Comme ça s'écrit…


J’aurais su, j’aurais rien dit !

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 27 mars, 2020
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Quoi de mieux pour s’égayer le confinement qu’un podcast sur la dépression ?
Vous êtes d’accord ? J’en étais sûr !

Blague à part (!), cette série de dialogues écrite pour France Culture (et qui n’a jamais vu le jour) parle de dépression en mode léger, parce qu’il n’y a rien de mieux que la parole pour s’alléger le bourdon sans rien édulcorer.

C’est fait avec les moyens du bord : j’interprète tous les personnages sans trucage ni bruitage. Du podcast low tech…
Je prévois une dizaine d’épisodes, chacun entre 5 et 8 minutes, de quoi offrir une petite bulle à ceux qui ne participent pas à mes ateliers d’écriture dé-confinés.

Le premier épisode :

Et bien sûr il y a toujours les propositions de lecture numérique gratuite : Persistance, par exemple, dialogue post-mortem avec mon père, écrit dans la foulée de L’Abri des Regards. Y a qu’à demander.

Idiots ou salauds ?

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 23 mars, 2020
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La propagation du virus donne voix à toutes les colères contre le pouvoir.
Ceux qui nous gouvernent savaient et n’ont rien préparé : ce sont des salauds, en plus ils nous mentent.
Ou alors ils n’ont pas su voir, puis se sont trompés, et ce sont des idiots.
Il va donc y avoir une «remise en cause très profonde de l’autorité» selon Jacques Attali, qui nous assure, plein d’espoir et je l’en remercie, que «le pouvoir politique appartiendra à ceux qui sauront démontrer le plus d’empathie pour les autres».

Tant mieux ! Mais je ne vois pas là un problème d’idiots ou de salauds, ni même d’empathie.
Non, le problème c’est le pouvoir : cette fiction à laquelle nous déléguons une bonne partie de ce qui nous incombe.
Pour reprendre les mots de Jacques Attali, il revient à chacun de «faire le meilleur usage de son temps sur cette planète», et en premier lieu de remettre effectivement en cause l’autorité. Mais pas pour la remplacer par une autre, plus juste ou plus humaine.

Avons-nous vraiment besoin d’un pouvoir intelligent et juste (donc ni idiot ni salaud) pour nous dire ce qui est bien ou mal, bon ou mauvais ?
N’avons-nous pas tous les moyens, aujourd’hui comme hier, de mesurer l’impact de chaque geste ?
Est-il suffisant qu’une autorité nous y autorise pour nous vautrer dans le confort, épuiser ce qui peut l’être et polluer tout le reste par notre mode de vie inconséquent ?
L’État est une fiction, la nation est une fiction, l’argent est une fiction, la société et la position de chacun dans cette société sont des fictions, et nous laissons ces fictions régler notre réel uniquement parce que nous y croyons très fort.
C’est confortable d’y croire. Cela crée un tampon de pouvoir entre le réel et chacun de nous. Croire au pouvoir nous décharge de notre responsabilité personnelle.

L’épidémie n’est pas un cadeau. Pourtant, elle nous offre l’occasion de revoir ces croyances, reprendre la main et nous intéresser vraiment à la portée de ce que nous faisons à chaque instant.
Reprendre le pouvoir, ce n’est pas tout s’autoriser. C’est être conscient de chaque acte, voire de chaque pensée, et limiter l’influence des peurs et croyances sur notre perception du réel.
Un virus inhalé ou un placard vide ont plus de pouvoir sur le réel qu’un président ou un décret.
Face au réel nous ne sommes pas seuls – la solidarité n’est pas une croyance, mais une action – et il nous revient de ne pas nous en isoler par la délégation à un pouvoir tampon.

La Boétie nous avait prévenus : ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Aujourd’hui on ajoutera : ils ne sont puissants que parce que nous croyons en notre propre impuissance.
Il est encore temps de nous relever, et surtout de cesser cette logique sacrificielle qui nous conduit à accuser le pouvoir de tout ce que nous ne voulons pas assumer.

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Pour m’accompagner dans cette nécessaire reprise d’autorité sur moi-même, je lis Vaincre ses peurs et La voie des guerriers du rocher, tous deux aux éditions du Mont-Blanc – Catherine Destivelle (dont je vous reparlerai bientôt si le virus ne nous croque pas)

Quant à ceux qui voudraient profiter du confinement pour lire un de mes romans, y a qu’à demander.

No Journal

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 21 mars, 2020

Alors que les écrivains à la mode inondent les médias de leur « journal de confinement » respectif, ne comptez pas sur moi pour en rajouter ici.

J’ai d’ailleurs un peu honte de l’avoir fait, brièvement, voici déjà 15 jours. Heureusement, les stats de visites se sont effondrées, personne ne m’a lu.

En revanche, si je peux aider à passer le temps par quelques lectures plus difficilement accessibles, là, OK.

À ceux qui s’ennuient je propose donc de lire numériquement et gratuitement, chez vous, les romans que j’ai écrits et dont j’ai les droits.
Pour recevoir votre fichier (précisez pdf ou ePub) il suffit de le demander par un commentaire ci-dessous (en laissant une adresse mail valide, bien sûr).

