Comme ça s'écrit…


Dix jeudi je dis deux

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 22 mars, 2017

L’animateur d’atelier d’écriture est un peu comme le professeur en collège ou lycée : il prépare soigneusement ses interventions pour ne pas se trouver démuni face au groupe.
Là où la comparaison s’arrête, c’est lorsque l’animateur s’aperçoit que toute cette préparation n’a qu’un but, bien éloigné de celui d’un professeur : laisser faire aux jeunes ce qu’ils veulent.
Les aider, même. Leur donner les outils de cette liberté.
Voilà à quoi je me suis préparé, jeudi dernier. Je crois – j’espère – que cela a marché.
Parce que être libre c’est le contraire d’être bloqué dans un schéma, même très personnel.
Être libre c’est le contraire de ne pas pouvoir marcher parce qu’on n’a pas appris à se tenir debout et avancer un pied puis l’autre.
Être libre c’est le contraire de gratter une corde de guitare sans rien en tirer d’autre que toujours la même note. C’est savoir jouer de l’instrument pour interpréter la partition qu’on se choisit ou improviser sans contraintes, surtout techniques.
Être libre, cela s’apprend. Et un groupe qui apprend sa liberté, c’est beau à voir.

Il faisait beau aussi sur la route de Faverges. Pour faire la photo j’ai trouvé une nouvelle façon de ma garer, plus pratique. Le soleil câlinait les montagnes. J’ai failli changer de cadrage pour y faire entrer quelques sommets enneigés.
Mais non, Auggie veille.
Sur le retour, j’ai pris deux auto-stoppeurs à la sortie de Saint-Jorioz. Tentative de conversation :
— Vous venez d’où ?
— Ben… Saint-Jorioz.
Silence.
— Non, mais avant : travail ? Lycée ?
— Lycée.
Silence
— Lequel ?
— Pfff… Lafontaine.
— Ah, mais j’en viens, justement. J’ai animé un atelier d’écriture là-bas. Vous saviez qu’il y a un atelier d’écriture tous les jeudis à Lafontaine ?
Silence.
— Pfff… ouais.
— Et ça ne vous dit pas de participer ?
Silence.
— Vous pouvez nous poser, là ? Merci, au revoir.
La liberté, ça s’apprend.

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En attendant jeudi prochain, je lis Sur les Chemins noirs, de Sylvain Tesson.

De 10 jeudis l’1

Posted in Textes,Vittérature par Laurent Gidon sur 20 février, 2017

Chaque jeudi, hormis lors des vacances scolaires, on m’a proposé d’animer deux ateliers d’écriture dans un collège et un lycée situés à l’autre bout du lac.
Chaque jeudi je vais donc m’offrir la route des berges et les éclairages changeants sur le miroir d’eau tendu aux montagnes.
Des foules vacancières se déplacent en toute saison pour y jeter un œil touristique, et moi j’aurai le privilège d’en profiter chaque semaine à des heures suffisamment creuses pour nourrir l’impression que le spectacle ne se jouera que pour moi.
Lors d’un premier rendez-vous j’avais pu admirer les efforts du soleil d’hiver à percer une brume tenace. On sentait la neige et le givre à la lutte.
En trouvant la route si belle je m’étais dit qu’il y aurait matière à série : dix jeudis au bord du lac, un peu comme les 36 vues du Mont Fuji de Hokusai (quitte à convoquer des référence, autant qu’elles aient de la gueule).
La magie du paysage et la rencontre d’un jeune autostoppeur m’ont d’ailleurs donné l’idée d’une nouvelle bien terre à terre, dès mon retour.
Cela commence ainsi :

