Comme ça s'écrit…


Joyeux Noël !

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 23 décembre, 2017
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Pour le titre de cet article, j’ai préféré faire simple, sans sous-entendu ni second degré. L’époque n’est pas à l’ironie.
Et pour vous souhaiter un joyeux Noël, je n’ai rien trouvé de mieux que de vous proposer le petit texte troussé l’an dernier, comme chaque année, en guise de carte de vœux.
Mes clients à qui je l’envoie doivent me prendre pour un doux dingue, une sorte de Bisounours à poil dur, indécrottable. Tant pis. Les bons sentiments ont meilleur goût, à l’usage, que les mauvais.

 

La boîte à vœu

 

Déjà novembre. Petit garçon se désole de ne pas savoir quoi commander pour Noël.
Il a tous les catalogues ouverts devant lui. Tous les catalogues, de tous les magasins de jouets, et même ceux de vente par correspondance. La boîte aux lettres en est remplie chaque jour. Gentille maman les a mis de côté pour petit garçon. Elle voulait les regarder avec lui, rêver un peu, se projeter dans la féerie de Noël. Mais gentil papa a commis une petite erreur en les montrant à petit garçon sans préparation.
Petit garçon a plongé dedans. Il ne sait plus où donner de la tête. Des centaines de coffrets Légo, des dizaines de robots à monter soi-même, près de trente boîtes de crayons et de feutres et de peinture et de pastels et de méthodes pour tout dessiner, du cheval galopant au Faucon Millenium, et puis des panoplies de pirates, de Spiderman, de Superman, de truc-machinman, de quoi se maquiller en Zombieman ou en Cow-boyman (ça se maquille, les cow-boys ?)… Il a même regardé les pages sur fond rose, oui, même s’il sait bien que ce n’est pas pour lui, petit garçon. Lui c’est les pages bleues, forcément, mais il y a quand même des trucs sympas sur les pages roses et il se demande s’il ne prendrait pas aussi cette belle batterie de cuisine en plastique, parce que, quand même, faire cuire son manger c’est cool.
Petit garçon a commencé à faire une liste en notant tout ce qui l’intéresse, avec le titre du catalogue et la page, on ne sait jamais. Mais il voit bien que ça va prendre des lignes et des lignes et des heures à recopier tout ça, alors il corne les pages des catalogues, et puis finalement il arrache celles qui l’intéressent et il les rassemble par thème, et ça fait un énorme tas de pages. Il sait bien que le Père Noël ne lui apportera pas tout ça, et il se désole parce qu’il ne sait pas quoi choisir, et donc quoi enlever.
— Tu n’as qu’à utiliser la boîte magique, lui dit gentil papa qui cherche peut-être à rattraper discrètement son erreur.
— Quelle boîte magique ?
— Celle-ci, lui répond gentil papa en lui montrant une petite boîte en carton avec un couvercle qui se soulève.
— Qu’est-ce qu’elle a de magique ?
— C’est une boîte à vœu. Elle réalise ton vœu le plus cher, celui que tu souhaites le plus fort.
Réaliser les vœux ? La boîte n’a rien d’impressionnant, pourtant. Plus petite qu’une boîte à mouchoirs, en carton brut, sans rien d’écrit dessus, même pas quelques étoiles ou un tourbillon arc-en-ciel pour faire magique. Petit garçon a un doute.
— C’est sûr ?
— Sûr de sûr. Ça marche à tous les coups.
— Et comment ça marche ?
— Tu écris ton vœu sur un bout de papier en pensant très fort que c’est ce que tu veux vraiment vraiment. Et tu mets le papier dans la boîte. Après, il n’y a plus qu’à attendre Noël. C’est magique, ton vœu se réalise.
— Wouah ! Elle fait tout ce que je veux ?
— Oui, n’importe quel vœu, mais juste un. Le plus important pour toi.
— Je peux mettre « Je veux un sabre laser en vrai de vrai qui marche » et j’en aurai un ?
— Oui, tu l’auras. En vrai de vrai qui marche.
Alors petit garçon écrit qu’il veut un sabre laser en vrai de vrai qui marche et il met le papier dans la boîte magique et il attend en la regardant, plein d’espoir. Noël, c’est encore dans trois semaines.
Gentil papa a posé la boîte sur la table du salon. On la voit bien. Elle n’a toujours rien de bien impressionnant, mais quand on sait ce qu’elle contient, elle devient très très importante. Petit garçon la regarde souvent. Surtout lorsqu’il a fait le tour de sa pile de pages de catalogues. Tous ces jouets, et un seul vœu dans la boîte… Alors bien sûr, dès le lendemain il demande à son gentil papa ce qu’il se passe s’il ne veut plus vraiment vraiment ce qu’il a mis dans la boîte.
— Facile, le rassure gentil papa. Tu ouvres la boîte, tu retires le papier que tu y avais mis et tu en mets un autre.
— Je peux pas mettre deux papiers ?
— Ah, non, un seul papier, sinon ça ne marche pas.
— Mais, si j’enlève le sabre laser, ça veut dire que je l’aurai pas ?