Vous pouvez commencer par Aria des Brumes, mon tout premier roman publié dont la version redux est ici (clic) sous forme de blog.
Allez-y juste pour voir si ça vous intéresse, avant de me demander le fichier complet pour lire plus facilement. Il s’agit de science-fiction, typée planet opera, mais sans trucs compliqués.

Je vous propose aussi la suite d’Aria : Terra Concerto, qui élargit l’action à l’ensemble de l’aire Terraform (inédit, disponible uniquement en fichier).

Et pour les amateurs de polar bien noir : Papa va mal, un roman bref et sec au parti-pris narratif radical (aucune description, rien que du dialogue ou du monologue intérieur.

Voilà, ce n’est qu’un début. L’occasion pour vous de tester des lectures dont vous ne savez rien.
C’est d’ailleurs ce que je fais toujours en bibliothèque : choisir un livre sur son seul titre ou son auteur, sans jamais regarder la quatrième de couverture.

Avant le confinement, j’avais pioché au hasard Péplum d’Amélie Nothomb, et L’Amérique m’inquiète de Jean-Paul Dubois. Deux bonnes surprises.

Et cadeau, pour passer des heures à le chercher, la version « confinement et distances de sécurité » de Où est Charlie :

CoronaJournal

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 1 mars, 2020
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Petit ressenti quotidien, puisque me voici aux avants-postes de la contamination et donc de la résistance passive au Covid-19.

Dimanche 8 mars – dernier jour

Désolé, mais il me semble indécent de continuer de papoter virus vu ce qui se passe un peu partout, notamment le sort des refoulés à la frontière grecque ou le traitement policier de la manifestation des femmes hier soir.
Le stade 3 de l’épidémie sera-t-il l’occasion d’un nouveau maintien de l’ordre républicain à coup de matraques et de gaz, voire de tir à balles réelles ? Pour maintenir les colères en quarantaine ils vont sans doute s’en donner à cœur joie… toujours en suivant strictement les ordres, bien sûr.
Alors voilà, c’est fini, on parle d’autre chose. Portez-vous tous bien, lavez-vous les mains et toussez dans votre coude, sans oublier que la vraie vie et les vrais combats sont ailleurs.

Samedi 7 mars

Le virus ayant atteint l’Assemblée Nationale, l’Italie tapant les deux cents morts (voire plus), que pouvons-nous faire depuis notre petit village confiné ?
La réponse est dans la photo :

Coronaski

On a tenté la blague de crier dans la benne « on est de la Balme ! » avant de tousser très fort (pour de faux, rassurez-vous).
Tout le monde s’en fout : la benne monte à la combe de Balme, alors…
Un qui ne s’en foutait pas, c’est le jeune homme croisé au retour en voiture : seul au volant, il portait un masque.
L’humanité m’épatera toujours.
Il n’y a plus qu’à faire reposer les cuisses en attendant dimanche (quatorzième jour depuis ma rencontre avec le Maire du village et probable transmission par longue poignée de main) pour voir si le virus a supporté les changements d’altitude à mach 12 dans une poudreuse déjà bien ravagée (hé, les skieurs du vendredi, vous ne saviez pas qu’il ne fallait pas sortir ?)
Quant aux visiteurs du blog, le plus courageux venait hier des Philippines : bravo Philippe !

 

Vendredi 6 mars

Alors ça y est, on parle de passer en phase 3 de l’épidémie. On prévoit un afflux de malades, le système de santé s’organise, le pays tout entier va faire face. Notre cher Dauphiné garde sa page « direct » à jour (allez-y, faites-vous peur, c’est là-bas qu’on s’informe et pas sur ce blog).
Le village perdra bientôt son statut envié de cluster, et c’est très bien.
Ici, autant dire que rien ne change.
Certes, les habitants sont toujours incités à rester chez eux, tout rassemblement est interdit, les commerces tirent la langue… D’ailleurs, dans le cadre d’un plan de relance local nous abusons des bonnes choses en achetant tous les jours et plus que de coutume chez nos fournisseurs bien aimés. A nous tartes aux pralines, bleu de Bonneval et quiches poulet-estragon…  Si je pouvais, j’irais me faire couper les cheveux plus souvent.
Je constate aussi que les chantiers continuent sans précaution particulière, que ce soit pour installer un nouveau transfo, terrasser un futur emplacement d’immeuble ou refaire les réseaux d’adduction d’eau. Le village est perforé de toutes parts, le virus n’attaque pas les travailleurs venus d’ailleurs.
En revanche on apprend qu’il peut se transmettre par les livres, et donc à la bibliothèque (qui est fermée ici, mais chez vous : gaffe !).
Quant aux statistiques du blog, elles surexplosent, avec des lecteurs venus du Salvador, de Corée du Sud, du Costa Rica ou de Grèce… Passé mille par jour, je ne compte plus.
D’autant que ça ne veut rien dire.
La quantité de commentaires enregistrés ci-dessous (0 à l’heure où je poste) montre bien ce que les visiteurs cherchent ici : rien, sinon un petit frisson de curiosité vite étouffé sur l’air du « rien de sanglant ».
Il faudrait que je balance quelques grosses révélations bien saignantes, mais pas ce soir, j’ai pizza (oui, le plan de relance local passe par le soutien à nos deux pizzaïolos, merci eux). Et vous autres, portez-vous bien !