Ce matin, une superbe lentille de brume couvre tout Annecy. Vu depuis la rocade d’accès qui surplombe la ville son aveuglant miroir renvoie les premiers rayons du jour tout juste passés par dessus les crêtes enneigées. J’en prends le flash pleine face au débouché d’une ligne d’arbres. Cela brille comme une visite divine. Tenir, au moins un moment, pour profiter du spectacle, avant de rabattre le pare-soleil : j’ai besoin d’y voir pour conduire. La route plonge vers les rues, je traverse la brume comme un rêve cotonneux, l’air scintille de brouillard givré. Les –5° affichés par le thermomètre de bord justifient ces milliards de diamants en suspension. Magnifique ! Derrière la colline, le lac se cache en coulisse pour faire le plein de magie matinale. Une chance qu’on m’ait proposé ce rendez-vous à Faverges : à moi la route des berges en heure creuse, près de vingt kilomètres à pleurer de beauté.
Au sommet du Crêt du Maure s’offre le premier point de vue sur la baie d’Albigny, miraculeuse dans sa tonalité turquoise glacé, mi-iceberg mi-lagon hawaïen. La descente de l’ancien hôpital me permet de constater l’avancée des travaux. Les anciens bâtiments ont été jetés à terre, réduits en poussière. S’en relèvent des squelettes de béton encore manipulés par des grues aux bras longs. Il y aura ici de bien beaux immeubles qui domineront le bout du lac niché sous la montagne. Les bonnes gens qui auront les moyens de s’en payer quelques mètres carrés s’offriront bien du bonheur à contempler le spectacle depuis leurs baies vitrées imprenables. Avant, seuls les malades et leurs infirmières s’en partageaient l’exclusivité. Le capital dominant n’a pas pu tolérer plus longtemps pareille injustice. J’en suis jaloux d’avance.
Pour étaler les aigreurs de cette pensée envieuse, je décide de prendre l’autostoppeur qui agite une main au bas de la côte, juste après le rond-point.

La suite dérive vertement mais garde un contact sporadique avec les bords du lac.
Chaque jeudi, donc.
Le premier atelier a eu lieu la semaine dernière. Tout à l’émotion de cette rencontre avec les jeunes écrivants, je n’en ai gardé qu’un souvenir aussi affolé qu’enthousiaste. Et cette photo terne, aux antipode de mon remue-ménage intérieur.

1-jeudi-2
Chaque jeudi, je prendrai la photo du même endroit, à la même heure. Un peu comme Auggie Wren, dans Smoke. Chacun son coin de rue : au mien, il y a un château.

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Quand je ne longe pas le lac, je lis Toutes ces grandes questions de Douglas Kennedy.

Toutes ces années

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 17 février, 2017

Quelques banalités, désolé…
Il y a eu le 11 septembre, Katrina et Fukushima, il y a eu des sourires, des berceaux gazouillants et des aubes magnifiques. Des trucs qui nous sont tombés dessus et d’autres qui nous ont relevés.
Il y a eu des larmes, des horreurs et des pires encore, chacun s’en souvient.
Pas besoin de chercher loin pour retrouver aussi une musique, un film, un livre, une rencontre, un instant de joie. Ou plusieurs, et d’autres encore, faisons l’effort.
Rien ne s’efface, rien ne s’équilibre, se souvenir de tout ne justifie rien, mais c’est là, en chacun de nous.
Toutes ces années nous les avons vécues, ce qui les rend merveilleuses, même les plus dures.
Toutes ces années mon père n’a pas voulu les vivre. Il n’aura vu ni Chirac, ni Sarkozy ni Hollande présidents. Il n’aura vu ni Smoke, ni Gladiator, ni grandir mes enfants. Il n’aura pas entendu Dogora sur la pelouse du Pâquier et ne l’aura pas chanté avec nous. Tout ce qu’il n’a pas… si je devais lui raconter il ne me croirait pas.
Toutes ces années que rien n’est venu arrêter, toutes ces années à vouloir tout changer, ou que rien ne change, ce qui revient à la même façon de ne pas voir ou pas vouloir.
Toutes ces années à rattraper du bout des doigts ce qui nous échappe et parfois tombe et se brise, pas de retour en arrière, pas besoin de pleurer.
Toutes ces années partagées sans jamais se croiser, ou rarement, à croire parfois qu’on est seul alors que non, bien sûr.
Toutes ces années à se séparer, à se retrouver, à s’attendre, à se manquer, à trouver le temps long alors que non.
Toutes ces années, et puis des mois, et puis des jours, et puis des heures, et puis fini.
Mais pas encore, oh non, pas encore.
Toutes ces années à venir, à faire exister, à jouir. Et ça commence maintenant…

Toutes ces années et une de plus...

