rigolerait bien…

Faut-il moquer Manu ?

En pied de nez toujours, ma réponse est oui. D’abord parce qu’il peut l’encaisser.
Oui aussi, parce que face à lui l’argumentation ne fonctionne pas. Soit il répond à côté, soit il invente des arguments frauduleux qui font passer son action pour incontestable, indispensable et salvatrice.
Ce n’est qu’en se moquant de lui qu’on peut révéler ses erreurs et ses torts sans qu’il puisse répondre autre chose que « Ah ben non, c’est pas gentil, ça se fait pas. »
Contre l’argumentation moisie et les éléments de langage puant le vieux fromage, la moquerie fonctionne encore.
Subir une domination de fait, d’accord, mais avec la liberté d’en rire.
Désolé, monsieur le président, c’est l’époque, il ne nous reste que ça.

Soulcié / Télérama
Soulcié / Télérama

Lit (braire)

Voici déjà quelques samedis je suis allé en ville fêter la librairie indépendante.
Soit un petit marathon des librairies d’Annecy : j’entre dans chacune en criant « bonne fête » et j’en ressors après quelques mots sympas avec un livre acheté.

Sauf chez la seule libraire estampillée jeunesse de toute la ville.
Je lui demande si elle a Une Face, une trace ! en rayon (pour lui envoyer des clients, pas pour frimer).
Elle ne connaît pas. Je lui dis qui en est l’éditeur, tout de même installé dans le même département.
« Ah ben non, les Éditions du Mont-Blanc on fait pas. »
Je lui rappelle que c’est local, avec plusieurs collections jeunesse et des auteurs du coin.
« Non, on fait pas, je vous dis. On peut pas tout faire, hein, y a pas la place. »

À l’âge où je posais mon matelas par terre je me serais peut-être emporté.
J’aurais argumenté, contesté sur le fait que des librairies bien plus petites et même pas spécialisées jeunesse ont la place de le présenter, et même (horreur!) le temps de le vendre.
Seulement voilà, j’ai l’âge du matelas posé sur un sommier.
Je ne choisis pas mes combats, mais mes amis. Et surtout je choisis de ne pas avoir d’ennemi, ni de colère.

Une voie à moi

En rentrant j’ai transformé mon envie de grimper en pulsion – en besoin ? – de clavier.
Voilà plusieurs semaines que je prépare des dossiers pour des bourses ou des résidences d’auteurs. Tout est parti dans les temps, j’ai fini. Il ne me reste plus qu’à écrire pour de vrais lecteurs et non pour des jurys.
C’est venu comme une vague. Il m’a bien fallu la surfer. Une vague grosse comme une montagne.

Elle s’appellera Ta Voie à toi.
Si vous reconnaissez dans ce titre de travail la scansion et les voyelles répétées de Une Face, une trace, vous avez bonne oreille.
Ce sera la suite. On retrouvera Jérôme deux ans plus tard, plus grand, plus fort, et avec de plus gros problèmes.
Il y aura du ski et de l’escalade. De l’amour, des dilemmes et de la mort.
Un premier synopsis a vu le jour. Quelques chapitres aussi. J’aime bien, ça prend tournure.
Je vais essayer de faire comme Jean-Paul Dubois et tout écrire en un mois, à peu près.
En voici l’incipit :

La verticale n’est qu’un mythe. Voilà, c’est dit, je peux m’en détacher.
La pesanteur, cette force qui me cloue au sol ? Une croyance, rien de plus. Nous sommes juste très nombreux à y croire. Ce n’est pas si grave.
Une croyance sans gravité… Ha, Ha ! C’est bon ça, jeu de mots à garder pour ma prochaine vidéo : « la pesanteur n’est qu’une croyance sans gravité ».

Vivement la suite ?

—————-
Dans mon marathon des librairies j’ai trouvé Watership Down de Richard Adams, traduit par Pierre Clinquart dans la très belle collection Les Grands Animaux de Monsieur Toussaint Louverture (c’est l’éditeur).

Moi, président…

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 7 avril, 2021
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Moi, en premier de cordée


Il se trouve – je l’ai bien cherché – que je suis président d’une association. Un club d’escalade.
Nous comptons 180 membres, un comité de 10 volontaires et un bureau avec secrétaire, trésorier, vice-président, et donc moi-même. Ça ne fait pas une nation, ni un pays, je le reconnais.
Mais il y a déjà une certaine responsabilité.
Surtout qu’en escalade chacun met sa vie en jeu en la remettant dans les mains d’un autre qui l’assure.