Jeudi 5 mars

Alors que même James Bond est repoussé par le virus, je me demande sincèrement – c’est-à-dire que je n’ai pas la réponse – si ce coronajournal est bien salutaire.
Il a suffi du petit post d’une amie sur fb pour que les statistiques de ce blog explosent. Et quand je parle d’explosion : les visites se sont multipliées d’un facteur cent (à ce jour, mais ça monte encore). Mon audience s’étend aussi géographiquement, avec des lecteurs venant de France, certes, mais aussi de Suisse, d’Espagne, des USA, des Émirats Arabes Unis, du Cambodge, du Sénégal, du Portugal, du Sultanat d’Oman, et d’Italie (un seul Italien malgré la proximité immédiate, le virus comme la connexion ayant sans doute du mal à franchir le Mont-Blanc).

Quand la fièvre monte il ne sert à rien de casser le thermomètre. Mais tout de même, cette ruée sur le tag Covid-19 doit bien être le symptôme de quelque chose. Sur Télérama (qui consacre quand même toute une rubrique de son site au Covid-19) on trouve aussi que ça parle trop du virus dans le poste.
Et si je me taisais ?
Attendre tout simplement que baisse la coronacuriosité fiévreuse.
T’abandonner, cher visiteur d’un jour, à tes coron’interrogations.

Mais que cherchent vraiment ceux qui suivent le lien fb et viennent jeter un œil ici ?
Lorsque voici déjà 12 ans j’avais titré un billet À l’ombre des morilles en fleurs, les chasseurs d’ascomycètes sauvages s’y étaient rués en rang serrés, explosant déjà furieusement mes stats : je savais bien alors ce qu’ils cherchaient et n’ont pas trouvé (mes coins à morilles).
Mais aujourd’hui ? Aucune idée…

Tenez, si vous avez une minute à m’offrir, dites-moi en commentaire ce que vous espériez en coronacliquant jusqu’ici.
Et, en soutien au Maire (présent et prochaine) ainsi qu’à tous mes compagnons de village, ceci :

Mercredi 4 mars

Une information intéressante : le virus s’arrête au panneau de sortie du village !
Explications : quelques commerces sont situés avant l’entrée administrative de la commune, et donc sur le territoire de la commune d’à côté, et ce bien qu’étant dans la continuité directe des bâtiments qui bordent la route principale. Un simple panneau marque ainsi la frontière qui sépare deux mondes, le libre et le confiné.
Ces commerçants-là n’ont reçu aucune information concernant le Covid-19, ni en termes de précautions à prendre ni en termes d’aides disponibles. Pas concernés, c’est tout. Du bon côté du panneau, bien protégés du virus de coronàcôté.
Ce serait drôle s’ils n’avaient pas les mêmes problèmes que les confinés. Le fromager souffre ainsi d’une baisse d’activité de 50% et se demande s’il ne va pas tout simplement fermer le temps que les esprits se calment. Son épouse – ils vivent à Annecy – se fait régulièrement apostropher sur l’air de « t’es inconsciente de nous approcher alors que ton mec travaille là-bas ! » Là-bas étant cette antichambre de l’enfer, signalée par un panneau, et où finalement nous ne vivons pas si mal.
AtallahDans une tribune publiée en Suisse, Marc Atallah scrute la façon dont le virus contamine surtout nos imaginaires et « réactive nombre de nos angoisses, celles de nantis qui se trouvent soudainement à la merci d’une réalité biologique qu’ils ne peuvent pas maîtriser. » Selon lui, le coronavirus exhibe notre dépendance à l’égard d’un ailleurs que nous méprisons (la Chine et ses Chinois), montre à quel point l’autre est toujours un danger, vecteur de nos désastres, et éclaire notre égoïsme.
Je rejoins sa question finale : comment vivrons-nous une fois cet épisode derrière nous ? Jusqu’ici – qui se souvient du mouvement des indignés, de Nuit Debout, ou de la liesse à la chute du Mur ? – la réponse semble avoir toujours été : comme avant.
En attendant, je salue les propos du Maire qui, dans son dernier mail d’information, nous exhorte à la solidarité citoyenne pour que ceux qui disposent d’Internet (et donc reçoivent ses mails) relayent l’information auprès de ceux qui n’en disposent pas. Fracture sociale, fracture numérique, saurons-nous les plâtrer… pour continuer comme avant ?

Mardi 3 mars

Faut-il y voir une victoire locale face au virus ? Le Monde fait son article du jour sur l’épidémie en Morbihan ET ce matin le soleil brille sur le village : conjonction lumineuse, les nuages et le Covid-19 s’éloignent ! Ce serait trop simple…
Le message quotidien de la Mairie pointe pourtant la bascule entre le 22 février, décrivant notre « village paisible où il fait bon vivre et où nous aimons nous retrouver au marché dominical et chez les commerçants si sympathiques », et le 23 février au soir où « le patient zéro est déclaré positif au coronavirus. » Plus rien ne sera jamais comme avant ? Allons…

Le Dauphiné titre sur les rayons de supermarché dévalisés. La boulangerie du coin nous a gardé une baguette et quelques bugnes. Si des nécessiteux annéciens veulent prendre le risque, nous partageons.
Oui, je déclare la bugne produit de première nécessité, na ! La chute de la croissance mondiale ne passera pas par nous.
Le soleil ayant brillé toute la journée, il me faut admettre que tout va bien. Je formule toutefois un vœu pour le Maire et les autres malades : portez-vous bien et revenez vite partager la paisibilité de notre village où il fait toujours bon survivre.