Toutes ces années et une de plus…

Très Chère Politique

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 1 février, 2017
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Première image sortie par une recherche sur le mot

Première image sortie par une recherche sur le mot « politique »

Chers, très chers femmes et hommes politiques (faut-il accorder en nombre ? allez savoir…), voici pourquoi vous m’êtes si chers alors que vous battez la campagne.
Tout d’abord, réglons son compte à l’acception financière : tout ce que vous proclamez, décidez, engagez, gagnez, dépensez, s’est fait et se fera à mes frais. Les politiques sont mes employés. N’y voyez pas un aveu d’imposition, voire d’ISF. Entre la TVA, les taxes locales et la CSG à tous les étages chacun paie pour la politique, et c’est très bien, c’est notre affaire à tous.
Le drame serait que notre droit de regard se limite aux élections. Ne puis-je garder un œil sur vos repas, vos émoluments, vos retraites, vos conflits d’intérêt, vos budgets de fonctionnement ? En cela pourtant vous me coûtez très cher.
Vous m’êtes chers car vous prenez en charge ce qui m’incombe mais dont je ne veux pas m’alourdir. Ceux qui proclament ne pas vouloir faire de politique car « c’est tous pourris et compagnie » ne font qu’entériner sans s’excuser en rien.
Vous m’êtes chers car vous représentez à grande échelle les mamans et papas dont j’ai besoin aussi bien pour m’enthousiasmer que pour râler. Grâce à vous, à vos grandes positions, à vos petites phrases, je reste un perpétuel adolescent disposant d’un réservoir inépuisable de repoussoirs pour passer ma crise.
Vous m’êtes chers car du marigot où vous frétillez se dresse parfois une figure, une personnalité complexe mais droite, un discours et des actes qui me donnent envie de dire oui, au lieu de si souvent non, non, non ! Il en faut de la friction et du fumier pour que cette figure émerge, sinon elle ferait comme moi et resterait au fond, à râler sans se mouiller, croyant ne pas se salir.
Vous m’êtes chers car même si les plus lointains d’entre vous occupent les médias, d’autres plus proches me sont accessibles. Ces femmes et ces hommes vivent là, près de chez moi, et travaillent à faire de ce chez moi un lieu où je peux vivre aussi. Elles et ils font ce que je ne veux pas faire, décider de l’heure du passage des éboueurs comme de l’affectation des crédits à mon mur d’escalade ou l’autorisation de telle parcelle à la construction, faire tourner la cantine comme la ronde policière qui rassure mes voisins, prendre langue avec les communes d’à côté pour tenter de résorber les bouchons quotidiens vers la grande ville et retour (laissez tomber, vous n’y arriverez pas, les conducteurs du matin et du soir adorent leur voiture et le temps qu’ils y passent).
Vous m’êtes chers parce que, pour gérer ces petites questions qui pourtant sont les plus influentes sur ma vie de tous les jours, vous écoutez, réfléchissez, proposez, réécoutez, réfléchissez encore, au lieu de disposer de solutions toutes faites comme la plupart d’entre nous, nous qui ne faisons rien pour nous mettre d’accord, mais savons tout et le clamons au comptoir avec de grands gestes définitifs.
Vous m’êtes chers enfin car, au moment où vos errements incitent le plus grand nombre à ne plus croire en rien et encore moins en vous, je vois justement une opportunité à partager : vous rejoindre, prendre notre part, agir aussi et ne plus seulement contester.
Très chère politique, tu peux compter sur nous. Peut-être pas dans les urnes, il ne faut pas exagérer, mais sur le terrain, là où ça se passe. À tout de suite.

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Ayant laissé à mes vœux tout le mois de janvier pour s’exprimer, je me retrouve en février à lire Le Dieu Fleuve, de Wilbur Smith.

2017 à livre ouvert

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 1 janvier, 2017
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2017-boite-papiersJ’aime ouvrir un roman sans rien en savoir. Et surtout sans lire la quatrième de couverture, de peur ensuite de chercher dans le livre la confirmation de son argument publicitaire ou du résumé fourni.
Ouvrir un livre est alors entrer dans un territoire vierge de toute certitude, mais plein d’envies et d’espoirs. J’y plonge sans autre attente qu’un peu de plaisir, au moins de découverte. Je fais confiance à l’auteur, voire à l’éditeur, pour que le voyage soit à la hauteur. Si rien ne m’a rebuté passées les premières pages, je suis rarement déçu, je vais au bout.
Vue d’ici, 2017 n’a pas de quatrième de couverture, aucun mot de l’éditeur cherchant à nous en vanter les délices à venir. J’ai donc bien envie de m’y engager comme j’ouvre un livre, sans rien savoir, sans rien attendre d’autre que les espoirs et les plaisirs que chaque page promet. Sauf que j’en serai l’auteur, je me fais confiance.