— Non, tu ne l’auras pas. Quand tu enlèves un vœu, il ne se réalise plus. Mais tu peux changer de papier tant que tu veux. Jusqu’à Noël, et là ton dernier vœu se réalise.
— Chouette, alors je change.
Et tous les jours, parfois plusieurs fois par jour, petit garçon retire son papier de la boîte pour en mettre un nouveau. Jusqu’au jour où il trouve dans la boîte un papier qu’il n’y avait pas mis.
— Papa, j’ai jamais demandé un robot mixer à cuisson intégrée.
— Ah, non, ça c’est mon vœu à moi.
— Mais… t’as enlevé mon vœu pour mettre le tien ?
— Ben, oui. Je ne t’avais pas dit ? Désolé. Il n’existe qu’une boîte magique. C’est celle de toute la famille.
— Mais… c’est pas juste ! Et mon vœu, alors ?
— Tu n’as qu’à enlever le mien et remettre le tien.
— Ah, oui… Tu seras pas triste ?
— Si toi tu es content, je serai sûrement content aussi.
— Chouette alors ! Je vais être très très content, tu vas voir.
Et le petit garçon jette le robot mixer pour remettre son dinosaure à pédales.
Le lendemain, il trouve un vœu de Ferrari Testarossa rouge pétard – sûrement un vœu de gentille maman – qu’il jette après un moment d’hésitation pour le remplacer par une panoplie de Tarzan avec les muscles et tout. Et cela continue, tous les jours, voire plusieurs fois par jour. Papa et maman se passeront de leur cafetière autonettoyante, de leur matelas waterbed aquarium ou de leur klaxon trois tons lumineux. Ce qui compte, c’est le vœu qui va rendre petit garçon très très content, n’est-ce pas ? Et tant pis si les vœux précédents ne se réalisent jamais.
Jusqu’au jour où petit garçon tombe sur un vœu qu’il hésite à jeter.
Il relit le petit papier attentivement, le retourne pour voir s’il n’y a rien d’autre… non, c’est tout. Il regarde avec un soupir le vœu qu’il vient de griffonner – un château fort avec lance-flammes et déversoir d’huile bouillante – puis remet le vœu de papa-maman dans la boîte. Il ne froisse pas le papier du château fort, on verra plus tard, mais pour l’instant il réfléchit un peu.
Le lendemain, il rouvre la boîte, relit le petit papier, et le remet dedans. Tant pis pour son kit espion avec jumelles de vision à travers le brouillard, il ne l’aura jamais. Il préfère ça plutôt que ne jamais voir le vœu de la boîte se réaliser.
Et ainsi de suite jusqu’à la veille de Noël. Tous les jours il écrit un vœu en pensant très fort qu’il le veut vraiment vraiment, mais en lisant le vœu de la boîte il renonce.
Il ne sait pas s’il doit se sentir triste ou content d’avoir trouvé dans la boîte un vœu qu’il souhaite plus que tout le reste. Forcément, il hésite encore. Il regarde sa pile de pages de catalogues, toutes froissées d’avoir été tellement lues, relues, retournées, auscultées. Même le Père Noël ne s’y retrouverait pas. Il faudrait vraiment que petit garçon y déniche son plus gros vœu, son vœu fétiche, pour le mettre dans la boîte magique.
Mais dès qu’il ouvre la boîte, il regarde le petit bout de papier avec les quelques mots écrits dessus, et il referme la boîte sans y mettre son vœu. Tant pis, il reste sur le vœu de la boîte. Ce n’était même pas son vœu à lui, mais ça c’était avant. Il ne savait pas ce qu’il voulait, avant. Maintenant, il veut ce vœu, et pour les cadeaux normaux il faudra faire confiance au Père Noël.
Il a raison, petit garçon, parce que le matin de Noël il trouve trois des cadeaux qu’il avait demandés à la boîte à vœu avant de les retirer. Il est tout content, et encore plus content lorsque, après avoir déballé ses cadeaux et commencé à jouer avec, il voit la boîte à vœu sur la table du salon.
— Papa, maman, j’ai eu mes cadeaux et en plus le vœu de la boîte magique va se réaliser !
Et puis, soudain, un doute le traverse.
— Elle est pas vraiment magique, ta boîte, hein, papa ?
— Si, bien sûr que si. Tu vois bien que le vœu qu’elle contient commence à se réaliser.
— Mais, si j’avais mis « je veux un vaisseau spatial intergalactique », la boîte n’aurait pas pu me le donner, non ?
— Peut-être que si, on ne saura jamais.
— Mouais… tu as triché, papa. Vous avez triché.
— Non, on a eu confiance en toi. Nous savions que tu choisirais le meilleur vœu. Celui qui se réalisera à coup sûr. C’est ça, la magie de la boîte : elle permet aux parents de voir combien leurs enfants sont grands.
— Ah… et l’année prochaine, tu crois que vous allez encore m’avoir ?
— L’année prochaine, on verra bien. Mais j’ai l’impression que nous n’aurons plus besoin de la boîte à vœu.
Petit garçon tend la main vers la boîte, l’ouvre et déplie le petit papier. Il le connaît par cœur, mais il le relit quand même…
« Vœu pour 2017 : vivre heureux avec tous ceux que j’aime. »
C’est vrai que c’est magique, un vœu qui se réalise.