Lundi 2 mars

Rues toujours vides : faut-il blâmer la pluie torrentielle ou le virus ?
La postière – pas de masque, mais des gants – se recule d’un mètre avec un air effrayé quand mon épouse lui avoue qu’elle est réflexologue (oui, elle touche des gens, avec le mains !)
La couturière nouvellement installée déplore la psychose qui tient ses clients loin de sa pratique.
La Mairie continue dans son mail quotidien de nous recommander de limiter les sorties et répond aux « nombreuses questions que ces recommandations suscitent », notamment celle-ci : « Les Balméens peuvent-ils aller travailler ? » Ma réponse personnelle est non, bien sûr, cessons le travail contraint, partageons ce que nous avons et regardons le monde changer. Mais, ne disposant pas de 49-3 légitime, je ne peux pas faire passer cette motion sans discussion. Ce que la Mairie a prévu, puisque, dans sa réponse à la question concernant les commerces on peut lire : « bien entendu tout ce qui peut s’apparenter à un rassemblement est proscrit (vous pouvez faire vos courses mais pas discuter en attroupement devant les magasins.» Heureusement qu’il nous est encore permis de discuter en attendant à l’intérieur du magasin.
J’ai l’air de faire de l’ironie facile, mais je suis sensible au casse-tête que ce doit être de rédiger ce genre de recommandation de façon claire et exhaustive sans prendre un air totalitaire.
La pluie s’en fout, elle rince, elle rince.

Dimanche 1er mars

Lu en une du Dauphiné Libéré : le Maire du village aurait contracté la maladie.
J’ai passé une bonne heure avec lui et quelques-uns de ses adjoints lundi dernier, pour une réunion concernant le club d’escalade. Poignée de main et discussion enjouée, nous étions assis à 30 cm l’un de l’autre. Je l’espère assez solide pour terrasser le virus.
La place du marché a repris son statut de parking zone bleue.
La boulangerie était vide, la vendeuse scrutant la rue principale (oui, notre village a un côté un peu américain avec son artère main street) où aucun client ne se profilait. J’ai pris un sachet de viennoiseries de la veille en ayant l’impression qu’il y en avait plus que d’habitude : hier déjà le chaland est resté cloitré. Il faut préciser qu’il pleuvait dru, alors que ce matin un soleil accueillant fait déjà monter le thermomètre au-delà des 10°.
Aucune caissière à la supérette Casino, juste une employée cachée derrière son masque pour vérifier le bon usage des caisses automatiques. Pas de clients non plus.
Me fais-je un film, ou les rues et routes sont-elles particulièrement vides ? J’aime bien : plus de place pour les chants d’oiseaux.

CoronaVirés !

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 29 février, 2020
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Depuis deux jours les journalistes se ruent en masse sur ma petite bourgade. Toutes proportions gardées, bien sûr. Ce matin il y avait un pauvre présentateur, seul face à sa camerawoman, sur la place de l’église. Il venait rendre compte de… rien.
Le coronavirus a fait place nette (sur la place de l’église : c’est une astuce).

 

Il n’y a pas de grimpeurs sur le mur d’escalade ni de basketteurs dans la salle de basket, ou de lecteurs dans la bibliothèque, tous coronavirés.
Un arrêté du Maire du village a fermé tous les bâtiments communaux et interdit tous les rassemblements (il n’y a pas que chez nous). À juste titre, sans aucun doute : il n’y a rien de plus bête que de ne pas prendre de précautions face à une menace difficile à évaluer. Alors, on ferme le village.
Nous recevons des mails et des courriers réguliers nous informant de la situation. Le dernier nous informait du fait qu’il n’y avait pas de nouvelle information.
Cela devrait être rassurant… Il reste pourtant beaucoup de craintes, et personne dans les rues.

Les sièges sont vides et il y a peu de cheveux dans le bac à shampoing du salon de coiffure : les rendez-vous s’annulent aussi vite que le virus se propage dans les esprits. Aurait-on peur de se coronacrêper le chignon ?
Le boucher se trouve bien seul devant son étal, les caissières du Casino ont bien chaud derrière leur masque de rigueur, le débitant de tabac se cache pour tousser dans son coude, la presse a baissé le rideau, le marché de dimanche est lui aussi coronannulé.
Si ce n’était pas les vacances les écoles seraient coronafermées, mais elles le seront à la rentrée.
Personne n’ayant pensé à fermer le robinet il pleut comme viche qui passe. L’épidémie pleure sur le village.
Ce virus est-il une raison suffisante pour sortir de mon silence ? Peut-être pas, mais n’ayant rien à dire je me dépêche de l’écrire.