L’année dernière, comme chaque année, j’ai écrit une petite histoire pour bien commencer l’an nouveau et souhaiter tous mes vœux à ceux que j’aime, ce qui fait du monde.
Voici l’histoire en question. Vous comprendrez vite pourquoi je ne l’ai pas envoyée à mes clients – des agences de publicités ou des entreprises aux besoins très publicitaires – préférant leur adresser une photo de soleil levant sur une année lumière.

Le Budget de l’Année !

« Bon, ça va mal, ça va très mal, même. Donc c’est bon pour nous, on a du travail ! Tous les sondages montrent que les gens ne veulent pas du produit, il n’y a plus que la pub pour sauver le coup. Nous sommes en quelque sorte le dernier espoir. Voilà. À vous de jouer, que la force soit avec vous, tout ça, et trouvez-nous une idée qui fasse rêver, une idée qui donne envie. Une idée qui… »
Devant toute son équipe, le patron de l’agence de pub allait dire « Une idée qui tue ! » mais il se retient au dernier moment. Il y a des expressions à ne pas employer en cette fin d’année 2015.
Le team créatif – concepteur rédacteur et directrice artistique – qui somnole au bout de la grande table de réunion ouvre un œil. Le rédacteur demande « Une idée pour vendre quoi ? »
Toute l’agence les yeux au ciel. Le directeur de création se penche vers eux, patient et pédagogue.
« Pour vendre 2016… Après 2015, personne n’a envie de vivre 2016, alors on doit en faire la pub. La pub de l’année 2016. Compris ?
— Vendre la nouvelle année ? C’est nawak… tranche la directrice artistique.
— C’est géant, oui, se réjouit la directrice financière. Une grosse commande du ministère : le budget de l’année !
— Je confirme : vraiment n’importe quoi ! renchérit le rédacteur.
— Vous n’êtes pas là pour critiquer la stratégie du client, mais pour trouver des idées, s’énerve le patron. Bon, je vous laisse travailler. Brainstorming à fond, l’avenir en dépend ! » Il se lève et il part.
Le chef du planning stratégique commence à dérouler ses power points.
« Comme vous pouvez le constater, la tendance fin 2015 est au repli sur soi, à la défiance, à la terreur, même. Pour 2016, je préconise quelque chose d’ouvert, évoquer la nature…
— 2016, année naturiste ? glisse le rédac que personne n’écoute.
— Toutes les études montrent que les gens aiment bien les petits oiseaux et les chatons, reprend le directeur des études. Donc de la nature, oui, mais avec des petits oiseaux et des chatons.
— Dans la nature, les chats bouffent les oiseaux, glousse la D.A.
— Je vois du soleil, du soleil partout, s’extasie la directrice financière.
— Oui, en hiver les gens ont besoin de soleil. Et les études sont formelles : 2016 va commencer en hiver.
— Elle finira aussi en hiver : ça va consommer beaucoup de soleil, ricane le rédac.
— J’ai lu quelque part, ose une assistante, j’ai lu que les trois mots préférés des Français sont sourire, étincelle et caoutchouc. Je ne sais pas ce qu’on peut en faire, mais c’est riche, non ?
— Ouais… Donc on a du caoutchouc naturel, une étincelle pour allumer le soleil et un chaton qui sourit, résume le directeur de création. Pas mal, y a une base. »
Les créatifs se lèvent en soupirant. « Okaaay, bon, on ne va pas perdre plus de temps. C’est à nous de trouver une idée, on en trouve une et on vous rappelle. On a juste besoin du budget : combien ?
— Ah, le budget ! s’enthousiasme le directeur de clientèle, le budget n’est pas illimité, mais je crois que le ministère est prêt à cramer tous ses crédits 2016 sur la pub de lancement. Bref, c’est gros… très gros. On peut tout faire, de la télé, de l’affichage, des ronds de fumée dans le ciel, un tag sur la lune, tout, et on se prendra encore une bonne marge.
— Je vois. L’éclate totale. Bon, laissez-nous bosser, merci.
— On se revoit pas trop tard, hein ? Je veux dire, c’est comme les cartes de vœux : chaque année on sait quand ça tombe, et chaque année on s’y prend au dernier moment alors…
— Non, mais c’est bon là. D’ailleurs, je crois qu’on a déjà une petite idée, marmonne la D.A.
— Ah oui ? Quoi ?
— Tttt, faut qu’on creuse, coupe le rédac, qu’on vérifie, tout ça. C’est un métier, hein, ça se fait pas en deux minutes sur un coin de table. Allez, à plus… »
Et depuis, silence. Le team s’enferme dans son bureau, plusieurs jours d’affilée, et rien n’en sort.
Dans les couloirs, on se croise en s’interrogeant du regard : « Alors, pour 2016, on fait quoi ? Y a une équipe qui bosse en back up ? » On s’inquiète, surtout le chef de fabrication qui se voit déjà passer les fêtes de fin d’année à couvrir le retard dans un rush de dernière minute.
Et puis enfin, un vendredi soir juste avant les vacances, le team convoque l’agence. Tous les pressent de parler, entre impatience et angoisse.
« Alors, cette idée, c’est quoi ? Un concept révolutionnaire ? Des affiches hautes comme la Tour Eiffel ?
— Mieux que ça, dit le rédac, c’est… rien !
— Quoi, rien ? L’énergie du vide ? La phénoménologie de l’inexistence ?
— Non, non, seulement rien, précise la D.A. C’est ça l’idée : pas de pub, pas de com, rien.
— Rien ? Du tout ?
— Oui… Enfin, non : on prend tout le budget de communication, et on le distribue à ceux qui veulent bouger les choses. Des gens qui ont un projet et qui attendent un coup de pouce, il y en a ! 2016 n’y suffira pas, mais ce sera un bon début. D’ailleurs on vous a sélectionné une première liste de candidats, c’est ce qui nous a pris le plus de temps. Voilà, pas un sous gaspillé en pub, ça va être une très bonne année ! »