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2 heures et 45 minutes

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 7 décembre, 2017

C’était un concours de nouvelles, il fallait écrire son texte en une nuit : le sujet tombait le soir à 23 heures sur le site du concours et le texte devait être envoyé avant 8 heures le lendemain matin.

Du sujet, je me rappelle seulement deux contraintes. Il devait y avoir un bruit revenant tout le temps et cette phrase : « Ils font les mêmes pour homme ? »

Je n’ai pas gagné ce concours, mais en ces jours d’hommages mortuaires j’ai envie de partager ma participation.
Juste une chose avant de vous laisser : si l’envie vous en prend, lisez en écoutant cette musique.

2 heures et 45 minutes

Vous n’avez jamais vu un soleil pareil. Il martèle la plaine, frappe les hauts créneaux de roche qui en jaillissent comme des chicots cariés et se pulvérise sur le pauvre corps de Bertrand, langue rose minuscule perdue dans cette bouche de l’enfer.
Il serait prêt à bouger s’il savait où aller.
Mais, entre ses deux oreilles, rien d’autre qu’un grand blanc cotonneux.
Clap !
Le son bref semble libérer Bertrand qui réinvestit le présent et peut s’approcher à pas hésitants d’une route de poussière ocre, brisé d’ornières. Gauche ou droite ? La plaine est idéalement vide des deux côtés, comme pour faciliter l’indécision.
Un roulement de charrette broie le silence. Elle se rapproche. Un cheval baie, deux personnes assises, dont une femme belle à se damner sous son chapeau à voilette, et des bagages sous une bâche à l’arrière. Ils passent devant Bertrand sans même le voir. Et d’où vient ce souvenir de musique dont les violons en spirale lui remonte le cœur ? Dans quelle fondrière du réel Bertrand est-il venu s’engloutir ? Rien ne le raccroche plus à un quelconque passé, juste un nom qu’il sait être le sien et cette traversée de charrette qu’il jurerait avoir déjà vue, mais pas dans son époque.
Clap !
Il suit alors la piste, jusqu’à une vaste baraque de bois qui se dessine dans l’air crispé de lumière.
Devant, la charrette à l’arrêt, des chevaux frémissants, un fourgon blindé aux portes béantes et trois cadavres qui nourrissent déjà la terre. Bertrand n’a pas sa place dans cette violence. Il sent qu’il ne devrait pas être ici. Comme s’il vivait la scène du mauvais côté. Il pousse le double battant. L’intérieur, à peine éclairée par les défauts de planches mal dégauchies, vibre d’une tension poisseuse. Un grand type à rouflaquettes sous chapeau noir – Bertrand ne voit pas bien, mais pourtant si, il porte aux poignets des menottes à la chaîne brisée – et quatre gaillards vêtus de cache-poussière fatigués encadrent un homme accoudé au bar de bois brut.
Cet homme… Où Bertrand a-t-il déjà vu un tel homme ? Cette veste élimée et trouée sous l’épaule, ce visage impassible, taillé dans un acajou noueux, percé d’yeux tellement fixes qu’on se perdrait dans leur puits de métal. D’où vient qu’il ait le sentiment de le connaître ? Un rêve, peut-être.
Pourtant, cette ambiance de western lui paraît si réaliste. Bertrand en perçoit toutes les sensations, chaleur, sécheresse, odeurs, sueur à gouttes enchaînées… Réel, tout cela, très réel. Alors quoi ? Comment est-il venu tremper dans ce remake de…
Clap !
L’homme à la veste attrape un des cache-poussière et retient son porteur qui allait sortir. Le grand à rouflaquettes se retourne :
— Tu t’intéresses à la mode masculine ?
— Ah… Ils font les mêmes pour homme ?
Bertrand se fige. Quelque chose ne cadre pas. Une impression de déjà vu qui dérape. Quelqu’un n’a pas joué le bon rôle. Et ça le met en colère. On ne doit pas toucher à ce souvenir qui semble être son dernier, le seul qui lui reste.
Heureusement, le temps reprend son cours normal, attendu. Rouflaquettes-menottes passe devant Bertrand et sort en tintant des éperons. Quelques notes d’un banjo l’accompagnent, entre sautillant et mélancolique. Dans quel monde la musique accompagne-t-elle les personnages ? Cela n’a aucun sens. Bertrand se sent piégé dans une réalité qui le tolère, mais seulement comme spectateur. Il y a eu une erreur au tirage de la grande loterie, et le mauvais numéro, c’est lui. Il perd la tête. Son équilibre se vrille comme on tord un linge humide. Il plonge dans un ailleurs sombre et silencieux.
Clap !
Une porte entrouverte a éventré la nuit. Dans la lumière qui s’en échappe, le canon double d’un fusil. Le coup part au hasard, un cri, puis ce galop dans l’air immobile. La porte se referme. Bertrand sait, plus qu’il ne sent, qu’un danger est là, dehors autour de lui. Il s’approche d’une fenêtre faiblement éclairée. À l’intérieur, la pénombre s’agite.
Une femme. Non, LA femme ! Celle de la charrette, celle aux violons enivrants. Elle a peur et s’agite pour ne pas y penser, fouille, vide les tiroirs, ouvre les malles dans cette bâtisse en rondins qui voudrait ressembler à un charmant cottage irlandais. Quel secret cherche-t-elle dans la nuit vaine ? Pourquoi cette urgence panique ? Bertrand se retient de lui crier « Gare ! ». Mais d’où lui viennent ces impressions de spectacle parfaitement millimétré, dont il connaîtrait chaque fil sans parvenir à renouer la tapisserie ?
Clap !
Des images en accéléré, des coups de feu, des coups de pute, des billets qui change de main et redistribuent les cartes d’un jeu de la mort, le tout sous un lancinant grincement parfois bousculé par des soupirs de chaudière. Opéra bruitiste éclaboussé de sang.
Clap !
Le soleil du matin a repris son travail de forge sur le décor vide de la bâtisse. Mais le vide se remplit : des travailleurs, qui creusent, portent, posent, autour d’un monstre de fer haletant sa vapeur, rampant sur la plaine qu’il strie d’une double trace brillante. Le train est là, poussant violemment devant lui la destinée d’un continent.
Bertrand le sait. Il a déjà vu ça. L’a-t-il vécu ? Ou son rêve percute-t-il la vision d’un autre ?
Clap !
Indifférent à l’asthme bruyant du train en marche, l’homme à la veste beige trouée est assis sur une barrière. Bertrand s’approche, comme s’il voyait en lui l’œil d’un cyclone qui l’aurait arraché à son monde. Il est celui qui sait, sorti du flou pour boucler l’histoire, remettre le monde en place.
Sur sa barrière, l’homme taille un bout de bois. Son ceinturon enroulé autour du Colt est posé près de lui. Comme si on le lui avait soufflé à l’oreille, Bertrand a la conviction que lorsqu’il aura fini de tailler son bout de bois, il va se passer quelque chose.
Clap !
Bertrand s’avance vers la barrière. Il sent que s’il veut comprendre il va falloir entrer dans le jeu, passer de spectateur à acteur. Mais personne ne lui a donné son texte. S’il avait une lanterne, il saurait quoi demander.
— Je cherche… un homme.
— C’est une race très ancienne, répond l’homme qui jette son bout de bois.
Il se lève. Un cavalier vêtu de noir arrive, longeant la voie ferrée en construction. L’homme prend son ceinturon et passe devant Bertrand qui sait enfin ce qui va se passer. Tout est parfait, sauf sa présence ici.
Clap !
Il pose sa main sur le bras de l’homme qui tourne vers lui son visage d’acajou. Les yeux ! Ses yeux envahissent l’écran de Bertrand, qui s’y noie. Il lance, avant de perdre souffle :
— Qui es-tu ?
L’homme allait répondre, lancer un nom comme une accusation, mais il se retient. Le scénario dévie encore. Sa voix chuinte comme un dernier souffle.
— J’ai quelque chose à voir avec la mort.
— La mienne ?
— Chacun fabrique son propre au-delà. Bienvenue dans le tien !
Et il s’éloigne vers le cavalier noir qui l’attend en cherchant la meilleure position par rapport au soleil.
Une longue modulation d’harmonica déchire le temps comme de la soie. Bertrand s’y blottit. Tout est là, devant lui, la vie, le désir, l’ambition, la vengeance et la mort. Deux heures et quarante-cinq minutes d’un paradis qu’il accepte enfin comme sien, après l’avoir vu et revu sans jamais s’en lasser. Pour l’éternité, il était, il est, il sera une fois dans l’Ouest…
Clap de fin.