Un coup de sonnette ébranle ce silence.
Serait-ce le journaliste de la place, trop désespérément seul, qui vient chercher quelqu’un à interviewer ?
Non, c’est un livreur de chez Amazon. Il me pose un colis pour le voisin absent. Pendant l’épidémie les affaires continuent.
Seul souffre le petit commerce de proximité, tout coronabloqué.
Les géants qui font traverser la planète à des produits commandés en un clic n’ont que faire d’un virus tant qu’il n’attaque pas leur système informatique.
Notre système immunitaire nous recommanderait pourtant d’aller chez le boucher, le coiffeur ou au marché plutôt que d’ouvrir nos portes à Amazon dot com.
Nos portes sont comme nos cœurs. Sachons les ouvrir à ce qui le mérite (jamais je n’aurais osé une telle note de guimauve : je dois coronacouver quelque chose).

Et, comme le rappelait une chroniqueuse de la télé, pendant qu’on suit le virus à la trace, heure par heure, on ne parle pas des choses qui fâchent, comme les retraites ou les matraques. Pourtant, le gouvernement semble infecté au virus du 49.3. Allez savoir qui sera le premier malade à succomber…

Edit : je tiens un petit journal quotidien de mon humeur sous virus ici (clic).

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Un nouveau mail municipal m’interdisant de quitter le village pour autre chose que me nourrir (restaurant ?) ou me rendre à un rendez-vous médical, je reste lire au coin du poêle. C’est De Pierre et d’os, de Bérengère Cournut chez le très stable Tripode.

 

C’est pour un concours

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 1 février, 2020

Il y avait concours de poésie sur le thème du courage dans les médiathèques autour de chez moi. La poésie, je ne connais pas bien (et le courage non plus diront certains), mais j’ai essayé. Il fallait traiter le sujet en quinze vers, librement je crois.

Alors, voici :

 

Mon tout petit

Mon courage est tout petit, il tient dans la main
comme un oiseau qu’il ne faut pas serrer de peur qu’il s’écrase
il me suffit pourtant face aux petites choses
un peu comme un câlin ou un lever matin
quand ce qui pèse du monde alourdit mes envies

Mon courage est silencieux, on ne l’entend presque pas
moi-même parfois j’oublierais qu’il est là
mais il fait taire mes peurs et murmure que
je suffis, oui, je suffis bien pour aller voir plus loin
allez avance, vas-y, c’est par là, tu verras

Mon courage est transparent, souvent il s’efface
devant le courage d’autres gens, toujours si flamboyants
j’attends donc qu’ils aient parfois besoin de moi
et alors je suis là, mon petit courage et moi
bien peu de chose en soi, tant pis, ça suffira

Illustration : Crescence Bouvarel

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Tout en poétant plus bas que mon luth j’ai poursuivi la traversée de Jérusalem, d’Alan Moore, dans la traduction de M. Claro.

Dans le texte

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 24 janvier, 2020

En rentrant de la capitale israélienne, le Président de la République Française a eu quelques mots que nous a rapportés le journal Le Monde. Je ne sais s’il s’agit d’un verbatim, je vous les livre donc tels qu’ils sont retranscrits par le journaliste :

La dictature c’est un régime où une personne ou un clan décide des lois. Une dictature c’est un régime où l’on ne change pas les dirigeants, jamais. Si la France c’est ça, essayez la dictature et vous verrez ! La dictature, elle justifie la haine. La dictature, elle justifie la violence pour en sortir. Mais il y a en démocratie un principe fondamental : le respect de l’autre, l’interdiction de la violence, la haine à combattre. 

Que voyons-nous en France.
Un clan de politiciens inféodés aux détenteurs de richesses, qui décident de lois favorisant ces même détenteurs de richesses.
Citons simplement les lois sur l’impôt (fin de l’ISF), sur la production de richesses (loi Travail), sur la solidarité intergénérationnelle (réforme des retraites orientée vers un système de capitalisation au profit des gestionnaires de richesses).
Mais aussi l’absence de lois fortes sur l’environnement, la répartition des produits du travail ou le renforcement des services publiques, lois qui freineraient la production éperdue de richesses avec toujours l’argument de la rentabilité, de la compétition internationale ou du nécessaire développement de solutions alternatives avant toute évolution, même vitale : l’essentiel est de capter le plus de richesses possible ici et maintenant.

Des dirigeants qui ne changent pas sur le fond, même si les personnes se succèdent, chaque élection étant présentée au final comme une fausse alternative renforcée par le concert médiatique : moi ou le chaos de l’extrême droite.

Des haines justifiées ? Celle du gréviste qui « prend en otage les citoyens qui veulent travailler », et donc freine la production de richesses. Celle du profiteur qui, non content d’être pauvre ou usé, a l’audace de percevoir ses droits aux miettes de la richesse. Celle du migrant, un sous-être que l’on peut rejeter, pourchasser, violenter, enfermer, déporter, ceux qui l’aident pouvant même encourir eux-aussi les foudres de la justice.