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Et donc Bonne Année, merci d’être là, continuez.

On dirait des perles

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 9 décembre, 2016

Hier j’ai fait passer des entretiens de recrutement pour de faux à des Terminales qui préparaient des concours d’entrée en études supérieures et ils étaient tellement bons et attachants que je les aurais tous pris dans mon école de la vie.
Le problème avec la liberté d’expression commence dès que l’opinion de l’autre devient tellement autre qu’elle nous paraît insupportable (imaginez qu’en plus il ait raison, l’horreur !), et par temps de peur cela commence de plus en plus près.
Partager un espoir le multiplie, ce qui est aussi vrai – hélas – pour la peur.
On aimerait bien que les politiques ne soient pas tous des salauds ou des vendus, mais il faudrait alors faire la politique nous-mêmes, ce qui est au mieux fatiguant et au pire salissant.
La fin du pic de pollution est prévue pour ce week-end à Paris, ce qui n’est pas une si bonne nouvelle d’abord parce qu’il ne pue pas qu’à Paris, ensuite parce que la pollution ne disparaît pas, elle se déplace seulement, et aussi parce que cela va donner l’impression qu’on peut repartir comme avant, voir plus vite pour rattraper le temps perdu, au lieu de s’arrêter pour respirer un peu mieux.
Lire un bon livre – un livre qui vous plaît – fait exister un univers dont on regrette la finitude, ce qui incite à lire lentement pour approcher l’éternité.
La sensation d’exister m’appartient : si ça se trouve vous n’avez pas la même, voire pas du tout.
Si vous ne voulez rien faire, dites-vous que moi non plus et ne culpabilisez pas.
Manger ne serait-ce qu’un steak de moins reste beaucoup plus efficace en termes d’environnement que de couper l’eau en vous brossant les dents ou de co-voiturer (continuez de couper l’eau et de partager votre voiture, mais considérez aussi la réduction de steak).
Au commencement il n’y avait rien et il est probable qu’il n’y aura plus grand-chose à la fin.
Noël commence de plus en plus tôt, il y a déjà des galettes des rois au supermarché, je me demande si tu m’offriras des œufs de Pâques à la Saint-Valentin.

Pourquoi monter puisqu’il faudra redescendre (merci Samivel), pourquoi commencer puisqu’il faudra s’arrêter ; questions auxquelles je répondrai seulement par une autre : et le plaisir, mon bon monsieur ?
Grâce aux bibliothèques publiques nous pouvons tous nous octroyer sans risque la découverte de livres dont nous n’avons pas lu la dernière de couverture : délicieux frisson de l’aventure immobile.
La vérité révélée par l’anagramme : de la démocratie = art de la comédie.