À Sergio Leone

Émotion surprise

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 4 décembre, 2017

En zappant sur Paramount Channel je tombe sur une scène d’un film déjà commencé, que je n’ai jamais vu et dont je ne connais pas l’argument, mais où je reconnais Danny Kaye et Barbara Bel Geddes. J’aurais pu changer de chaîne, surtout parce que le comique éberlué de Danny Kaye m’agace d’ordinaire. Mais Barbara Bel Geddes, le grand écart entre Vertigo et Dallas… bref, je m’arrête et regarde.


Nous sommes dans une salle de music-hall des années 20 ou 30 semble-t-il (on boit de l’alcool caché dans du thé ce qui me fait penser à la Prohibition). À une table, Danny s’enivre peu à peu, poussé à boire par Barbara. Sur scène, Louis Armstrong et son orchestre jouent un jazz New-Orleans. Danny chante en même temps qu’eux, se fait siffler par la salle et finit par se diriger vers la scène avec son propre cornet à piston pour leur montrer comment on joue en style Dixieland.
Malgré les conseils avisés d’Armstrong (« Retourne t’asseoir, ce n’est pas ton jour ») il se ridiculise en lâchant un magnifique couac, puis s’enfuit vomir aux toilettes sous les quolibets.
Lorsqu’il en ressort, Barbara l’attend. S’ensuit une scène de séduction soft d’où il ressort que Danny n’a pas besoin d’être le meilleur cornettiste du monde, ni même d’Ogden, Utah, pour être charmant. Mais Danny EST le meilleur cornettiste d’Ogden, Utah, et entend bien le prouver en portant le cornet à ses lèvres.
À cet instant, le spectateur craint le pire.
Une longue note sort dans le silence (l’orchestre est en pause), enfle, fait tourner les têtes vers le fond de la salle. D’autres notes plus solides. On reconnaît un air, mais transposé dans un style syncopé.
Tout en jouant, Danny traverse la salle et revient vers la scène. Pendant son trajet, la mélodie s’affirme, le batteur et le contrebassiste mettent en place une ligne de basse, bientôt suivie par une clarinette. Quand Danny arrive sur scène, Armstrong roule des yeux admiratifs et rejoint l’orchestre, place sa voix sur la mélodie du cornet, puis souffle dans sa propre trompette pour entamer, sous les applaudissements généralisés, un duo à la fois magnifique et déchirant.
Pourquoi déchirant ?
C’est une scène de comédie classique, le héros incompris qui prend sa revanche, rien de particulier.
Armstrong adoube Danny et, ce faisant, permet au public d’apprécier son talent à sa juste valeur. Dans cette relation à trois chacun joue sa partition. Le maître conseille, l’élève rétif résiste et échoue, le public s’esbaudit, l’élève se reprend et réussit, le maître valide, le public tombe sous le charme : d’une situation désaccordée naît une harmonie d’où chacun sort plus grand.
Est-ce ce qui me touche ?
Peut-être.
Mais il y a, dans cette situation habillement montée qui culmine avec la reconnaissance de la star pour l’inconnu, le truc qui me fait fondre en larmes. Je suis heureux pour Danny et Louis, et en même temps creusé par quelque chose qui me submerge et me manque à la fois. Je ne ris pas, je pleure.
Si vous me le permettez, je continuerai de retranscrire ici les situations qui font naître chez moi certaines émotions énigmatique.
À vous de dire ci-dessous ce que cela vous évoque ou de partager d’autres situations et d’autres émotions.

Aujourd’hui, je balance !

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 30 novembre, 2017

Lorsque j’étais en primaire j’étais inscrit dans une école privée parce que ma mère y était prof de musique et donc que c’était plus pratique pour les trajets. Mais cette école n’était pas mixte.
Il n’y avait que des garçons dans les classes et dans la cour de récré.
Nous habitions loin, dans une maison isolée, les seuls enfants de mon âge que je croisais était donc des garçons. Jusqu’à mon entrée en CM1.
J’avais huit ans et soudain l’école est devenue mixte.
Dans ma classe, il y avait UNE fille.
Je savais tellement peu de choses sur les filles que je n’ai même pas compris son prénom. J’ai cru qu’elle s’appelait Bengali.
Bien sûr, je suis immédiatement tombé amoureux. Comme j’étais très timide je n’ai jamais osé le lui dire.
Ce qui n’a pas été le cas de tous les autres garçons de la classe, ainsi que ceux des autres classes.
Tous sont venus lui déclarer leur amour. Tous.
Pendant des jours et des jours, cette pauvre Bengali parcourait la cour de récré suivie par une trentaine de gamins en surchauffe qui lui criaient sans relâche « Bengali, ma chérie ! »
Tous les jours. À toutes les récréations. Elle fuyait devant la meute en rut.
Même aujourd’hui cela me paraît encore incroyable.
Mais ce qui me choque le plus en y repensant, c’est que les maîtresses et maîtres qui surveillaient la récréation depuis leur promenoir n’ont jamais rien fait ou dit pour que cela cesse.
Elles et ils devaient trouver cela rigolo, voire charmant.
Nous étions dans une école privée catholique et la culture du viol était tout aussi bien intégrée qu’ailleurs.
Aujourd’hui, après plus d’un siècle de luttes féministes et quarante-cinq ans de MLF, il faut encore que les femmes balancent leur porc.
Il faut aussi qu’une dessinatrice nous explique ce qu’est le consentement ainsi que le continuum qu’il y a entre mépris du consentement et viol.