Quelles violences sont justifiées en France ? Celles des forces gouvernementales contre ceux qui osent briser des vitrines ou des statues, voire des portes de ministère, ou simplement passent au mauvais endroit au mauvais moment. Contre aussi ceux qui ont l’outrecuidance de vouloir rendre compte de ces violences. On s’interdira même de parler de violences policières devant le spectacle d’acharnement à la matraque, au gaz, à la grenade ou à l’éborgneuse portative. Circulez, rien à voir !
Ce qui justifie ces violences ? L’atteinte à la propriété, premier sacrement de la production de richesse.
Mais nous ne sommes pas en dictature : ces violences n’ont pas pour but de s’en sortir. Ou alors, une dictature de la production de richesse, totalitarisme qui règle tous les détails de nos vies et ne nous laisse que le choix de nos distractions.
J’ai le sentiment que notre démocratie ne s’en sortira pas, justement.

Heureusement qu’un principe fondamental dirige notre démocratie.
Selon un tel principe, quel est cet « autre » que l’on doit respecter en démocratie française ? Le propriétaire, le dirigeant, l’autorité, la force légitimée par l’autorité.
Quelle violence interdire ? Celle du démuni, du floué.
Quelle haine combattre ? Eh bien là, on ne sait pas. Peut-être la tâche est-elle trop vaste, les feux trop attisés, l’écurie trop sale.

Selon le Président encore : tous ceux qui aujourd’hui dans notre démocratie, se taisent sur ce sujet, sont les complices, aujourd’hui et pour demain, de l’affaiblissement de notre démocratie et de notre République.

Voilà. Par ces quelques mots bien naïfs j’ai le sentiment de me dégager de cette vilaine et honteuse complicité, aujourd’hui et pour demain. Grâce à toi, lecteur démocratique, la République en ressort plus forte.
Merci M. Le Président. À vous, maintenant.
Car vous ajoutez :

dans une démocratie, on a un devoir de respect à l’égard de ceux qui représentent et votent cette loi, parce que précisément, on a le pouvoir de les révoquer. On a l’interdiction de la haine, parce qu’on a le pouvoir de les changer !

Avec tout le respect que je vous dois, sans haine (sans arme ni violence, d’ailleurs) j’aimerais bien vous voir changer. Ai-je ce pouvoir ? Merci de me rassurer.

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Pendant que notre bon président prenait l’avion, je me contentais de lire Jerusalem, d’Alan Moore, traduit par l’impressionnant Claro.

La Bonne Année

Posted in Admiration,Vittérature par Laurent Gidon sur 17 janvier, 2020

J’éprouve une forme de plaisir primal à croiser de gros animaux sauvages près de là où je vis. Signe peut-être que nous n’avons pas tout salopé et que des bestioles imposantes tolèrent notre impact sur leur environnement.

Photo Mickael26

Ce matin de janvier frisquet nous prenons la route qui trace à travers la montagne au-dessus de la maison. Nous allons grimper. Au sortir d’un bois je jette un coup d’œil au pré sur la gauche et alerte tout de suite mon fils à mes côtés : « Là, regarde, deux biches. » Elles broutent à quarante ou cinquante mètres de notre passage bruyant et fumeux.

Un kilomètre plus loin c’est toute une harde de chamois qui a quitté la forêt et arpente le pré dans le brouillard de l’aube. Je ralentis, bercé par cette magie matinale. L’occasion pour mon fils de me rappeler ce chamois solitaire qui avait traversé en longues foulées, juste devant nous, la piste de ski de Fernuy à la Clusaz, l’hiver dernier.
Notre terrain de jeu est aussi son espace vital. Notre présence lui a fait un peu peur, il n’a pas traîné pour disparaître dans le bois des Encarnes. C’était la première fois que j’en croisais un ici, étant plus habitué à les voir sur les rochers ensoleillés qui dominent le chemin de retour en bas de la combe de Borderan.

Ce soir encore, je tourne la tête vers le pré de gauche en rentrant derrière la montagne qui me cache le soleil couchant, l’œil attiré par une envie. Je fais bien : un grand héron cendré me suit du bec.

Au moment où les hommes entre eux semblent ne se vouloir que du mal, la présence de ces grands animaux à valeur de double message pour moi. D’une part, s’ils peuvent voisiner avec nous c’est que nous ne sommes pas si néfastes. D’autre part, ils reprennent possession du territoire d’où nos excès les avaient chassés, peut-être dans l’attente de notre prochaine disparition.

Cette ambivalence du présent, toujours prêt à basculer d’un côté ou de l’autre me semble être l’annonce contenue dans la forme numérale de l’année. 2020, l’année d’équilibre, 20 d’un côté, 20 de l’autre, et nous sur le moyeu, à nous demander dans quel sens faire pencher la balance.

C’est un peu l’idée qui traverse la petite nouvelle que j’ai écrite, comme chaque année, pour saluer l’an nouveau : 2020 est entre nos mains.

Alors, qu’elle vous soit douce !

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C’est justement Hommes entre eux de Jean-Paul Dubois que je lisais lors de ces rencontres animales.

La République en pièces (et en billets)

Posted in Admiration par Laurent Gidon sur 9 janvier, 2020

Je me suis fait flasher hier par un radar automatique. J’étais seul sur une voie rapide à l’entrée d’un tunnel, à quelques kilomètres au-dessus des 70 réglementaires. Coïncidence ? Ce matin est dévoilée une enquête du journal en ligne d’investigation Reflets info sur la machine à cash que représente le marché des radars automatiques.

Radar Machine à cash

Radar – La Machine à cash – CC

Vous pouvez la voir ici. C’est énervant, mais salutaire. Partagez-la, ça soulage.