S’il m’en vient d’autres je les déposerai ici jusqu’à disposer d’assez de perles pour boucler le collier. Et chacun peu m’aider en déposant les siennes en commentaire. On se donne jusqu’à la fin de l’année ?

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Tout en enfilant des perles je lis Les Lisières d’Olivier Adam, paru chez Flammarion en 2012… et je ne regrette pas ces retrouvailles.

Sur la route du lundi

Posted in Vittérature par Laurent Gidon sur 15 novembre, 2016
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Aucun rapport avec le texte

Aucun rapport avec le texte, mais c’est joli

Au bord de la route qui conduit de chez nous à la ville une pancarte clame en lettres peintes à la main : « Que votre journée soit belle ». Un soleil jaune aux rayons découpés pointus en dépasse.
Ce panneau blanc presque rectangulaire sent la récup’. Il égaye un paysage étrange : d’un côté une zone d’activité comme on en voit de pires, et de l’autre une déchetterie séparée des voies par un ruisseau rectiligne bordé d’arbres.
C’est à l’un de ces arbres que quelqu’un a pris la peine d’accrocher son vœu à la beauté du quotidien.
De sept à dix mille véhicules par jour y sont exposés. Et souvent dans un ralentissement qui décuple l’effet du panneau, à n’en pas douter.
Chaque fois que, comme ce lundi, je suis pris dans le bouchon matinal je remercie ceux qui se sont donnés le mal de nous souhaiter ainsi une bonne journée.
Il a fallu qu’ils s’y mettent à plusieurs. De loin, ce panneau n’a l’air de rien, surtout comparé aux immenses affiches pour les enseignes de la zone. Il mesure tout de même dans les deux mètres de large, doit peser son poids, et une bonne échelle a sans doute été nécessaire pour le fixer en hauteur par de solides colliers qui veillent à ne pas abîmer le tronc de l’arbre.
La pancarte est là depuis des années. Elle a tenue le temps ou a été régulièrement entretenue.
En rentrant ce matin, j’ai vu un autre panneau, tout récent, visible pour ceux qui reviennent au village ou continuent vers Paris. Il y est écrit, dans le même lettrage manuel sur le même fond blanc, mais sans soleil rapporté : « Nous vous souhaitons tout le bonheur du monde ».
La pancarte est cette fois-ci fixée aux branches griffues d’un arbuste jouxtant une grande surface dédiée au matériel de sport à bas prix.
Je ne sais pas combien d’automobilistes passent en remarquant ces panneaux, combien en remercient les auteurs et combien se gaussent de cette inutilité.
C’est en effet gratuit, mais pas inutile.
J’y vois une façon de faire franchir au message les limites de la bulle Internet dans laquelle chacun est enfermé par de savants algorithmes. Encore faut-il regarder de côté par les vitres de l’auto.
Se donner du mal pour faire passer un message alors que l’on n’attend ni reconnaissance personnelle ni même une réponse, voilà qui vient à contre-courant de notre ère du rentable.
Où est la productivité ? Le retour sur investissement ?
Qu’en dirait Donald Trump ?
Ne comptez pas sur moi pour dire du mal du prochain président des États Unis d’Amérique. L’insulter conforterait tous ceux qui ont voté pour lui dans leur choix. Ils n’ont sans doute pas remarqué les panneaux.
Je préfère leur souhaiter une belle journée et tout le bonheur du monde.
Les gens heureux, même à l’encontre de l’air du temps, éprouvent une certaine difficulté à être méchants et sont sans doute plus enclins à tendre la main à leur prochain. N’est-ce pas ?

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Je ne lis pas que des panneaux au bord des routes, mais aussi Freedom, de Jonathan Franzen. C’est de saison.