Tous ces gamins qui poursuivaient Bengali sans jamais lui avoir demandé son consentement ni même respecter son refus (fuir, c’est refuser, non ?) ont aujourd’hui la cinquantaine, comme moi.
Comment ont-il élevé leurs propres enfants ?
Ont-ils appris à leurs filles qu’il ne faut surtout pas se retrouver seule dans une classe de trente garçons qui n’ont jamais connu la mixité ?
Il n’y a pas de rupture entre ces petites choses qu’on trouve « pas bien, mais c’est pas un crime » et le viol qui est un crime.
Pour éviter les unes comme les autres c’est simple : il suffit d’apprendre à nos enfants que tout ce qu’ils voient, dans la rue, dans les films récents ou anciens, sur Internet, à la télé, partout… eh bien ça ne se fait pas.
Il y a du boulot, et ça commence maintenant parce que cela n’a pas été fait avant.

Dessin Emma

Identité duel

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 24 novembre, 2017

Sur le site du journal Le Monde, en introduction à une interview titrée Il n’y a pas de danger pour la santé à réduire la consommation de viande, il est rappelé «l’objectif d’atteindre un régime alimentaire composé de deux tiers de protéines végétales et d’un tiers d’animales», objectif préconisé par un rapport de l’institut Terra Nova.
On voit donc que nous sommes loin d’une approche vegan radicale (pléonasme, le vegan est par nature radical, ce n’est pas l’insulter que de le dire). L’interviewé, directeur de recherche à l’Inserm, rappelle les seuils hebdomadaires (500 grammes de bœuf, porc, veau, mouton et 150 grammes de charcuterie) auxquels les risques de cancers augmentent significativement, précise que ces mêmes risques (et l’obésité) sont réduits par la consommation de fruits, légumes, céréales non raffinées et légumineuses.
Aucune approche culpabilisante ni arrogance scientiste, le chercheur prévenant même que «sur un plan scientifique, on a du mal à donner des chiffres précis mais il est mieux de privilégier les aliments végétaux et de réduire les aliments d’origine animale.»
Bon, rien de nouveau. Ce qui m’a intéressé, ce sont les commentaires.
Ils se partagent de façon assez égale entre ceux qui voient dans l’article une mise en accusation de leur nature de viandards, et ceux qui le trouvent encore trop «pro-viande» puisqu’il faudrait cesser toute exploitation animale. Les deux camps s’écharpent bien sûr, chacun taclant les excès de l’autre tout en incriminant le journal dans sa tiédeur ou son « militantisme bobo ».
Dès qu’on parle de viande, on agresse tout le monde, ceux qui en mangent beaucoup, en mangent peu, n’en mangent pas du tout… Chacun s’identifie à sa consommation personnelle et prend comme une atteinte à son identité tout fait ou opinion un rien discordante.
Je me demande de quelle façon le simple acte de se nourrir est devenu constitutif d’une identité personnelle que l’on est prêt à défendre dès que le sujet est évoqué. Nous sommes ce que nous mangeons, certes, et manger peut devenir un acte militant. Mais devons-nous entrer en guerre dès qu’il est question de notre bouffe ou de celle du voisin ?
C’est un peu comme si notre identité nutritionnelle ne servait plus à nous sentir bien dans notre assiette mais avait une fonction d’opposition : chaque fois qu’il est question de nourriture, on dégaine son identité pour flinguer celle de l’autre.
Est-ce ainsi pour tout ce que nous consommons – du diesel au blockbuster – ou pensons – de l’égalité des sexes à l’existence de Dieu ? Sommes-nous pris dans une incitation au duel permanent, chacun devant être inébranlable sur son identité pour attaquer celle de l’autre, forcément différente, même d’un gramme de steak ?
Pourtant, l’intérêt d’une discussion – même musclée – me semble double : opportunité de convaincre ET occasion de réviser ses arguments, voire d’en changer.
Mais, si tout fait identité, il n’y a plus de discussion possible. Au lieu de dire « je fais comme ci parce que » ou « je pense comme ça parce que » on en vient à « je suis comme ci, ou comme ça » avec le sous-entendu « je suis ce que je suis, ça ne changera pas, tu n’es pas comme moi, il n’y a pas de terrain d’entente, ta différence m’agresse dans mon fondement identitaire, il faut que l’un gagne et l’autre perde. »
Bon, c’est un peu exagéré, je suis prêt à réviser ma position. Mais tout de même…

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Tout en croquant quelques légumes avant la burger party de ce soir, je lis L’écume des jours (oui, j’ai du retard).

Cerveau indisponible

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 20 novembre, 2017

Une lumière, au bout du tunnel ?