On y voit confirmé ce que l’on sait déjà sur la façon bien rodée dont la République est mise en pièces et en billets dans la poche des petits malins qui nous gouvernent et de leurs amis, les deux casquettes étant interchangeables (voir le pantouflage de Thierry Breton chez Atos, entreprise ayant été choisie pour le marché global de la mise en place des radars et du traitement des PV électronique).

Le principe est toujours le même.
D’abord, on impose aux Français de coûteuses innovations pour leur bien.
Répondez : vous préférez que des caméras surveillent tous vos faits et gestes, ou que des malfrats se sentent libres de violer votre fille ou dépouiller votre grand-mère dans un coin sombre ?
Répondez : vous préférez qu’un radar vous suivent à la trace sur la route ou que toute votre famille soit mise en charpie par un chauffard ivre sans permis et probablement sans papiers ?

Ensuite, que vous soyez convaincu ou pas, on passe en force. Il faut voir Nicolas Sarkozy marteler, face à l’Assemblée Nationale, les arguments en faveur d’une mise en place urgente des radars automatiques : des milliers de vie à sauver, grande cause nationale, pas d’obstruction !
L’urgence de sauver des vies : incontestable.

Cette urgence permettra dès 2003 de mettre en place des marchés publics favorisant certaines entreprises, aucune autre n’étant en capacité de répondre dans les temps. Depuis, de favoritisme en surfacturations, des millions ont été siphonnés.
Que fait la commission européenne ? Rien, puisqu’elle n’agit qu’en faveur de la mise en concurrence des services publics pour les brader au privé. Dans le cas des radars français le droit de la concurrence est bafoué au bénéfice du privé, donc motus !
Je vous laisse voir la vidéo pour comprendre comment cet argent est extrait de nos poches à tous.

Un scandale ? Sans doute. Mais notre indignation n’y changera rien. Elle n’est que temporaire.
La multiplication des scandales tient lieu de couverture.
Un journaliste court un lièvre, le met au jour – scandale ! – tout le monde en parle un moment, interroge les politiques mis en cause, lesquels gagnent du temps en niant toute irrégularité dans leurs actes ou décisions… le temps qu’un nouveau scandale soit mis au jour, un autre lièvre pris dans les phares, un autre engouement médiatique.
Ouf, les politiques mis en cause respirent.
Certes, ils sont probablement cités dans le nouveau scandale, mais ils sauront de nouveau temporiser jusqu’au prochain lièvre. Certains cumulards risquent de finir par se faire prendre – un procès récent le démontre – mais tant qu’ils ne sont pas en prison et que leurs électeurs leur conservent toute leur confiance, la machine à cash tourne.

Peut-on vraiment leur reprocher ce mode de prédation ? Non, bien sûr puisque ce système respecte les trois valeurs clés de la République Française : liberté, égalité, fraternité.
Liberté du renard pour se servir dans le poulailler républicain.
Égalité des gens normaux devant la force gouvernementale.
Fraternité des dominants pour se partager le poulailler.
Des milliers de vies sauvées, des millions d’euros dans la poche des renards, l’opération est rentable.

Y a-t-il une solution ? Pourrait-on sauver des vies sans que les prédateurs se gavent ?
Sans doute, mais elle ne passe pas par le massacre des radars automatiques, action qui ne fait que coûter de l’argent public. Les radars sont remplacés à grands frais, les prédateurs se frottent les mains.

Faut-il s’attaquer aux entreprises prédatrices ou aux politiciens impliqués ?
Sans doute, mais comment ? Dans un état de droit, la justice est la seule voie possible.
Une action collective de 65 millions de Français ? Allons donc !
Non. Mais soutenir ceux qui déposent plainte en notre nom, comme Anticor, oui. Faites-le !

Et relayez la vidéo avec le mot clé #Enqueteradar

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Pour me rassurer sur l’état de la France en vérifiant que c’est pire ailleurs, je lis J’ai couru vers le Nil, du grand et courageux Alaa El Aswany traduit par Gilles GAUTHIER.

Comment ça vient ?

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 26 décembre, 2019

À force de donner mon sentiment sur l’état du monde j’en oublie le côté écriveur de ce blog.

Une récente interrogation sur la naissance d’une séquence et des éléments qui la composent me l’a rappelé. Il ne s’agit pas de conseil d’écriture – pour les conseils je vous recommande Lionel Davoust – mais de questionnement sur le « comment ça vient » et surtout la part de hasard dans l’imbrication finale.
Sans réponse, mais avec étonnement.

Voici ce dont je me souviens sur la façon dont s’est imposé en trois étapes la mécanique d’une scène.
Dans un roman choral j’ai en tête l’idée d’une rencontre : un journaliste doit venir interroger un des personnages clés de l’intrigue, personnage que le texte n’a encore qu’effleuré.
Je ne sais pas pourquoi, en cours d’écriture je retarde cette rencontre par des descriptions trop précises (la route, le jardin, la maison…) jusqu’au moment où le journaliste se prépare à frapper à la porte-fenêtre de la terrasse. Là, le personnage devrait venir ouvrir, mais…

Frapper au carreau devrait suffire. En effet, ça bouge dans la pénombre. Je scrute : ce n’est qu’un chien qui se jette, silencieux, sur la poignée intérieure. Je recule en espérant qu’il ne sait pas ouvrir. Un tel molosse qui n’aboie pas, c’est un tueur ! J’entends ses griffes crisser sur le bois.