 

La saveur douce

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 11 octobre, 2016
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Vienne ce moment de grande fatigue où nous ne pourrons plus opposer aux déchirures du monde que la saveur douce d’un baiser malgré tout.
Ce temps de l’abandon, de n’y plus rien pouvoir, rien qu’un peu de plaisir cueilli au creux de l’autre.
On mêlerait là ce qui palpite au lieu de se livrer à la douleur.
Retrouver l’évidence que la vie se danse, pas à pas, câlin-caha.
Que les mains sont pour rendre la caresse et le fruit.
Les frissons de la nuit sur les corps, la foison de l’envie dans les cœurs,
et puis doubler nos allers simples.
Et danse, et danse, dans ce brouillard dispersé de bourrasques.
L’air clair ensoufflerait nos gorges rauques.
Sous les silences de la mitraille vienne le rire d’un enfant.
Il faudra bien un jour sécher ses larmes, mais elles sécheront, elles sécheront.
Alors il partira plus loin pour voir si lui aussi se lie et se libère.
Les traces de ses pas comme un chemin à lire.
Le sable fin, le sel cristal, chaque vague en reflux lissant ses propres fracas.
Et nous, apaisés, aux lèvres la saveur douce d’un rivage enlacé.
Des mots contre l’oubli de tout ce qui unit au temps des grands clivages.
Un murmure, un miracle.
Vienne la graine qui poussera demain.
Qui nous rendra le goût

saveur-douce

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Tout en cherchant ce goût j’ai lu Soleil de nuit, de Jo Nesbø (si quelqu’un sait où trouver au clavier ce ø, merci, ça me facilitera la vie)

Ici est maintenant

Posted in Textes par Laurent Gidon sur 7 octobre, 2016
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bateau

Des cris, de la fureur et des larmes, loin de chez nous, en approche.
Nous sommes là, aveugles écarquillés, voyants inutiles.
Sans doute faudrait-il que nous cessions de rêver de plus belle voiture et de vacances à l’autre bout de la planète, ou même d’un simple téléphone, le dernier cri.
Mais nous sommes là, tout entiers dans ces rêves.
Peut-être aussi pourrions-nous manger moins de ceci, brûler moins de cela, acheter mieux, et surtout assumer le pouvoir de nos achats au lieu de pleurer sur notre pouvoir d’achat.
Mais nous sommes là, le nez dans le porte-monnaie.
Nous voudrions tant qu’aucun enfant n’ait faim, ni froid, ni peur, ne travaille à la mine, ne brûle au phosphore, ou seulement pleure en classe.
Et pourtant nous sommes là, devant l’écran.
Notre terre retournée vomit sous les intrants, nos bêtes fauchées trop jeunes saignent jusqu’à nos tables, le travail triture nos entrailles, la dette nous fait croire que nous avons mangé le grain de l’an prochain, la peur au ventre.
Nous sommes encore là, de boîte en boîte, coincés, bien adaptés.
Des champs de misère, décharges à ciel ouvert, des virages, dérapages, et toujours des visages qui nous défigurent.
Là, toujours là.
Des bateaux entiers chavirent en mer, surchargés de corps pas encore morts qui espéraient nous rejoindre, des frontières se hérissent et bloquent les survivants, des jungles s’épaississent des rares qui sont passés et nous sont encore trop nombreux, trop dangereux.
Nous en sommes là.
Des bombes fragmentent des enfants, leurs parents, leur rue, leur ville, leur pays, pour que s’équilibrent les pouvoirs de terreur dans une ampleur qui hurle que nous n’y pouvons rien.
Mais nous en sommes, nous sommes là, assourdis.
Seul le réveil nous réveille, pour nous jeter chaque matin dans la machine à croissance, à concurrence, à performance, à surveillance, à invariance.
Nous sommes là-dedans, consentants ou inconscients.
Nous sommes dans tout ce que nous faisons et ne faisons pas, chaque jour, dans tout ce qui participe à ce que rien ne change, ou alors que cela bouge un peu, peu à peu, maintenant.
C’est là. Nous y sommes. Il n’y a plus d’ailleurs.

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Pendant que je reste là, je lis L’événement de Annie Ernaux (Gallimard) et Rue des voleurs de Mathias Enard (Actes Sud).

Ce contrebandier de Clint !

Posted in Réflexitude par Laurent Gidon sur 20 septembre, 2016
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1999, Clint Eastwood produit, réalise et joue dans True Crime, en français Jugé Coupable.