Un troupeau d’affreux consommateurs à caddies se ruent vers le rayon des capsules espresso, regardez-les se monter dessus pour arracher leur trophée, celui qui prendra le tout dernier sera d’ailleurs fêté en héros lors de son retour au bureau avant de se faire virer pour erreur de couleur. Traduction : fais de ton mieux, si c’est dans une course idiote tu n’auras pas volé ce qui t’arrivera.
Un papa en voiture fait la course avec ses gosses en luge sur les pentes d’un volcan et gagne sous le regard ébahi de la maman vulcanologue, avant d’ouvrir le coffre d’un geste du pied, puis partir en riant. J’aimerais comprendre ce que ça veut dire, mais je renonce parce que…
… des mains pèchent, salent, coupent, emballent et présentent sur assiette des filets de saumon pour nous faire croire avant Noël qu’un produit industriel est encore fait à la main pour le plaisir de nos papilles anesthésiées. Hum… j’y crois, c’est sûr.
Tout en grandissant un gamin enchaîne les accidents, de la caisse à savon détruite au scooter dans le canal, jusqu’à faire très peur à son papa en conduite accompagnée, mais heureusement la tuture est plus fiable que fiston et freine à sa place. On en retiendra donc que la technologie évite d’apprendre les bases de la sécurité au volant, n’est-ce pas ?
Une armée de lavandière (5 hommes pour 15 femmes) économise son dos grâce à une nouvelle lessive qui réinvente la propreté… mais pas la parité domestique.
Des ballons pleins d’eau réunis en grappe éclatent sur une mare et sa grenouille multicolore : pas besoin d’ouvrir les yeux, c’est tellement plus émouvant filmé avec le dernier téléphone, le réel n’a plus besoin d’exister.
Une machine à café fait autant de tasses qu’il y a d’invités tout en agrandissant l’appartement au fil des arrivées. Là encore, croyez au Père Noël !
Un livreur chargé de cartons souriants (ou bien est-ce un papa farceur ?) entre dans l’appartement et se planque pour échapper aux regards d’enfants joueurs sur une musique de Supertramp curieusement édulcorée : encore une promesse de Noël difficile à décrypter.
Une voix off enchaîne les « parce que… » sur des images de genzeureux avant de dire qu’en fait on s’en fout, pas besoin de raison tant qu’on a envie de la voiture, tellement trop belle et pas chère. Là au moins, c’est clair : ça se passe à la caisse.
Dans un stade un tatoué défonce d’un seul geste une équipe de joueurs en plâtre (mais quel héroooos !) avant de rentrer au vestiaire où l’attend un quintette de filles admiratives et consentantes vêtues de draps flottants : il doit y avoir un message caché.
Pas le temps d’y réfléchir, le film reprend. Ouf.
Et dire que, depuis que nous disposons d’un lecteur de disque dur qui nous permet de sauter le tunnel des pubs en léger différé, notre cerveau mis en disponibilité par la télé avait manqué tous ces messages à caractère subtilement informatif.
Cette salutaire piqûre de rappel me permet de me sentir solidaire de mes contemporains tous si plein d’entrain lorsqu’il s’agit de faire le bon choix, carte bancaire en main.

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Et quand j’éteins la télé, c’est pour lire Poupée aux yeux morts, du regretté Roland C. Wagner, dans l’éditions Hélios des Moutons Électriques (Roland, reviens, ils sont encore plus fous !)

Instants tannés

Posted in Non classé par Laurent Gidon sur 14 novembre, 2017


Tous les matins les vaillants travailleurs du village forment le même bouchon sur la même route pour faire les mêmes 10 ou 15 kilomètres en une heure, plus s’il pleut, deux s’il neige.
Ils râlent mais s’en foutent, ils sont bien dans leur monde, à pondre du texto ou raccorder du lipstick dans le rétro, en attendant la fin du pétrole. Tant qu’il y en a dans le réservoir, hein ?
Demain s’il le faut, ils partiront un peu plus tôt et un président à costume les remerciera pour leur énergie positive.
Hé, président : pose ta cravate et viens faire du surf. Tu seras crevé avant que l’énergie de la vague s’épuise, elle.
A-t-on vraiment encore besoin des Papous ou des Iroquois pour nous rappeler qu’à pisser contre le vent on se reprend tout dans les dents ?

Tous les soirs les gamins du collège se quittent en courant pour se retrouver sur Ternet sans se rendre compte que la Terre n’est plus nette.
Ils ne savent pas ou ils s’en foutent, tant que ça connecte sans trop de ping et qu’il y a du level dans la guilde, LOL. Les parents sont contents, grâce aux écrans les enfants sont moins chiants.
Hé, gamin : va voir la forêt, c’est tout près et c’est encore assez vrai, alors que plus tard…
A-t-on vraiment encore besoin des aborigènes ou des Inuits pour nous rappeler que l’avenir a commencé hier et qu’il nous revient de le faire tenir jusqu’à demain ?

Tous les week-ends les hordes de consommateurs s’entassent dans la zone pour faire valoir leur droit à dépenser chez Auchan, Brico ou McDo. Dans pouvoir d’achat on n’entend plus que « achat ».
Il en faut de l’abnégation pour abdiquer tout pouvoir et s’impliquer autant dans la reprise de la croissance.
A-t-on vraiment besoin d’un Nobel de médecine pour nous rappeler qu’à vouloir bouffer jusqu’à s’en faire péter le bide, eh bien on se fait juste péter le bide ?

Les montagnes haussent les épaules et les vagues déferlent : elles nous enterreront tous, un peu de patience.
Ce qui compte c’est l’intervalle et ce qu’on s’offre d’y faire.
On a le choix. On croit que pas, mais à chaque seconde on a le choix.
A-t-on vraiment besoin des chants d’oiseaux ou du vent dans les arbres pour nous rappeler ce que vivre veut dire ? Parfois, oui.

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En attendant de trouver un sens à tout ça j’ai repris A moi seul bien des personnages, d’Irving. Peut-être pas son meilleur, mais pas grave, je respecte.

De la vie encordée

Posted in Réflexitude,Vittérature par Laurent Gidon sur 7 novembre, 2017

Ce samedi à 15 heures une trentaine de coureurs étaient partis, en solo ou par équipe, pour tourner autour du lac pendant 24 heures. Comme ça, sans rien à gagner, rien d’autre que le défi relevé. On pouvait aussi attendre au chaud et partir pour une course de 6 heures, une de 3 heures et une d’1 heure, mais on finirait tous ensemble le lendemain à 15 heures.
Les droits d’inscription et les recettes de la buvette seraient reversés à une association de soutien à la recherche sur les tumeurs de l’enfant : il y avait donc bien une motivation, mais altruiste.
C’est ainsi que l’ami Fred nous avait présenté l’affaire, pour que le club local de grimpe réunisse assez de volontaires et aligne une équipe.
Assez, il y a eu : nous étions 14. L’idée n’était pas de tenir les 24 heures, mais de prendre le départ des 6 heures et de nous relayer jusqu’au tour final le dimanche.
Des grimpeurs, ça s’encorde. D’où l’idée de faire le premier tour ensemble, tous encordés sur le même brin.
Une fois partis au petit trot et réglés les soucis de longueur de corde et de foulée, nous avons trouvé ça suffisamment chouette pour convenir que la corde qui nous liait, nous allions la garder pendant toute l’épreuve. Ce serait notre témoin.