D’où sort ce chien ? Il vient de s’imposer à moi, comme pour retarder encore l’entrée en scène du personnage. Bon, j’accepte, je garde le chien. Mais pourquoi en silence ? Pourquoi me revient en mémoire le fait que les chiens de garde aboient, mais pas les chiens d’attaques ? Peut-être pour l’effet de surprise et de menace qui plane maintenant sur cette rencontre. OK.
Mais plus tard, quand un autre personnage entre en scène, je dois m’accommoder du chien. Qu’en faire ? Je ne veut pas qu’il détourne l’attention de nouveau. Voila ce qui me vient :

Le type entre, tenant par le collier son chien qui tire et griffe le parquet.[…] Un ordre sec couche le chien à ses pieds. Il ne bougera plus, mais ne me quittera pas des yeux.

Un chien très bien dressé donc, presque une arme dans les mains de son maître. Je ne sais pas encore ce que j’en ferai, mais je garde.
Puis vient la scène finale. Elle est racontée par le journaliste qui doit donc être présent, mais ne pas intervenir. Il s’agit d’un meurtre. D’accord, le journaliste n’est qu’un témoin – je l’ai d’ailleurs appelé Thomas – mais pour quelle raison n’intervient-il pas ?
Le chien !

Il se penche dans sa voiture et en ressort avec un fusil de chasse dont il referme la culasse d’un claquement expérimenté. Paul n’a pas bougé de derrière sa portière. Brachet pointe l’arme droit sur lui. Sandra gémit à côté de moi. Je n’ai pas le temps de la retenir, elle sort du bois en hurlant. Je ne sais pas ce qui me prend, mais je la suis. Je crie « Stop ! » sans avoir à qui je m’adresse vraiment, sans même être sûr que mon cri franchit mes lèvres tant j’ai peur. Je rattrape Sandra et la retiens. Brachet ne nous regarde même pas. Il a juste un coup de menton dans notre direction et un claquement de langue. Le chien démarre comme une fusée silencieuse pointée sur nous.
Il s’est passé quelque chose en moi. Mon naturel aurait dû me pousser à tourner casaque et m’enfuir. Au lieu de cela j’ai retenu Sandra derrière moi pour lui faire un rempart de mon corps tremblant. Je n’en suis toujours pas revenu ! Tout s’est ensuite mélangé dans un espace-temps indistinct.
La voix de Brachet criant à Paul qu’il lui avait bien précisé de venir seul.
Les crocs bavants du chien qui se referment sur mon avant-bras en protection de ma gorge.
Le cri de Sandra qui me repousse et court vers Paul.
Le coup de feu qui se confond dans mon esprit avec le craquement de mon cubitus.
La tête de Paul explosant en une fleur de sang.
Le voile noir tiré sur mes yeux alors que j’entends un second coup de fusil suivi du bruit de quelque chose de lourd tombant à l’eau.

Je ne sais toujours pas d’où venait ce chien. Lorsqu’il est apparu dans l’histoire je n’avais encore aucune idée du rôle qu’il jouerait à la fin. Je sais juste qu’à un moment, j’ai écrit «  ce type possède un chien dressé comme une arme ».

Quelle est la part d’intuition ou de jeu avec l’inconscient lorsqu’on se met en position d’inventer quelque chose ? Je me suis fait offrir à Noël le dernier livre de Jean-Claude Carrière, Ateliers.
Dans le premier chapitre il décrit l’entraînement auquel l’a soumis Jacques Tati lorsque Carrière a commencé à travailler avec lui. Le cinéaste avait pour habitude de les inviter à questionner tout ce qu’ils voyaient : cet homme qui mange une banane, où va-t-il jeter la peau, que peut-il se passer ensuite, ce passant va-t-il marcher dessus, l’éviter, se cogner dans quelqu’un d’autre en l’évitant… Cet entraînement poussait à tirer tout le parti narratif possible d’une situation initiale simple.

Cela n’explique pas l’origine de mon chien, mais peut-être me suis-je soumis au même type d’entraînement, inconsciemment.

Plus de Chance que d’autres est le douzième roman que j’écris.
Il n’est pas totalement achevé, j’attends les retours de ma première lectrice, mais il est possible qu’au cours de l’écriture de ces douze histoires, toutes différentes, allant du roman d’apprentissage pour ado au polar le plus noir en passant par la SF et la Fantasy, je me sois entraîné l’intuition à prévoir ce dont j’aurai besoin dans une scène future, à le capter dans ce qui me traverse, et surtout à l’accepter pour en faire usage lorsque le besoin sera là.

Aucun enseignement à tirer de mes façons de faire, chaque écriveur dispose probablement des siennes propres et des doutes qui vont avec, mais au moins un peu de curiosité satisfaite.

Joyeux Noël !

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Tout en achevant mon roman j’ai poursuivi mon intégrale Jean-Paul Dubois avec Je pense à autre chose que m’a prêté l’ami Étienne : merci !

 

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