Je vous en parle, non parce que ce poste de président m’ait appris grand-chose sur le pouvoir, mais parce qu’il m’a confirmé quelques idées sur son usage.
Déjà, j’ai pris le job parce que personne d’autre n’en voulait : ce pouvoir-là est une charge plus qu’une satisfaction en soi.
Ensuite, je l’ai pris avec assurance, mais avec une certaine humilité : je n’ai pas de compétence particulière en la matière, je ne sais ni organiser l’action ni motiver les personnes. Pas mieux que quiconque, en tout cas.
Mais il fallait que quelqu’un le fasse, il y avait des trucs à organiser et des gens à motiver.

C’est dingue ce que la position de président permet.

On peut inciter des gens à réfléchir sur des trucs – qui les concernent ou non – auxquels ils n’auraient pas forcément pensé par eux-mêmes, et surtout pour lesquels ils ne se sentaient pas de légitimité.
Lorsque je demande à un membre du club de réfléchir à quelque chose, elle ou il se sent légitime et réfléchit intelligemment.
Il suffit ensuite de bien l’écouter pour valoriser cette légitimité toute neuve.

On peut aussi (et même, on doit) inciter des gens à se mettre d’accord – donc à nourrir une opinion et parfois à en changer – sur des sujets dont ils se fichaient peut-être avant, mais voilà, je le leur ai demandé, alors ils s’y mettent et en parlent.

Et surtout, on peut soi-même – oui, Moi président – démarrer avec des idées bien réfléchies et bien tranchées sur un sujet, une façon de faire, une ambition, et en changer en écoutant les réactions des autres.
C’est dingue ce que l’on peut apprendre, en présidant. Sur les sujets évoqués, et surtout sur soi-même.
C’est dingue cette sensation d’avoir raison et de tout savoir… qui s’évapore au contact de la raison et du savoir des autres.
C’est dingue cette capacité qu’on se découvre à changer d’avis en se meulant aux avis des autres, pour peu qu’on ait la volonté de faire du mieux possible, et pas simplement de s’imposer.

Bien sûr, pour que ça marche il faut bien choisir les autres en question.
Pas des béni-oui-oui, ni même des gens très droits mais qui sont déjà d’accord avec soi.
Non, il vaut mieux intégrer dans l’équipe des gens qu’on connaît pour leur capacité à traquer la petite bête, à ne pas voir les choses comme soi, même à compliquer le truc pour rien, parfois.
Il faut s’offrir les services de gens qu’on trouverait pénibles, justement parce qu’ils poussent à creuser les questions et à les poser autrement.
Il vaut toujours mieux bien réfléchir avec des pénibles pas d’accord plutôt que se prendre leur révolution dans la figure plus tard.

Moi président, souvent je m’énerve en silence, je remballe mes idées géniales, je me tais au lieu de chercher à faire plier l’adversaire (avant de m’apercevoir qu’il n’y a pas d’adversaire, bien sûr).
Moi, je dois être un mauvais président.
Merci donc à tout le club qui m’aide à me hisser à la hauteur.


——–
Tout en assumant ma charge présidentielle je lis L’Intelligence Artificielle et les chimpanzés du futur, de Pascal Picq, en préparation d’un futur projet d’écriture.

Rien de Commun

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 29 mars, 2021
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J’ai voulu donner, à rebours des modes et des tendances de nombrils, un grand roman populaire aux éclairages violents et faire revivre le Paris de la Commune, ses joies, ses exactions, ses excès, ses amours, ses énergies refoulées.

Ainsi Jean Vautrin débute-t-il l’introduction au magistral Cri du Peuple, l’adaptation de son roman par Tardi en quatre tomes de bande-dessinée.

« J’ai voulu ramasser la torche jamais éteinte de ceux qui l’ont tenue pendant deux mois et demi seulement et ont éclairé le monde conservateur de leurs utopies généreuses » continue-t-il avec des élans magnifiques jusqu’à dire que Tardi pourra « mieux que quiconque donner évidence, universalité, vie et force et gouaille et courage et dignité, au désespoir des jours bernés ou à la rage de vivre de ceux qui avaient trouvé leur destin au bout des barricades. »

Il y a du lyrisme dans la Commune telle que vue par Vautrin, avec aussi de la boue et du moche. Il ne faut pas s’y tromper.
Mais tout de même, on peut y voir du commun avec ce que nous vivons aujourd’hui, 150 ans plus tard, sous des conditions et des pouvoirs tout autres, avec toujours ce désespoir des jours bernés et la rage de vivre.