Je n’aime pas courir. Je ne le fais que lorsque je suis pressé, c’est-à-dire pas souvent. Mais là, les copains couraient, la corde nous reliait, je ne pouvais pas juste défaire le nœud et quitter la course. J’ai couru.

Trotter autour d’un lac sous la pluie, dans le vent et la boue, cela tue la conversation et invite à la pensée réflexive.
On en vient vite à se dire des trucs sur la vie, l’univers et tout le reste.
Cette corde, par exemple. En tant que grimpeur on lui confie sa vie aussi sûrement qu’à celui qui nous assure. La corde relie deux personnes, une qui prend un risque et l’autre qui réduit ce risque. Mais elle ne servirait pas à grand-chose si les deux restaient à la maison. Sortir grimper semble à la fois futile et essentiel : aucun intérêt productif à monter seulement pour redescendre, mais aucun intérêt non plus à vivre sans ce lien solide avec au moins une autre personne.
Grimper, c’est un défi qu’on relève seul avec soi-même et qui pourtant nécessite l’absolue présence de l’autre. Plus encore que sa présence, c’est la confiance en l’autre qui est à l’épreuve, par l’intermédiaire de la corde. Grimper encordé, c’est m’élever à la limite de mes possibilités tout en comptant sur toi mon frère pour parer ma chute par ta seule existence. Par elle-même la corde ne peut rien contre la gravité : c’est l’équilibre de ton poids et du mien reliés par la corde, notre égale présence au monde, qui m’empêche de tomber. Je peux aller plus haut car tu es là, merci.
En courant, la corde nous rappelait aussi que ceux de devant pouvaient aider ceux de derrière, non en les tirant, même doucement, mais en leur offrant un rythme, une foulée, une envie à suivre.
La corde disait aussi, avec une fermeté tendue, que l’équipe n’irait jamais plus vite que les plus lents. Cette double pensée toute bête, rapportée à la Macronerie ambiante, montre bien que la théorie des élites ruisselantes ne marche que sur une patte : il y manque la prise en compte des plus faibles pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils pourraient ou devraient être.
L’expérience de la course encordée apporte encore autre chose. Pour l’équipe complète à 14 nous ne disposions que de 40 à 50 centimètres de corde entre deux coureurs. Sans rien avoir à dire ni besoin de tirer dans un sens ou dans l’autre, on s’aperçoit très vite qu’on suit tous le même chemin pour éviter les flaques de boue. La corde courte n’oblige pas à calquer sa course sur le pas de l’autre : cela se trouve naturellement. La proximité, sans doute. Quand on s’encorde, forcément on s’accorde.
Ce sentiment de cohésion se développe chez chacun et dans l’espace restreint qui nous sépare. Cela nous pénètre et nous entoure, comme dit un certain Obiwan. Cela s’éprouve sans qu’il soit nécessaire de l’exprimer : nous avons tous partagé cette émotion d’ensemble, et à part un merci nous n’avons rien eu d’autre à nous dire là-dessus. Mais c’était là, entre nous et en nous. Moi qui n’aime pas courir pour rien, j’ai couru autant pour moi que pour les autres, soit donc pour tout.
Ces quelques impressions paraissent sans doute bien banales et je suis certain qu’il se trouve bien d’autres situations où l’on peut les ressentir. Mais quand elles frappent, c’est tellement plus beau si on peut le dire à quelqu’un.

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Au retour, après une bonne douche, je me suis replongé dans Tiens ferme ta couronne, de Yannick Haenel.

Enchaînement lacrymal

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 26 octobre, 2017
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D’où naissent mes émotions ? Ont-elles les mêmes origines que les vôtres, les tiennes, ou les tiennes ? C’est ce que je me demande parfois en écrivant, mais plus souvent en éprouvant, le souffle coupé, les ravages d’un enchaînement lacrymal.
Ce qui me fait rire, je sais : les décalages surprenants, l’inattendue pépite dans la vase, le choix précieux d’un télescopage de mots à la Audiard…
Mais ce qui me bouleverse à pleurer, ça résiste.
J’ai bien tenté d’analyser lorsqu’une séquence coup au cœur/perte de souffle/larmes se présente, mais allez donc vous scruter le nombril en pleine tempête.
Tout de même des constantes apparaissent, sans que je puisse les démêler pour schématiser un processus précis.
Cela tourne autour des rapports père-fils, de la reconnaissance exprimée en paroles ou en actes, de la détresse liée à une perte irrémédiable…
Discrètement un cocktail d’ingrédients se met en place à mon insu jusqu’à ce qu’un catalyseur fasse prendre le tout par surprise, et c’est l’explosion.
Ou plutôt l’implosion : je sens physiquement ma poitrine se creuser, comme si un battement de cœur surnuméraire avait aspiré tous les organes à portée et comprimait les côtes de l’intérieur, laissant place à un vide silencieux. Le temps s’arrête, les yeux piquent, les larmes montent, et alors seulement mon cœur repart, affolé. Et je reste là, hébété, à me demander ce qui m’arrive sans même penser à remercier pour être toujours en vie.
Un passage du Fils de L’Ursari (Xavier-Laurent Petit, éd. L’École des Loisirs) vient de réveiller le monstre et j’ai pu lui attraper la queue pour l’observer à l’œuvre.
Oui, il y a bien enchaînement de relations père-fils sous l’angle de la transmission (à la veille de son « premier combat » papa confie à fiston le couteau des Ursaris, transmis dans la famille de génération en générations), de perte irrémédiable (un personnage, qui a aidé le héros et surtout l’a accepté sans le juger, meurt brutalement), puis reconnaissance (un talent du héros est reconnu par une instance décisive, valant approbation de tout son être).
Peut-être y a-t-il dans cette séquence une vibration qui correspond à ma fréquence émotionnelle, ce qui me manque ou m’a manqué, un creux inconscient que les artifices de la fiction viennent parfois faire résonner à travers les masques du quotidien.
Je pourrais creuser, chercher à comprendre, et d’ailleurs je l’ai fait.
Mais ce qui me semble important c’est d’admettre que ce creux et cette fréquence me sont personnels. Vous, toi, ou toi, ne vibrerez pas sur la même longueur d’onde.
Je tente souvent de reproduire dans un texte les situations qui me bouleversent ainsi. Sans jamais y parvenir.
À moins de tomber dans l’exploitation des clichés mélodramatiques, je ne pourrai pas, en imaginant une histoire qui me fait pleurer de cette façon aussi profonde, déclencher en vous, en toi ou en toi, le même saut du cœur, le même souffle coupé.
Vous serez privés de mes émotions les plus fortes et moi des vôtres.
Condamnés à pleurer seuls nous ne pouvons que remercier d’être en vie.