McCormack-Eastwood

McCormack-Eastwood

Dans une des premières scènes, il séduit une collègue journaliste, personnage joué par Mary MacCormack. La femme, bien que très tentée, finit par refuser l’invitation et laisser la star seule au bar.
En 1999, Eastwood  a 69 ans.
Mary MacCormack n’a elle que 30 ans.
Si elle le repousse, ce n’est pas parce que Clint affiche plus du double de son âge, mais parce qu’il est marié et que ce serait une bêtise. Ce qui ne la sauvera pas puisqu’elle meurt dans la séquence suivante.
Le lendemain, la caméra saisit Clint au lit avec une autre femme d’une trentaine d’années, jouant l’épouse du supérieur de la star.
Plus tard dans le film, Clint entre dans une épicerie où une jeune fille habillée d’un boléro de Skaï noir des plus révélateurs se retourne sur lui et le détaille d’un air gourmand. Elle a la vingtaine mais craque visiblement au premier coup d’œil pour se presque septuagénaire.
Enfin, on découvre l’épouse acariâtre du personnage de Clint, incarnée par Diane Venora, 47 ans à l’époque, donc de plus de vingt ans sa cadette.
Si elle lui en veut c’est parce qu’il ne s’occupe pas assez de leur fille de 5 ans.
Parce que, oui, à 69 ans, Clint n’est pas à la retraite mais demeure un journaliste plein d’allant qui parviendra malgré une cuite sévère à sauver le coupable (qui donc ne l’était pas, désolé si je spoile).
La séquence finale voit Clint tenter encore une passe de séduction sur une vendeuse (incarnée par Lucy Liu, 30 ans à l’époque), laquelle, charmée, ne refuse que parce qu’elle a déjà un petit ami.
True Crime relate efficacement l’enquête expresse d’un journaliste qui tente de sauver un condamné à mort quelques heures avant l’exécution. Pourquoi avoir parsemé le film d’autant de scènes parasites laissant entendre qu’un homme plus que mûr représente le fantasme sexuel de toute femme le croisant ?
Quel message Clint voulait-il faire passer ?
Je ne sais pas. Si cela se trouve, c’est un simple réflexe ancré par un siècle de cinéma, hollywoodien ou non. Comme l’avait dit Virginie Despentes lorsqu’on lui demandait s’il avait été difficile de faire jouer des scènes lesbiennes à Emmanuelle Béart et Béatrice Dalle dans Bye Bye Blondie : elle rétorque en substance qu’il lui aurait été beaucoup plus difficile de leur faire simuler la gérontophilie en les pendant au cou de stars masculines cacochymes rendues irrésistibles par la magie du scénario, ainsi que cela se pratique tant dans le cinéma de mecs. La gérontophilie passant comme plus normale que l’homosexualité.
Et c’est peut-être là le message glissé en contrebande par Clint Eastwood : on vous fait croire n’importe quoi, sans que vous vous en rendiez compte.
Pour que la gérontophilie des starlettes devienne un cliché invisible, il a fallu frapper fort et longtemps.
Mais c’est réussi, on marche, Grace Kelly (1929) craque toujours pour Cary Grant (1904) ou James Stewart (1908), qui sont siiiii craquants avec leur charme grisonnant.
L’inverse ferait rire ou signerait un drame de l’attachement au passé (Sunset Boulevard ou Fedora, sacré Billy !) et ce serait LE sujet du film.
Quand un plan impitoyable montre Clint torse nu, affichant tout l’impact de l’âge sur sa chair, je me dis qu’en tant que metteur en scène il a voulu cela.
Il n’est pas dégoûtant, il est juste très vieux, cela se voit et accentue le décalage avec la fraîcheur de la jeune femme en nuisette allongée sur le lit. Que remarque le spectateur ? Que Clint n’est pas si mal conservé, peut-être.
Et Clint lui-même, habitué des scènes volontiers masochistes, se marre : vous n’avez rien vu de ce que je vous ai montré !
Combien d’autres clichés se sont ancrés en nous, insidieusement, jusqu’à nous sembler évidents ? Des idées naturelles du type « il n’y a pas d’autre solution que le combat à mort contre cette menace » ou « le plus méritant doit l’emporter » ?
Nous baignons dans des mythes qui biaisent nos regards sur le monde, de façon d’autant plus efficace qu’elle est cachée. Et parfois, un raconteur contrebandier nous permet d’en prendre conscience.
Merci monsieur Eastwood, je vous ai reconnu.

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Quand je ne regarde pas de film, je lis La Montagne de Minuit, de Jean-Marie Blas de Roblès.

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