Au-delà de Vautrin et Tardi, de leur recréation bigarrée de la Commune, peut-être y a-t-il quelque chose à apprendre de ces 70 jours de fièvre et de sang, d’espoirs et de massacres, de tentatives et d’erreurs, nous qui sommes depuis plus d’un an sous la botte, non d’un virus, mais d’un pouvoir qui infantilise, sanctionne, profite.

Les livres qui traitent du sujet sont nombreux. On pourra en faire le tour dans le monumental (1438 pages!) La Commune de Paris, collectif coordonné par Michel Cordillot aux éditions de l’Atelier.
Bien sûr on regardera Les Damnés de la Commune (clic) sur Arte.tv (c’est gratuit jusqu’au 20 mai, ça ne coûte que le temps qu’on lui consacre, et ça le vaut !).
Il y a surtout de quoi s’y frotter, discuter, échanger, rêver, changer aussi…
Et peut-être éprouvera-t-on une étrange nostalgie du temps présent.
Non, vraiment, rien de commun dans cette Commune…

Merci Messieurs Vautrin, Tardi, Cordillot…

Moi, les hommes…

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 24 mars, 2021
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C’est un petit livre à la couverture violette qui me fait de l’œil, mis en avant par la médiathèque d’Annecy.
Je me souviens d’une polémiquette à effet Streisand datant déjà de six mois et j’attrape l’exemplaire au passage.
Juste après, l’ostéopathe qui doit me remettre la cheville en ligne m’annonce qu’il a trois quarts d’heure de retard et m’invite à aller attendre au soleil. J’accepte et ressors lire une bonne moitié du bouquin.

Cette introduction très perso juste pour mettre en lumière un fait trop souvent ignoré ou minoré par les hommes dit « féministes » : même en voulant parler du livre de Pauline Harmange je commence par parler de moi.
Moi, les hommes… Je comprends qu’elle nous déteste.

La seule chose à faire, lorsqu’on est intéressé ou interpellé par la parole d’une femme qui parle des hommes, est de se taire et de laisser la place.
Ce qui suit ne sera donc que des extraits de son ouvrage.
Ils sont dans l’ordre des pages, à vous de renouer les liens logiques et – mieux – de compléter en lisant le livre (clic) .

Moi les hommes, je les déteste

L’accusation de misandrie est un mécanisme de silenciation : une façon de faire taire la colère, parfois violente mais toujours légitime, des opprimé.es envers leurs oppresseurs.

Outre le fait qu’elle décrédibilise la cause des femmes, il paraît que la misandrie est très difficile à vivre pour les hommes : une violence insoutenable qui, à ce jour, totalise l’intolérable forfait d’exactement zéro mort et zéro blessé.

Finalement, la misandrie est un principe de précaution.

Le moins que puisse faire un homme face à des femmes au discours misandre, c’est de se taire et d’écouter. Il apprendrait plein de choses et il en ressortirait grandi.

En détestant les hommes nous ne faisons de mal à personne.

On confond souvent colère et violence, pourtant ces deux mots ne vont pas toujours de pair.

Parce qu’en soi, les conflits, c’est plutôt positif.

C’est fou ce qu’on peut s’oublier quand on est écrasée au quotidien par le poids de l’importance masculine.

Quand je doute, je repense à tous ces hommes médiocres, qui ont réussi à faire passer leur médiocrité pour de la compétence par un tour magique de passe-passe qui porte le nom d’arrogance.

Pour les femmes, il y a une nécessité à être en couple, parce qu’une femme seule n’a pas autant de valeur aux yeux du monde qu’une femme qui appartient à un homme.

Les masculinités toxiques qui nous oppressent sont forgées dans les cercles masculins fermés. […] À les entendre, ils ne font que passer du bon temps, ils s’amusent et s’entraident. En réalité, ils exacerbent leurs virilités pour étendre leur pouvoir et consolider leur réseau, le tout dans un grand combat de coqs. Ou plutôt dans une grande corrida, puisqu’en fait, ce n’est jamais eux qu’ils blessent dans le processus.

Détester les hommes et tout ce qu’ils représentent est notre droit le plus strict. C’est aussi une fête.

Ah, encore une chose : ami homme, si toi aussi tu souffres de masculinité toxique, tais ta bouche (c’est par là que ça sent le plus fort).

Pauline Harmange
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