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Et, bien que tout à mon émotion, je n’oublie pas de vous recommander Le Fils de L’Ursari, de Xavier-Laurent Petit.

Précieux hasard

Au rayon nouveautés de la bibliothèque, j’attrape Tiens ferme ta couronne de Yannick Haenel. J’ai déjà lu un livre de cet auteur, sans parvenir à me souvenir lequel (Les Renards pâles, après recherche) et je me dis que, pourquoi pas. Je ne lis pas la quatrième de couverture.
Je ne lis jamais la quatrième de couverture !
J’aime être surpris par ce que je lis, faire confiance au titre et à l’auteur.
Si je prends connaissance de ce qui est écrit derrière, j’ai l’impression ensuite de lire le livre en vérifiant que la publicité correspond bien au produit, qu’il n’y a pas tromperie, exagération, diversion…
Depuis que s’est ouverte la petite bibliothèque du village je choisis ainsi mes lectures en me laissant aller à un précieux hasard.
Avant, lorsque j’entrais dans la bibliothèque d’une grande ville, la profusion me semblait décourageante et je filais directement au rayon science-fiction – reconnaissable aux nombreuses tranches métallisées de la collection Ailleurs et Demain – où je savais trouver des lectures me convenant.
Pas de rayon science-fiction à la bibliothèque du village. Pas de profusion intimidante non plus (c’était il y a une quinzaine d’années, depuis le fond s’est étoffé). Pas ou très peu de tranches métallisées. Je ne savais pas quoi prendre, alors j’ai pris au hasard.
C’est ainsi que j’ai découvert Philip Roth, en lisant La Tache.
Puis John Irving (Un Enfant de la balle), Philippe Claudel (Les Âmes grises), Tom Wolfe (Le Bûcher des vanités, dont j’avais vu l’adaptation par Brian de Palma, et – comme avec une quatrième de couverture – dont je comparais la lecture avec le souvenir du film), Brady Udall (Le Destin miraculeux d’Edgar Mint), Jose Carlos Somoza (Clara et la pénombre)… Avec chacun j’ai noué, suite à ce hasard, une vraie relation de plaisir, remontant les traces de leur œuvre ou découvrant leurs nouveaux romans.
J’en garde le souvenir parce que c’était bien, mais aussi parce que j’inscris et date toute mes lectures dans un petit carnet. C’est ainsi que j’ai retrouvé les renards pâles de Haenel. Je sais aussi que toutes ces premières rencontres ont eu lieu seulement sur le début de l’année 2004, et qu’elles se sont croisées avec d’autres lectures de valeurs déjà sûres (Hillerman, Pennac, Schmitt, Lodge, Auster…) qui hantaient ma bibliothèque idéale personnelle. Il y en a eu bien d’autres.
Depuis, je continue, au rythme moyen de quatre livres par mois.
En replongeant dans mon carnet, j’exhume des titres ou des auteurs en me demandant, mais non d’un chien, de quoi pouvait bien parler ce livre ?
Parfois, cela revient, et parfois non. Si je retourne vérifier à la bibliothèque, je découvre souvent que l’ouvrage, usé ou peu emprunté, à déserté les rayons. L’oubli me dépasse.
Très rarement – une seule fois je crois, pour une histoire allemande de pépins de pommes – j’ai rendu un livre sans l’avoir fini, même si j’ai parfois produit quelque effort, par respect pour l’auteur et sa démarche (Donna Tartt, par exemple).
Souvent je dépasse la date de retour. Parce que je me sens bien dans un livre et que je fais traîner pour prolonger mon séjour dans son univers. Aussi parce que, parfois, un livre emprunté attend le bon moment sur mon bureau et prend du retard sur les trois semaines allouées. La bibliothécaire ne m’en tient pas rigueur, c’est un petit village, et ne m’adresse un mail que lorsqu’un autre lecteur a réservé une nouveauté que je conserve trop longtemps.
J’achète peu de livres pour moi, par manque de place. Mais avec l’entraînement je pratique la même sélection instinctive en librairie qu’en bibliothèque. Jamais de 4ème de couverture ! J’ai ainsi pris la plus belle claque en craquant pour Et quelque fois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey. Je vous laisse vous renseigner, n’hésitez pas, osez.

Si, contrairement à mon habitude, je n’ai pas mis de lien vers les informations disponibles pour chaque œuvre citée, c’est peut-être pour vous inciter à profiter de ce hasard qui me meut et m’émeut : un titre vous fait vibrer, un nom d’auteur… allez-y, profitez-en, lisez sans rien savoir d’autre. Et revenez nous dire.

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